page créée le 21 février 2006
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Théophile Thoré
à Firmin Barrion
Du sentiment de la nature et de la beauté.
Le commencement de toutes choses, c'est l'amour. Le commencement de l'art, c'est le sentiment de la nature et la passion de la beauté. Mais il n'y a rien de plus rare que l'indépendance et l'originialité des impressions. Regarder simplement autour de soi est déjà une rareté insigne . La plupart des hommes passent à côté des plus belles choses sans les voir. Les dénicheurs d'étoiles ne sont pas communs en ces temps-ci. Combien sommes-nous en Europe qui ayons vu lever le soleil ? L'immense majorité des hommes s'obstine à voir en uniforme blanc les chevaux roses, bleus ou verts. On va jusqu'à nier l'âme des arbres. Personne ne s'inquiète de la lune ou des nuages, de la couleur du printemps ou du caractère de l'automne. On ne songe pas à contempler le spectacle de la vie qui ne s'arrête jamais et qui a pour théâtre l'infini.
Cependant tous les hommes sont poëtes et artistes . Tous ont, à quelque degré, la double faculté de sentir et d'exprimer : en Italie, chacun est improvisateur ; le gondolier et le pâtre, l'homme des campagnes et l'homme des villes ; en Allemagne, musicien ; l'ouvrier et le paysan, le bohémien et le philosophe. A certaines époques tout le monde a compris la statuaire et la peinture : en Grèce, au siècle d'Aspasie et d'Alcibiade ; en Italie, à la Renaissance. Pourquoi donc notre époque a-t-elle perdu le sentiment de l'art ? C'est qu' elle a perdu le sentiment de la nature.
La France spécialement a été entraînée hors de toutes les influences saines et naturelles, vers de fantastiques rochers d'émeraudes, comme au temps de Law. On a persuadé au peuple français que l'intérêt matériel était la fin de notre destinée commune. Le mot argent est maintenant le fond de la langue qui prêchait autrefois le dévouement et le fanatisme des idées et des sentiments généreux. Illusions grossières ! Il n'y a de positif et de réel que la nature et la poèsie. Tout ce qui est beau et bon ne coûte rien , et Dieu en a mis partout : les femmes et l'amour, la pensée et les rêveries intellectuelles, le ciel, la mer, les forêts et les fleurs. Il n'y a de cher que les ridicules inventions des hommes, que les composés factices et pernicieux.
Il ne faut donc pas se tourmenter pour l'argent, et déplacer son bonheur dans les conditions frauduleuses où l'âme humaine s'obscurcit. L'esclave a perdu la moitié de son âme, disaient les anciens. On pourrait dire au modernes : la servitude consentie à l'intérêt matériel est plus dangereuse que la servitude imposée pare des lois d'inégalité. L'esclavage social laisse au moins la liberté morale intérieure ; on s'appartient encore à soi-même, et on peut devenir Epictète ; la tyrannie est extérieure et indirecte ; les fers ne touchent que la peau. Que de grands hommes demeurés libres sous la verge du maître, dans la torture d'une prison, au milieu des flammes du bûcher !
Mais celui qui, spontanément, accepte la domintation des choses matérielles, celui-là loge la tyrannie dans son propre cœur ; car il renonce à tout ce qui fait l'homme, à l'intelligence, à l'héroïsme, à la passion idéale. J'aimerais mieux être sur les galères du roi, avec le cœur chaud et vaillant, que millionnaire à Paris, avec les instincts d'un usurier.
Le devoir et le bonheur sont dans l'exercice de nos facultés spirituelles, dans la simplicité, dans les émotions intimes que nous procure la communication avec nos semblables et avec la nature par les sentiments et par la contemplation. Jean-Jacques Rousseau et le dix-huitième siècle n'avaient point tord de ressusciter leur homme de la nature, en contraste avec l'homme corrompu et insensé d'une civilisation pervertie. Rabelais et Montaigne, Corneille et Molière, Cervantes et Shakspeare, n'ont pas cherché autre chose que ce fossile perdu, cet homme primitif et divin, cette créature harmonieuse qui est l'écho de la musique universelle. Quelle fatalité sinistre a donc brisé dans l'âme humaine toutes les cordes poétiques, sensibles au grand air commes les harpes éoliennes, pour ne réserver qu'une corde de métal, La France en est là, qu'elle ne vibre plus sous les influences de l'esprit et de l'imagination.
Aussi, l'art, en général, est-il devenu pour les artistes une industrie au lieu d'une passion, pour le public un luxe au lieu d'un culte enthousiaste et religieux ; car il manque aux artistes et au public l'amour de la nature et de la beauté.
Quand tu trottes mélancoliquement sur ton cheval couleur de bruyère, mon cher médecin de campagne, au travers des chemins creux et ombragés de ta belle Vendée ; quand tu regardes un effet de soleil sur les landes d'ajoncs aux fleurs d'or, bordées de broussailles capricieuses ; quand tu t'arrêtes au coin d'un champ, face à face avec les grands bœufs conduits par un rustre qui leur chante le vieux refrain du soir ; quand tu admires quelque brune bergère assise dans un fossé et cueillant des paquerettes, comme la Jeanne de George Sand ; quand tu mêles ta vie à tous ces tableaux du bon Dieu , tu es plus près de l'art par ton émotion solitaire, que le peintre qui barbouille sur sa toile sans trouble et sans idéal.
