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Si
l'on considère généralement Johann Joachim Winckelmann
(1717-1768) comme l'un des pères fondateurs de l'histoire de l'art,
c'est grâce à la publication d'ouvrages essentiels dont le
plus important et le plus célèbre est la Geschichte
der Kunst des Altertums (L'Histoire de l'art de l'Antiquité,
en 1764). Après de longues études sur les œuvres originales
romaines et les copies grecques conservées en Italie, il donne
un cadre pour leur classification fondée sur une évolution
stylistique. De plus, il prône une connaissance de ces œuvres
liée à l'étude du contexte social, religieux ou climatique
qui les a vu naître. Ces études lui permettent d'exposer
la supériorité de l'art antique sur celui de toutes les
autres époques. Pour lui, il faut que les artistes modernes, puisqu'ils
n'ont pas eu la chance de naître à Athènes ou à
Rome, s'inspirent des œuvres qui en sont issues aux bonnes époques
et même les imiter. Il écrit en effet : "le seul moyen
que nous ayons d'être grands, voire inimitables si c'est possible,
est d'imiter les Anciens […]".
Ce qui fait, selon Winckelmann,
la grandeur des œuvres antiques, c'est la grâce qui
permet de "s'élever aux idées abstraites et sublimes
de la beauté". Il présente ce concept de grâce
sans le définir - il écrit lui-même qu'on n'a "pas
encore pu en donner une définition exacte" - et en explique
l'expression dans l'art dans un court texte : Von Grazie in der Werke
der Kunst (De la grâce dans les ouvrages de l'art),
publié en 1759, dont nous donnons ici la traduction publiée
à Paris en 1786.
Dès les premières
lignes de son texte, l'auteur avance que la grâce "fuit toute
espèce d'affectation et de contrainte" et par la suite il
explique comment, grâce à cette grâce, qui est l'apanage
des Anciens, tous leurs ouvrages doivent être considérés
comme supérieurs. Il s'oppose alors catégoriquement à
l'art dicté par "le feu des passions et de l'imagination",
c'est-à-dire l'art aux formes maniérées comme elles
se voient dans le Maniérisme, bien entendu, mais aussi dans le
Baroque et dans le Rococo, l'art de son époque. C'est ainsi que
les sculptures de Michel-Ange et du Bernin se voient dénigrées
car leurs poses ne sont pas naturelles. Elles sont au contraire empreintes
de passions violentes tout comme le sont celles d'artistes de son époque
dont il ne donne pas le nom.
De
plus, pour Winckelmann, l'art doit présenter l'être humain,
puisque "la grâce dans les ouvrages de l'art, regarde principalement
la figure de l'homme", mais cet être humain doit être
montré dans les moments de calme, qui sont les seuls moments de
grandeur. Et tout dans une sculpture exprime cette grandeur : l'expression
du visage, l'attitude générale du corps, les gestes des
mains, les accessoires, draperies et divers objets. Tous ceux-ci doivent
rester simples : pas de gestes maniérés (comme tenir son
peplon "en écartant élégamment les
trois derniers doigts de la main"), pas de plis de drapés
"lourdement accumulés, ni bizarrement dispersés".
L'apparence doit être équilibrée comme doit l'être
"les humeurs" et l'esprit "tranquille et serein".
Dans ce texte, Winckelmann
se lance dans une sorte de critique d'art, telle qu'elle commence à
être systématisée par Denis Diderot en cette même
année 1759. En effet, la comparaison des arts de l'Antiquité,
considérés comme supérieurs, avec ceux de son époque
lui permet de donner une critique de quelques œuvres qui lui sont
contemporaines. Ainsi la "passion érotique d'une Vénus
assise, de marbre, qu'on voit à Potsdam, est exprimée par
une grimace singulière de la bouche, qui semble respirer avec difficulté".
Il s'agit bien là d'une réflexion que n'aurait pas renier
l'auteur de l'Encyclopédie. Toutefois, Winckelmann fait
par là ce qui est perçu à notre époque comme
un mélange des genres. En effet, en se permettant de critiquer
des œuvres de son temps, il se fait doctrinaire, distribuant d'un
côté les couronnes de lauriers et, d'un autre, les coups
de bâton. Mais si ce manque de réserve peut lui être
maintenant reproché, il faut tout de même considérer
que cela fait de lui, en même temps que le fondateur de l'histoire
de l'art, le père du néo-classicisme.
Je
présente ici le texte traduit de l'allemand et publié
dans le Recueil de différentes pièces sur les arts par
M. Winckelmann à Paris par Barrois aîné en 1786,
aux pages 283-295. J'ai actualisé l'orthographe en changeant
les terminaisons en -ens et -ans par -ents et -ants, ainsi que les "&"
en "et" et mis les accents circonflexes là où
ils manquent systématiquement (principalement dans "grâce"
et "âme"). Par contre, j'ai conservé la ponctuation
- et principalement les virgules - qui paraît fantaisiste et affecte
quelque peu la lecture.
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