page créée le 3 janvier 2003
retour à la page principale
retour à la page _textes_
retour au texte d'introduction


Athéna pacifique, marbre, H. 2,30 m,
copie romaine du IIe siècle après J.-C.,
d'un original grec datant du milieu du IVe siècle avant J.-C.

-

Johann Joachim

Winckelmann

De la grâce

dans les ouvrages de l'art

1759

-

        La grâce est ce qui plaît à l'esprit. L'idée de ce mot est fort étendue, puisqu'elle peut être appliquée à tout ce qui sort de la main de l'homme. La grâce est un don du ciel, mais qui n'est pas de la même espèce que la beauté ; car elle ne fait qu'annoncer la disposition qu'ont les objets à être beaux. La grâce se forme par l'éducation et par la réflexion ; elle peut même devenir naturelle à l'homme, qui semble fait pour la posséder. Elle fuit toute espèce d'affectation et de contrainte ; mais il faut cependant du travail et de l'attention pour parvenir à la connaître dans les productions de l'art. Elle agit dans le calme et dans la simplicité de l'âme ; tandis que le feu des passions et de l'imagination l'obscurcit. C'est par elle que toutes les actions et tous les mouvements de l'homme deviennent agréables, et elle règne avec la plus grande puissance dans un beau corps. Xénophon en fut doué, c'est par elle qu'Apelle et le Corrège ont embelli leurs chefs-d'oeuvre ; et elle est répandue généralement sur tous les ouvrages de l'antiquité, et s'y fait sentir même dans les productions médiocres ; mais Thucydide et Michel-Ange ne la connurent et ne la cherchèrent jamais.
        Le jugement que nous portons de la grâce naturelle à l'homme diffère, à ce qu'il paraît, de celui que nous formons de l'imitation de cette grâce dans les ouvrages de peinture et de sculpture, puisqu'on ne trouve souvent pas mauvais dans les productions de l'art, ce qui nous déplaît dans la nature. Cette différence dans la manière de voir doit être regardée comme une qualité de l'imitation même, qui nous frappe d'autant plus, qu'elle offre plus de singularité ; ou plutôt elle doit être attribuée a des sens peu exercés, et au défaut d'avoir étudié et comparé les ouvrages de l'art. Car ce que les préjugés et l'éducation nous font souvent trouver agréable dans les ouvrages modernes de l'art, nous révolte lorsque nous sommes parvenus à la connaissance des beautés de l'antique. Le sentiment de la grâce n'est donc pas naturel à l'homme, puisqu'on peut l'acquérir et l'enseigner, ainsi que le goût et la beauté, comme l'a remarqué l'auteur des Lettres sur les Anglais[1], quoiqu'on n'ait pas encore pu en donner une définition exacte.
        C'est la grâce qui, dans les productions de l'art, est la partie la plus facile à distinguer, et qui nous donne l'idée la plus sensible de la différence qu'il y a entre les ouvrages des anciens et ceux des modernes. C'est donc de cette partie qu'il faut commencer à bien s'instruire, si l'on veut s'élever aux idées abstraites et sublimes de la beauté.
        La grâce dans les ouvrages de l'art, regarde principalement la figure de l'homme. Elle ne consiste pas seulement dans ce qui lui est essentiel, comme l'attitude et les mouvements, mais aussi dans les accessoires, comme les draperies et les ornements. Sa qualité est la juste proportion qui trouve entre la personne qui agit et l'action : elle ressemble à l'eau, qui est d'autant plus parfaite qu'elle a moins de goût. Tout ornement étranger est funeste à la grâce ainsi qu'à la beauté. Il est à observer qu'il est ici question du grand style, ou du style héroïque et tragique de l'art, et non de son emploi dans le genre comique ou familier.
