page créée le 8 mai 2003
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Alfred Stevens, La
Lettre de rupture, vers 1867,
huile sur toile H. 0,745 m ; L. 545 m,
Paris, Musée d'Orsay
Dès
la lecture du titre, le spectateur comprend tout de suite le thème
de cette œuvre. Après avoir considérer de haut en bas
la longue figure féminine qui se détache claire sur un fond
sombre, le regard s’arrête sur le détail presque anodin
de la lettre que la femme tient dans sa main droite. Détail presque
anodin, en effet, parce que le peintre s’est plu à donner
au papier le même colori que la robe, si bien que l’on a l’impression
que la femme tient plutôt un pan de celle-ci. Mais ce détail
est loin d’être anodin car il est le centre du drame qui se
joue sur cette toile et que le titre éclaire d’un jour sans
équivoque : Cette femme au regard triste et songeur vient de recevoir
une lettre de rupture.
Le peintre belge Alfred
Stevens (1823-1906) s’est fait une spécialité dans
la représentation dans leur quotidien de femmes issues d’un
milieu aisé. Pourtant, ce ne sont pas des portraits de riches bourgeoises,
malgré l’impression que l’on en a, mais bien des scènes
de genre à un seul personnage. Les titres de ses œuvres permettent
d’ailleurs de discerner les genres. Loin d’être de «
simples » portraits, les œuvres de Stevens racontent une histoire.
Elles dépeignent une seconde de la vie d’une femme, un moment
décisif, mais, laissent la porte ouverte à l'interprétation.
Le spectateur saura deviner les tenants et les aboutissants de la scène.
C'est là tout l'art de l'artiste : laisser le spectateur faire
preuve de suffisamment de sagacité pour comprendre ses tableaux.
Dans la toile qui nous
préoccupe, Stevens montre une femme à l'instant précis
où elle vient de finir la lecture de la lettre et, encore sous
le choc des mots, subit les assauts de sentiments disparates. On ne lit
presque rien sur son visage mais l’on sait qu’elle éprouve
de la haine, de l’amour, de la jalousie, de la tristesse, de la
colère, du désespoir… Tous ces sentiments qui affluent
en même temps l’empêchent de parler, de bouger, de pleurer,
de crier… Il est facile pour le spectateur d’interpréter
ce que la jeune femme ressent. Tout être humain a vécu la
même situation.
D'un point de vue technique,
le peintre accentue l'impression de cassure grâce au décor
de l'œuvre. Nous l’avons dit, il s’agit d’un fond
sombre que n’anime nullement un coin aux couleurs chaudes, des oranges
et des jaunes. Sur la droite, dans une mince bande verticale se voit une
fleur dans un bac. Ce détail nous donne la clef pour comprendre
où se tient la jeune femme, elle s’est réfugiée
dans l’ombre d’un paravent pour pouvoir lire secrètement
la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais dans ce coin qu’elle
avait pu croire un refuge et dans lequel elle semble flotter parce que
l’on distingue difficilement le sol, s’agitent des formes
sombres, visualisation des tortures qui harcèlent son esprit. Même
la tache aux couleurs chaudes au-dessus de son épaule droite, n’égaie
pas l’espace. Ce lieu est la figuration de ses sentiments : écarté
de la vie quotidienne, tout y est brisé, informe, taché,
avili, à l’image de son amour.
Par
des sujets comme celui-ci, qui racontent des anecdotes réalistes
que tout un chacun connaît, Alfred Stevens a acquis une grande renommée
dans la haute société du second Empire puis de la troisième
République. Pourtant, ce ne sont en rien des tableaux que l’on
serait tenté de classer dans l’Académisme. Beaucoup
de choses s’y opposent en effet :