page créée le 21 février 2006
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Quand Théophile Thoré (1807-1869) écrit son Salon de 1847, la révolution des paysagistes est en marche depuis bientôt vingt ans. Pourtant, à lire sa lettre à Firmin Barrion qui sert d’introduction à l’édition de ce Salon, on comprend que les choses en matière de paysage n’ont pas évolué aussi vite que l’auteur l’aurait voulu.
Ainsi, dans cette lettre, Thoré appelle les paysagistes (et sous ce vocable on doit comprendre principalement l’école de Barbizon) à enrayer la perte du « sentiment de l’art », c’est-à-dire la perte du « sentiment de la nature ». Selon lui, la France de son époque est dépourvue de ces sentiments, comme le prouverait la comparaison rapide qu’il fait avec d'autres périodes plus heureuses de l’histoire : « A certaines époques tout le monde a compris la statuaire et la peinture : en Grèce, au siècle d’Aspasie et d’Alcibiade ; en Italie, à la Renaissance. » Bien que, de nos jours, on puisse douter qu’à ces époques « tout le monde » pouvait comprendre « la statuaire et la peinture » et ce, même si « les derniers du peuple assistaient aux fêtes publiques où la beauté était mise au concours », il est avéré que dans la France de la Monarchie de Juillet, « l’intérêt matériel [est] la fin de notre destinée commune ». De ce fait, l’art est devenu un épiphénomène de la société capitaliste alors qu’il « a été un si grand moyen de civilisation », pour reprendre une phrase de Paul Chenavard, autre penseur que la comparaison avec le passé effrayait.
Ainsi pour Théophile Thoré, perte du sentiment de l’art et perte du sentiment de la nature marchent toutes les deux de pair ; et pour retrouver l’un, il suffirait de retrouver l’autre. Mais plutôt que de désirer un ultime retour au temps (en apparence) idéal du Grand Siècle et de la toute puissance de l’Académie, l’auteur propose un retour au naturel flamand et hollandais de ce même siècle, qui pourraient permettre un retour aux premières modesties de l’art grec et de sa société tant désirés.
Retour à la nature, donc. Et Thoré s’empresse d’écrire au bon médecin de campagne qu’est Firmin Barrion et de publier sa missive à l’intention de ses lecteurs parisiens. Néanmoins, on pourra douter de l’existence de ce personnage, ou du moins de l’authenticité de cette lettre, comme tend à le prouver le lapsus que l’auteur fait vers la fin de son texte en s’adressant directement aux lecteurs et non à ce cher bon vieux Barrion : « Si vous laissez sur votre fenêtre les pots qui contenaient vos fleurs de l’été, regardez les orties qui se dressent en hiver autour des baguettes désséchées, autrefois vertes et fleuries.[1] » Pourtant, l’image de ce personnage qui trotte « mélancoliquement sur [son] cheval couleur de bruyère au travers des chemins creux et ombragés de [sa] belle Vendée » est belle en ce qu’elle rappelle l’idée naïve du bon sauvage de Rousseau. Elle a dû faire rêver bien des Parisiens. Voilà un homme de culture – il est médecin – qui a choisi de rester dans sa campagne pour soigner les gens de peu et qui est de ce fait « plus près de l’art » (et Thoré aurait presque pu écrire « un artiste »). De plus, cette image sert à montrer que Thoré a su garder une âme provinciale (il « n’aime pas à être sans vert » et s’entiche à l’occasion d’une simple ortie) et qu’il n’hésite pas, quand l’envie lui en prend, à sortir dans quelques campagnes. Il en donne d’ailleurs la preuve grâce à deux longues descriptions d’expériences quasi mystiques[2] qu’il a vécues.
Dans celles-ci, il joue de la plume comme les peintres paysagistes doivent jouer de la brosse et du pinceau. Il parle compositions, plans, touches, couleurs, tons. Il fait revivre dans l’imagination de son lecteur la beauté singulière et éphémère de la nature, comme devrait le faire le paysagiste.
Appelle-t-il alors un peintre qui pourrait rivaliser avec le daguerréotype, c’est-à-dire qui pourrait rendre un effet très court de la lumière dans la nature et pourrait même supplanter la machine puisque ce qu’il créerait serait en couleur ? Nous n’en sommes pas si sûr. Thoré écrit en effet que « la plupart des paysagistes s’entêtent à vouloir expliquer tout dans leurs tableaux, au lieu de chercher l’effet de l’ensemble ». Ainsi au lieu de faire œuvre analytique comme le fait froidement la machine, il faut faire œuvre synthétique, ce qui ne peut être que l’apanage de la sensibilité humaine.
Foin de la création de Louis Daguerre donc. L’artiste doit créer un art réaliste[3]. Il doit représenter les choses comme elles sont (et non comme elles devraient être) parce qu’« un objet commun et même un pays très-laid prennent des aspects féeriques et délicieux, sous quelque caprice du soleil, ou à une certaine distance, ou à une certaine heure du jour » (cela est vrai même pour l’« abominable butte du Calvaire » vue « au bout d’une allée vaporeuse du bois de Meudon ». Par contre, « il n’y a que Montmartre qui soit toujours laid »).
Il reste donc, et ce n’est pas la moindre des tâches, à l’artiste de découvrir les motifs, les points de vue et les heures les plus favorables de la journée. De cette manière, tout en se faisant indépendant et original par rapport à l’Académie et aux thèmes qu’elle serine, le peintre paysagiste voit s’ouvrir un très grand nombre de nouvelles possibilités artistiques. Il n’a qu’à sortir dans la nature, elle lui offrira toujours le plus beau, le plus vrai et le meilleur des motifs.
[1]Il ne fait pas de doute que Thoré s’adresse là à ses lecteurs et non au médecin de campagne, puisque celui-ci a certainement tout le loisir d’observer des orties dans les talus de son pays et ne doit pas se contenter de pots de fleurs à sa fenêtre.
[2]L’aspect mystique est évoqué quand Thoré parle des « quatres grandes fêtes solennelles de l’année », auxquelles il faut assister en petit nombre (« nous n’étions que deux ») en arrivant « au bon moment ».
[3]J’aurais pu dire « moderne ». Mais Thoré n’utilise pas ce terme dans le sens que Théophile Gautier et Charles Baudelaire lui donnent à la même époque. Il en a pourtant l’idée (n’écrit-il pas ailleurs que l’art doit être « humain, en opposition à l’art superstitieux et mystique » voulu par l’Académie).
Le texte que je publie
se trouve en introduction au Salon de 1847, publié à Paris aux Alliances des arts en 1847, aux pages IX-XXIX.

Portrait de Théophile Thoré
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