        L'attitude et les mouvements des figures antiques sont ceux qu'un homme qui, se présentant dans une assemblée de personnes respectables et sensées, excite et est en droit d'exiger de l'estime, de la considération et des égards. L'action des figures n'est presque sensible et caractérisée que par la disposition immédiate qu'elles ont à l'action, comme celui d'un homme dont les humeurs sont dans un juste équilibre, et dont l'esprit est tranquille et serein. Il n'y a que l'attitude des Bacchantes sur les pierres gravées, qui soit violente, parce qu'elle est convenable au sujet. Ce que je viens de dire des figures debout, doit s'entendre aussi de celles qui sont couchées.
        Dans les attitudes tranquilles, où le corps porte sur une jambe, tandis que l'autre reste oisive, cette dernière n'est portée en avant ou en arrière qu'autant qu'il le faut pour faire sortir la figure de la ligne perpendiculaire ; et les anciens ont cherché à indiquer la nature brutes des Faunes, par la position de cette jambe qui se trouve tournée un peu en dedans, pour faire comprendre que cette espèce d'êtres ne cherchaient point à se donner une grâce factice. Les artistes modernes, à qui une attitude tranquille paraît inanimée et sans expression, écartent davantage du corps la jambe oisive, et s'imaginent que pour donner une attitude idéale à leurs figures, il faut faire sortir le corps de son centre de gravité qui se trouve dans cette jambe, et forcer en sens contraire la partie supérieure hors de son à-plomb, en donnant à la tête l'air d'une personne frappée tout-à-coup d'une lumière inattendue. Ceux qui, faute de connaître les ouvrages des anciens, ne peuvent par se former une idée de ce que je viens de dire, n'ont qu'à se présenter un amoureux de théâtre, ou un petit-maître parfumé de la tête jusqu'aux pieds. Lorsque la place ne permettait pas cette position de la jambe, les anciens cherchaient à ne pas la laisser absolument oisive, en la plaçant sur quelque chose d'élevé ; ainsi que le ferait une personne qui, pour s'entretenir plus à son aise avec une autre, poserait le pied sur une chaise ou sur une pierre. Ils avaient même tellement égard à la bienséance, qu'ils ne représentaient que très-rarement des figures avec les jambes croisées, à moins qu'ils ne voulurent désigner des personnages dévoués à la mollesse ; c'est dans cette attitude qu'on voit, entre autres, un Bacchus en marbre, et un Pâris et un Nérée sur des pierres gravées.
        Dans les figures antiques, la joie n'éclate jamais ; elle n'énonce que le contentement et la sérénité de l'âme. Sur le visage d'une Bacchante, on ne voit briller, pour ainsi dire, que l'aurore de la volupté. Dans la douleur et l'abattement, l'âme est l'image de la mer, dont la profondeur est tranquille quand la surface commence à s'agiter. Au milieu des plus grands maux, Niobé paraît toujours être cette héroïne qui ne voulait point céder à Latone ; car l'âme peut être réduite, par l'excès de la douleur, à un état d'insensibilité et d'apathie, qui ne lui permet plus d'apercevoir la grandeur de son infortune. Les artistes ainsi que les poètes de l'antiquité, ont représenté leurs personnages hors de l'action, quand l'action n'était propre qu'à faire naître la terreur, la désolation et le désespoir ; et cela, pour conserver la dignité de l'homme qu'ils voulaient montrer supérieur aux situations les plus accablantes et les plus douloureuses.


