page créée le 21 février 2006
retour à la page _textes_
retour à la page principale

<< retour

      C'est dans le paysage surtout que le sentiment de la vie est un don rare et délicat. Peu d'hommes voient le paysage, parce qu'ils ne regardent point dans les campagnes ce qui est impalpable et presque invisible, mais ce qui est réel pourtant et de première importance, ce qui est l'harmonie et le tout, le ciel et l'air simplement.
      Dans toute image quelconque, le ciel joue un grand rôle. Il commence autour de la tête et de la forme humaine, et de la forme de tous les êtres. Il entre partout, jusque dans les caves de Rembrandt, sous forme de rayon qui frappe les principaux accents de la forme des personnages. Le ciel est partout. Vous ouvrez une cassette, le ciel est dedans. La nature entière est baignée dans le ciel.
      De même, en paysage, le ciel commence à l'épiderme de la terre. Il joue entre les forêts du gazon. Une petite fleur au ras du sol, un brin d'herbe, sont dans le ciel comme le clocher sublime dont la pointe semble percer l'azur. Car si vous vous couchez par terre pour regarder la petite fleur qui était à vos pieds, vous la verrez se dresser sur le ciel comme un chêne majestueux et se découper dans la lumière ; et si vous escaladez la montagne pour regarder dans la vallée le clocher qui tout à l'heure se dessinait sur le ciel, sa forme s'accusera maintenant sur les plans du paysage. Est-ce qu'il n'est plus dans le ciel ?
      Le ciel, c'est l'air infini et la lumière infinie. Il y a du ciel dans l'intérieur d'un buisson, entre les mille finesses de l'architecture de ses petites branches mêlées et des ses feuilles innombrables. Le ciel caresse éternellement tous les reliefs les plus délicats de la forme universelle ; il s'étend à perte de vue, et jusqu'aux autres mondes dispersés dans l'immensité.
      Voici un petit étang enchâssé de fleurs argentées et de boutons d'or. Au fond de la vase, mille végétations gaies et impatientes pullulent au sein de l'eau pour s'élancer à la surface et prendre l'air sur leur terrasse de cristal. Toute l'eau est pleine de fleurs, comme un parterre multicolore éclos dans un bloc de verre ; et l'eau circule partout cependant sans laisser de vide, et elle enveloppe toute cette forêt aquatique. Eh bien ! l'air est aussi réel à l'entour des objets, et il remplit tous les creux de la sculpture extérieure du globe, fouillé et ciselé avec tant de caprice et de minutie par la main de Dieu.
      On ne peut donc pas séparer de l'ensemble quoi que ce soit. La science, il est vrai, considère et étudie un être isolé, par l'abstraction, de tout ce qui l'entoure ; mais, au contraire, la poésie exprime l'être dans ses harmonies ambiantes. Le moindre coin de campagne a une percée sur le ciel et tient à l'infini. C'est ce qui rend la peinture du paysage si difficile.
      La plupart des paysagistes s'entêtent à vouloir expliquer tout dans leurs tableaux, au lieu de chercher l'effet de l'ensemble , l'aspect de la physionomie de la nature qui les a frappés ; mais l'individualité des arbres, des terrains, des monuments, des personnages, est presque toujours noyée dans la lumière ou dans l'ombre, c'est-à-dire dans l'air. On voit quelquefois le détail de près ; mais, à la moindre distance, la tournure seule des objets les révèle et laisse deviner le reste. Vous apercevez un cavalier dans une allée de forêt : vient-il, ou s'en va-t-il ? Une figure couchée au bord d'un chemin ; est-ce un homme ou une femme ? Combien de fois n'avons-nous pas fait ces expériences dans tes bocages de la Vendée ! Combien de fois, avec nos yeux de chasseurs et notre habitude de plein air, n'avons-nous pas pu définir un objet immobile à quelques centaines de pas ? Mais quand la forme s'agite, on la reconnaît à des accents particuliers, fugitifs, insaisissables pour des regards inexercés. Appelle-t-on cela voir la forme ? Si nous devinions le chevreuil, foudroyant, comme un éclair, le petit ruban d'un sentier, ce n'est pas une raison pour qu'un paysagiste prétende le voir distinctement et le dessiner avec quatre pieds, deux oreilles et des yeux effarés.