Autre chose est assurément la faculté de sentir, autre chose la faculté d'exprimer. On peut être vivement impressionné, sans avoir le don de l'image et du style. Il y a de grands penseurs qui n'ont jamais pu s'élever à l'éloquence. Mais l'artiste complet est justement celui qui manifeste au dehors son sentiment intérieur. Pour ces poëtes d'action, si l'on peut ainsi dire, l'art est un langage naturel, et comme les cris soudains de la passion. L'art n'est difficile que pour les faux artistes. On a défendu autrefois, avec beaucoup d'esprit et de raison, la littérature facile. Il est certain que le génie n'a pas besoin de forceps. Les enfants bien contistués viennent à la lumière naturellement et sans accoucheur breveté. On ne dit pas que Cervantes ait eu beaucoup de peine à faire Don Quichotte ; ni Shakspeare, Othello ; ni Molière, l' Ecole des femmes . La peinture est facile aussi pour les vrais peintres qui obéissent à un génie intérieur, et qui peignent ce qu'ils sentent. Les mots abondent à la véritable éloquence, et les grands orateurs ont toujours été plus forts en improvisant.
Bien plus, les grands artistes n'apprennent jamais rien d'essentiel : il savent tout dès le commencement. Dans ses premiers tableaux, Raphaël est sublime. Le métier n'est que le serviteur de l'imagination.
Aujourd'hui, au contraire, on suppose que l'art est un procédé, et que savoir peindre n'implique pas le sentiment et la poésie. Peindre quoi ?
Le fond de l'art est donc premièrement l'amour de la nature, cette manie constante et indomptable qui vous tourne vers la contemplation de la vie et qui vous révèle dans l'objet aimé mille trésors invisibles pour les regards indifférents, et qui vous fait tressaillir par mille bonheurs imprévus, par des riens précieux par un magnétisme étrange, comme l'amant avec sa maîtresse : l'amour de la nature est tout à fait analogue à l'amour des femmes. Les uns aiment les femmes calmes et lumineuses, transparentes et profondes : c'est Claude Lorrain en peinture. Les autres aiment les femmes étranges, imprénétrables, capricieuses, avec de vifs contrastes d'ombre et de lumière, de passion et de naïveté : c'est Rembrandt. Ceux-ci rêvent une grandeur souveraine, des tournures impossibles, et des accents de forme héroïque : c'est Michel-Ange. Ceux-là aiment les formes jeunes et fraîches, avec un duvet argentin sur la peau et mille recherches de la volupté : c'est Corrège. Ailleurs, la femme rude et forte, avec des élans sauvages : Salvator. Ou la femme fine et élégante, avec des poses maniérées et des mains délicates : Parmesan. Ou la femme austère et noble : Poussin. Ou la femme ample et magnifique, abondante et voluptueuse : Rubens. Et ce caractère dominant de la passion de chaque artiste se retrouve dans toutes ses œuvres, dans l'expression de la forme humaine, coemme dans le paysage, dans la terre et dans le ciel, dans toute l'harmonie de sa création. Et chacun de ses tableaux est comme un nouvel amour où il a toujours cherché son idéal. En fait de galanterie, il est vrai de dire qu'on aime qu'une seule et même femme dans toutes les femmes ; c'est une sorte de fidélité idéale au milieu d'une inconstance qu'on ne saurait fixer. Dans l'art aussi, le poëte ou le peintre poursuit sa chimère, sous toutes les formes, même quand il paraît s'écarter de son type. Mais pour qui sait bien voir, c'est la même âme qui vit dans toutes ces images.
Vous passez près d'une femme que vous ne remarquez pas ; l'amant qui la voit passer est dans l'extase de sa tournure, de la moindre inflexion de sa taille, de la couleur de ses cheveux, de l'éclat de sa physionomie. Ce qui le charme, c'est la vie et l'expression de cette personne qu'il aime.
De même, l'amant de la nature saisit avec enthousiasme des expressions et des effets inaperçus par les indifférents. Il communique avec cette âme universelle dont la forme prend toutes les physionomies. Car c'est l'effet dans la nature, c'est comme la physionomie d'une passion. Phénomène sans cesse variable, toujours significatif et délicieux pour le poëte exalté.
Aussi la beauté est-elle infiniment multiple dans la forme humaine et dans le monde extérieur, quoique les philosophes cherchent à déterminer abstractivement son caractère unique. La beauté, c'est l'harmonie. Soit. La Fornarina, avec ses lignes pures et régulières, la maîtresse du Titien avec sa splendeur dorée, la Joconde au teint d'ambre, avec la finesse de son modelé, la Diane de Poitiers, du Primatice, la femme de Rubens avec sa fraîcheur et sa ferme santé, la Vierge brune et hâlée de Murillo, sont également, mais diversement belles. Les nids tranquilles et sauvages d'Hobbéma, la mer blonde et le ciel infini de Claude, les horizons majestueux, du Poussin, représentent aussi d'égales beautés dans la nature. La beauté et la poésie sont partout où est l'amour.
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