Le Bernin, Tombeau d'Urbain VIII (détail de la Charité),
1627-47, Vatican, basilique Saint-Pierre.

        Les modernes qui n'ont étudié la grâce ni dans l'antiquité, ni dans la nature, non-seulement représentent la nature comme elle sent, mais comme elle ne sent pas. La passion érotique d'une Vénus assise, de marbre, qu'on voit à Potsdam, est exprimée par une grimace singulière de la bouche, qui semble respirer avec difficulté ; cependant l'artiste qui a fait cette statue, a passé plusieurs années à Rome pour étudier l'antique. La Charité du Bernin, qu'on voit au tombeau d'un pape, dans l'église de S. Pierre à Rome, devrait regarder ses enfants d'un air tendre et gracieux, en un mot, avec les yeux d'une mère ; mais que de contradictions dans son visage. Au lieu d'un sourire doux et intéressant, on y trouve un ris sardonique et forcé, que l'artiste lui a donné en faveur de sa grâce favorite, qui consiste à creuser de petits trous dans les joues. La douleur est souvent poussée jusqu'au point de s'arracher les cheveux, ainsi qu'on peut s'en convaincre par plusieurs tableaux célèbres qui ont été gravés.


exemple du rococo allemand : Egid Quirin Asam, Assomption de la Vierge, 1717-25
Marbre et stuc
Rohr (Bavière), église du pèlerinage

        Quoiqu'il y ait peu de statues antiques dont les mains se soient conservées, cependant, à en juger par la direction des bras, on voit bien que le mouvement des mains était naturel, tel enfin qu'on le remarque dans une personne qui ne croit pas être observée. Ceux des artistes modernes qui ont été chargés de restaurer ces chefs-d'œuvres mutilés, leur ont donné, comme dans leurs propres ouvrages, les mains d'un coquette, qui, devant son miroir, affecte de faire jouer sa prétendue belle main, et de la montrer à tous ceux qui assistent à sa toilette. Quand il s'agit d'expression, les mains, dans nos figures modernes, sont gênées comme celles d'un jeune prédicateur en chaire. Une figure prend-elle son vêtement, elle le tient comme une toile d'araignée, soulève son peplon d'une manière tranquille, le ferait, cher nos modernes, en écartant élégamment les trois derniers doigts de la main.


Statue de Flore, Rome, Capitole

        La grâce dans l'accessoire de la figure, consiste, comme dans la figure même, à se rapprocher le plus qu'on peut de la nature. Dans les ouvrages de la plus hautes antiquité, le jet des plis sous la ceinture est presque perpendiculaire ; ils sont représentés tels qu'ils se forment naturellement dans une draperie moelleuse et légère. A mesure que les arts ont fait des progrès, on a cherché la variété ; mais les vêtements ont toujours été traités comme un tissu léger, dont les plis ne devaient être ni lourdement accumulés, ni bizarrement dispersés, mais rapprochée et réunis avec élégance et simplicité, pour en former de grandes masses. Voilà les deux parties sur lesquelles les anciens ont principalement fixé leur attention, ainsi qu'on peut le voir encore à la belle statue de Flore, non celle du palais Farnèse, mais du Capitole, qui a été faite du temps de l'empereur Hadrien. C'est aux Bacchantes que les anciens ont donné des draperies volantes, mais en observant toutefois la convenance, et sans jamais forcer la capacité de la matière, comme nous le prouve une statue de Bacchante du palais Riccardi de Florence. leurs dieux et leurs héros sont représentés d'une manière propre à inspirer du respect, et comme placés dans des lieux saints et tranquilles ; et non avec des draperies qui semblent être le jouet des vents, ou comme les drapeaux déployés. C'est sur les pierres gravées, à une Atalante, et à d'autres figures pareilles qui demandent du mouvement, qu'il faut principalement chercher les draperies légères et agitées par l'air.
        La grâce s'étend donc aussi sur les draperies. Il est facile de se former une idée de la manière dont les Grâces devaient être vêtues dans les premiers temps ; ce n'était certainement point avec des étoffes lourdes et magnifiques, mais d'un voile léger jeté négligemment autour du corps, ainsi qu'on voudrait voir sortir de son lit une jeune beauté qu'on aime.
        Dans les temps modernes, il ne paraît pas qu'après Raphaël et ses meilleurs élèves, on ait pensé que la grâce s'étendit jusqu'aux vêtements, puisqu'on n'a employé que des draperies assommantes, sous lesquelles la forme du corps, que les anciens étaient si jaloux de prononcer, se trouve ensevelie. On voit même telle figure qui semble n'avoir été faite que pour porter une étoffe lourde, ainsi que le Bernin et Pierre de Cortone en ont donné l'exemple à leurs imitateurs. Nous nous habillons à la légère, mais nous aimons à accabler nos figures sous des draperies pesantes et incommodes.