      D'autres fois, par certain temps et par certains effets de lumière, il arrive qu'un objet très-éloigné jaillit de la confusion du paysage avec une correction de forme et une réalité extraordinaire, tandis que très-souvent les plans plus rapprochés paraissent vagues et indescriptibles. Par les ciels orageux et foncés, quand des bandes d'horizon s'enlèvent en clair sur les fonds, on peut saisir de ces miracles rapides qui disparaissent soudain, voilés par des rideaux mobiles. Dans les pays de montagnes, la nature se plaît à ces fantasmagories toujours nouvelles.
      D'autres fois, un objet commun et même un pays très-laid prennent des aspects féeriques et délicieux, sous quelque caprice du soleil, ou à une certaine distance, ou à une certaine heure du jour. Cette abominable butte du Calvaire, à la voir de près avec ses terrains nus et mal taillés, et ses casernes jaunâtres, fait parfois à merveille, le soir, au bout d'une allée vaporeuse du bois de meudon. Il n'y a que Montmartre qui soit toujours laid, vu de Paris, parce qu'il est au nord.
      Un des plus beaux paysages que j'aie vus de ma vie, c'était le long d'une grande route, dans un pays vulgaire, tout près d'ici. J'allais vers le couchant. Le ciel avait été très-agité tout le jour, et les nuages s'étaient amusés, depuis le matin, à courir en foule dans le même sens que le soleil, pour lui cacher la terre qui roulait triste et grise. Cette armée vagabonde s'était donné rendez-vous à l'horizon, quand le soleil, avant de se coucher, résolut de jeter à la terre un regard brûlant. Aussitôt l'univers visible fut transfiguré, et trois mondes distincts s'étagèrent depuis la route jusqu'au foyer lumineux.
      Devant moi, un premier monde vert, fermement taillé en émeraude, où tous les objets s'accusaient par des formes nettes et significatives, des champs fertiles, des villages pittoresques, des arbres, quelques mouvements de terrain, comme pour servir d'introduction au second monde de collines bleues, finement modelées, sans accessoires saillants, et voluptueusement couchées comme ces longs oiseaux de la Chine sur l'orbe d'un vase haut en couleur. C'était le pays des fées et des sylphides impondérables. Au delà commençait le monde de feu, où se tordait la fournaise des salamandres gigantesques et des lions ardents, à la porte de palais d'or, incrustés de pierreries. Et autour de ces monuments sans fin, pétillaient des forêts en flammes et de rouges volcans. Des montagnes d'argent et d'opale de dégradaient dans les fonds et aux deux ailes de la décoration. Tout paraissait réel, bien dessiné, avec des reliefs solides et des formes irrécusables, dans ce monde flamboyant.
      Quel tableau à peindre ! Mais où est l'artiste ? La nature se fait ainsi souvent à elle-même des fêtes splendides, avec le soleil, la lune, les étoiles, les saisons et les vents, la mer et les ruisseaux, les arbres et les animaux de toute sorte, et même des hommes enrôlés pour acteurs, malgré eux et sans qu'ils s'en doutent.
      J'ai assisté cet hiver à une des quatres grandes fêtes solennelles de l'année , dans la forêt de Fontainebleau, où le givre s'était chargé de la décoration. Nous n'étions que deux , arrivés ensemble tout exprès, par instinct, au bon moment .
      Le théâtre était bien choisi. L'automne, avec sa prévoyance accoutumée, avait déjà disposé tout pour les tapis et pous les couleurs variées. Les feuilles sans caractère étaient tombées en goutte d'émail sur le sol, mêlées aux mousses et aux lichens. Les rochers avaient foncé leurs teintes sous la première humiditié de l'atmosphère. Les hautes bruyères étaient brunes commes des Espagnoles, et les fougères étalaient leur peignes à double rang, barbouillés d'ocre jaune ou de vert cadavéreux. Les bouleaux balançaient sur un tronc d'argent leurs feuilles rares et légères, finement glacées d'or clair. Les hêtres tournaient à l'oranger. Les chênes avaient secoué les feuilles superflues et s'étaient bronzés d'un ton ferrugineux. Les broussailles étaient roussies. Les rosiers sauvages s'étaient décorés de leurs graines rouges en quenouille. Les genévriers avaient pâli et s'étaient affaissés comme des Madeleines éplorées. Le houx seul demeurait vert, ferme et luisant.
