page créée le 3 janvier 2003
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        Si l'on considère généralement Johann Joachim Winckelmann (1717-1768) comme l'un des pères fondateurs de l'histoire de l'art, c'est grâce à la publication d'ouvrages essentiels dont le plus important et le plus célèbre est la Geschichte der Kunst des Altertums (L'Histoire de l'art de l'Antiquité, en 1764). Après de longues études sur les œuvres originales romaines et les copies grecques conservées en Italie, il donne un cadre pour leur classification fondée sur une évolution stylistique. De plus, il prône une connaissance de ces œuvres liée à l'étude du contexte social, religieux ou climatique qui les a vu naître. Ces études lui permettent d'exposer la supériorité de l'art antique sur celui de toutes les autres époques. Pour lui, il faut que les artistes modernes, puisqu'ils n'ont pas eu la chance de naître à Athènes ou à Rome, s'inspirent des œuvres qui en sont issues aux bonnes époques et même les imiter. Il écrit en effet : "le seul moyen que nous ayons d'être grands, voire inimitables si c'est possible, est d'imiter les Anciens […]".
        Ce qui fait, selon Winckelmann, la grandeur des œuvres antiques, c'est la grâce qui permet de "s'élever aux idées abstraites et sublimes de la beauté". Il présente ce concept de grâce sans le définir - il écrit lui-même qu'on n'a "pas encore pu en donner une définition exacte" - et en explique l'expression dans l'art dans un court texte : Von Grazie in der Werke der Kunst (De la grâce dans les ouvrages de l'art), publié en 1759, dont nous donnons ici la traduction publiée à Paris en 1786.
        Dès les premières lignes de son texte, l'auteur avance que la grâce "fuit toute espèce d'affectation et de contrainte" et par la suite il explique comment, grâce à cette grâce, qui est l'apanage des Anciens, tous leurs ouvrages doivent être considérés comme supérieurs. Il s'oppose alors catégoriquement à l'art dicté par "le feu des passions et de l'imagination", c'est-à-dire l'art aux formes maniérées comme elles se voient dans le Maniérisme, bien entendu, mais aussi dans le Baroque et dans le Rococo, l'art de son époque. C'est ainsi que les sculptures de Michel-Ange et du Bernin se voient dénigrées car leurs poses ne sont pas naturelles. Elles sont au contraire empreintes de passions violentes tout comme le sont celles d'artistes de son époque dont il ne donne pas le nom.
        De plus, pour Winckelmann, l'art doit présenter l'être humain, puisque "la grâce dans les ouvrages de l'art, regarde principalement la figure de l'homme", mais cet être humain doit être montré dans les moments de calme, qui sont les seuls moments de grandeur. Et tout dans une sculpture exprime cette grandeur : l'expression du visage, l'attitude générale du corps, les gestes des mains, les accessoires, draperies et divers objets. Tous ceux-ci doivent rester simples : pas de gestes maniérés (comme tenir son peplon "en écartant élégamment les trois derniers doigts de la main"), pas de plis de drapés "lourdement accumulés, ni bizarrement dispersés". L'apparence doit être équilibrée comme doit l'être "les humeurs" et l'esprit "tranquille et serein".
        Dans ce texte, Winckelmann se lance dans une sorte de critique d'art, telle qu'elle commence à être systématisée par Denis Diderot en cette même année 1759. En effet, la comparaison des arts de l'Antiquité, considérés comme supérieurs, avec ceux de son époque lui permet de donner une critique de quelques œuvres qui lui sont contemporaines. Ainsi la "passion érotique d'une Vénus assise, de marbre, qu'on voit à Potsdam, est exprimée par une grimace singulière de la bouche, qui semble respirer avec difficulté". Il s'agit bien là d'une réflexion que n'aurait pas renier l'auteur de l'Encyclopédie. Toutefois, Winckelmann fait par là ce qui est perçu à notre époque comme un mélange des genres. En effet, en se permettant de critiquer des œuvres de son temps, il se fait doctrinaire, distribuant d'un côté les couronnes de lauriers et, d'un autre, les coups de bâton. Mais si ce manque de réserve peut lui être maintenant reproché, il faut tout de même considérer que cela fait de lui, en même temps que le fondateur de l'histoire de l'art, le père du néo-classicisme.
        Je présente ici le texte traduit de l'allemand et publié dans le Recueil de différentes pièces sur les arts par M. Winckelmann à Paris par Barrois aîné en 1786, aux pages 283-295. J'ai actualisé l'orthographe en changeant les terminaisons en -ens et -ans par -ents et -ants, ainsi que les "&" en "et" et mis les accents circonflexes là où ils manquent systématiquement (principalement dans "grâce" et "âme"). Par contre, j'ai conservé la ponctuation - et principalement les virgules - qui paraît fantaisiste et affecte quelque peu la lecture.

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