Michel-Ange, Tombeau de Laurent de Medicis (Détail de L'Aurore),
1524-31, marbre, Florence, église Saint-Laurent.

        Le caractère de grandeur et de fierté que Michel-Ange donne à la sculpture, fut extrêmement funeste à la grâce, en s'écartant du goût des anciens. On s'empressa d'imiter un homme, à qui la force de son génie, le feu de son imagination et la profondeur de son savoir n'avaient jamais permis de sentir les mouvements doux, naturels et tranquilles de la grâce. Ses poésies, tant imprimées que manuscrites, sont pleines d'idées de la beauté sublime ; mais il n'est jamais parvenu à la rendre, non plus que la grâce, dans ses ouvrages de l'art. Comme Michel-Ange ne s'attacha qu'au difficile, à l'étonnant, à l'extraordinaire, il négligea le gracieux, qui demande plus de sentiment que de science ; et pour se montrer savant, il tomba dans l'exagération. L'attitude qu'il a donnée aux figures qu'on voit sur le tombeau de la chapelle du Grand-Duc, dan l'église de S. Laurent à Florence, est si forcée, que le modèle le plus patient et le plus exercé ne saurait la soutenir sans se faire violence. Mais c'est surtout dans les ouvrages des élèves et des imitateurs de Michel-Ange, que le manque de grâce est remarquable et choquant, parce qu'il s'en faut bien que ce défaut y soit racheté par les beautés sublimes que ce grand maîtres a répandues dans les siens. On peut se convaincre combien Guillaume de la Porte, le meilleur élève de cette école, à peu connu la grâce et le bon goût de l'antiquité, en considérant, entre autres, le Taureau du palais Farnèse, dont la Dircé est, jusqu'à la ceinture, du ciseau de cet artiste.


Le Bernin, Apollon et Daphné, 1622-25,
marbre, H. 2,430 m, Rome, galerie Borghèse.

        Le Bernin parut enfin comme un homme de génie et de grands talents ; mais il ne connut jamais la grâce. Il voulut embrasser toutes les parties de l'art, et fut peintre, sculpteur et architecte. A l'âge de dix-huit ans il fit son groupe d'Apollon et Daphné, ouvrage merveilleux et bien propre à faire espérer que cet artiste porterait la sculpture au plus haut degré de perfection. Il fit ensuite son David, qui ne peut en aucune manière être comparé à l'ouvrage dont nous venons de parler. Encouragé par les éloges flatteurs qu'on lui accordait universellement, et sentant bien qu'il ne lui était possible ni d'atteindre, ni d'effacer les anciens, le Bernin voulut s'ouvrir une nouvelle route, que le mauvais goût de son temps lui rendit facile à parcourir. Dès-lors la grâce s'éloigna de lui entièrement et pour toujours. Et comment se ferait-elle accordée avec les procédés de cet artiste ? Il ne cherchait et ne puisait ses traits que dans la nature commune ; et quand il voulut s'élever à l'idéal, il ne représenta que ses propres idées : du moins la nature n'offre-t-elle en Italie rien de conforme à ses expressions et à ses figures. Il fut cependant regardé comme le dieu de l'art ; mais il ne dut cette gloire qu'au goût corrompu de son siècle, ainsi que je l'ai déjà remarqué.


Le Bernin, David, 1623-24,
H. 1,700 m, marbre, Rome, galerie Borghèse

        On peut juger des artistes des autres pays, par ce que je viens de dire de ceux de Rome ; et je me suis borné à parler des ouvrages de sculptures, parce qu'il est facile de se former, hors de l'Italie, une idée du mérite des peintres modernes. Je ne fais au reste ici qu'exposer quelques réflexions générales sur l'art, que je compte développer davantage dans la suite, lorsque le temps et des circonstances plus heureuses me le permettront.

[1] 1. Texte de Voltaire de 1734, aussi appelé Lettres philosophiques.

retour à la page _textes_
retour à la page principale