      Alors Dieu commanda aux brouillards suspendus dans l'air de se congeler en perlettes imperceptibles et de tomber en rosée sur ce jardin aux mille couleurs, afin d'enchâsser toutes les tiges, toutes les feuilles, toutes les barbes, toutes les pousses microscopiques, dans des filigranes d'argent, de pierres fines et de diamant. Le givre obéit, et en un quart d'heure les roches furent en cristal, et la forêt comme un écrin de la Renaissance ; les feuilles devinrent des topazes, des rubis, des émeraudes, montées en perles et en métal richement ciselé. Dans ce semis merveilleux et subit, les brins d'herbe ne furent pas plus oubliés que les grands chênes, et tout le peuple des bois participa à cette floraison de l'hiver.
      Vers midi, le soleil vint regarder la fête, et son prisme fit passer chaque nuance locale par la gamme infinie de la couleur. Mais la décoration tomba bientôt sous la lumière, et nous pûmes emporter cependant un bouquet d'herbes qui conserva tout le jour ses colliers de perles et ses aigrettes en diamant.
      Mais à quoi bon raviver, dans des tableaux exceptionnels, notre enthousiasme pour la nature  ? Brawer aimait ses ivrognes de cabaret, comme Phidias son Jupiter Olympien. Ostade est aussi roi dans ses chaumières que Raphaël sur son Parnasse ou à l'Ecole d'Athènes. Les vaches de Cuyp valent le Diogène du Poussin, et la Picciola de M. de Saintine, la petite fleur éclose entre deux pavés d'une cour obscure, remplace, pour le prisonnier, un chêne, une nature, un monde.
      Si vous laissez sur votre fenêtre les pots qui contenaient vos fleurs de l'été, regardez les orties qui se dressent en hiver autour des baguettes désséchées, autrefois vertes et fleuries. L'ortie est verte à son tour et vivace ; sa brave petite feuille se hérisse en mille pointes comme des fers de lance ; on dirait un faisceau d'armes défensives ; et sur le plan de ses filigranes, de petites flèches invisibles, mille fois plus aiguës que des aiguilles, se tiennent droites malgré tout, et ont la force de percer la peau. L'ortie, cette race persécutée, ce paria des plantes, est aussi intéressante que le cèdre. On pourrait l'aimer à défaut d'une forêt, comme Pélisson aimait son araignée à défaut d'un ami ou d'un chien. Je ne te cacherai pas que cet hiver, n'ayant plus ni fleurs ni verdure, je me suis amouraché d'une ortie venue sur mon blacon, de je ne sais où. J'ai soigné cet enfant du hasard comme une tulipe de qualité. Je n'aime pas à être sans vert .
      Hélas ! personne, excepté quelques curieux comme nous, n'a même envie de regarder le Musée de l'univers. Autrefois, en Grèce, les derniers du peuple assistaient aux fêtes publiques où la beauté était mise au concours, où les courtisanes parfaites, les modèles des Vénus, paraissaient à côté des lutteurs et même des philosophes. Tout le monde avait alors le sentiment de la beauté et l'amour de la nature ; aussi tout le monde comprenait les arts ; une belle statue passionnait tous les citoyens de la république. A la Renaissance, au seizième siècle, quand l'Italie était une cour perpétuellement en fête, quand les Médicis jetaient le luxe à profusion, quand Venise vivait en reine ; quand François 1 er en France, Henri VIII en Angleterre, Charles Quint dans le monde, ressuscitaient la chevalerie ; quand l'esprit moderne agitait l'Europe et réhabilitait les passions morales, la nature et la beauté ; le peuple s'éprit encore d'une sympathie universelle pour les arts. C'est l'amour de la nature qui décide toujours du progrès des arts et de leur succès social.
      Et voilà pourquoi les quelques artistes contemporains qui interprètent les effets et la physionomie de la nature et qui aiment la beauté vivante, sont peu populaire, faute d'une initiation générale et d'un sentiment d'admiration commun et sympathique pour les œuvres de Dieu. Voilà pourquoi le public aveugle devant les tableaux colorés par la lumière, adopte souvent les tableaux des peintres aveugles, de préférence aux images poétiques. L'argent éblouit plus que le soleil.
      Toi, mon cher médecin de campagne, tu as le privilège de voir sans cesse la nature et de l'adorer naïvement. Quand tu galopes dans les chemins verts, le long des halliers inpénétrables, sous un vent frais qui promène les parfums de la terre et de l'air, jouis pleinement de ta condition bienheureuse, et n'envie point nos luttes dans l'arène, au milieu d'une foule insensée. Mais quand tu fumeras, le soir, au coin de ton feu, donne un souvenir aux gladiateurs de Paris.

T. T.

retour à la page précédente
retour à la page _textes_
retour à la page principale