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La révolution que
j’implore en sculpture et qui changerait la face de l’art,
serait la même au fond que celle qui fut amenée par le caractère
ferme de David ; on passerait également du genre ennuyeux au genre
intéressant, mais cette révolution serait précisément
l’opposé quant à l’apparence extérieure,
David ramena à l’antique, et fit oublier les formes ridicules
des jeunes bergers à chapeaux galonnés de Boucher. Il faudrait
dans la statuaire revenir de l’imitation gauche, servile, roide
de l’antique, à la sculpture capable de nous intéresser
profondément et de nous émouvoir.
Quel est le spectateur
assez malheureux pour rester froid en présence du tombeau du pape
Rezzonico (Clément XIII) à Saint-Pierre de Rome ? Est-ce
ma faute si l’auteur de ce chef-d’œuvre s’appelle
Canova, et n’est pas né dans le département de la
Seine ?
Je ne dis pas que nos
sculpteurs doivent copier Canova, il ne faut copier personne ; mais il
faudrait bien tâcher de plaire à toute l’Europe, comme
à fait cet Italien célèbre. Canova copia-t-il quelqu’un
? ou bien sut-il inventer un nouveau genre de beau idéal ?
Il commença à Venise par faire des statues si vraies, si
ressemblantes à notre pauvre nature humaine, avec tous ses défauts,
que ses ennemis publièrent qu’il moulait ses modèles
au lieu de les imiter. Ensuite, un noble Vénitien qui avait de
l’âme, lui fit accorder une pension de 400 francs pour aller
à Rome, et lui ôta toute inquiétude pour sa subsistance,
comme disait Canova lui-même. Là, le jeune Vénitien
vit l’antique, et l’imita sans le mouler pour ainsi
dire. Chacune de ses statues était un pas vers un nouveau genre
de beauté et un évènement dans Rome. Mais Rome n’est
qu’une petite ville en comparaison de Paris, heureusement tout le
monde se connaît dans cette capitale des beaux-arts, et le charlatanisme
y est presque impossible. Les articles de journaux les plus savamment
combinés et les plus souvent reproduits ne tromperaient personne.
Placé dans des circonstances aussi heureuses, ne connaissant pas
l’intrigue parce qu’elle lui était inutile,
Canova devint ce qu’on sait.
Jamais l’on n’a
pu faire une bonne statue exprimant les passions violentes, c’est-à-dire
ces mouvements de l’âme qui ne durent que quelques instants.
Le beau modèle de Spartacus, par M. Foyatier, pèche un peu
contre cette règle. Après une grande quantité d’essais
infructueux, la sculpture a dû renoncer à tout ce qui est
passager. Peu à peu le monde a reconnu qu’elle ne peut parvenir
à rendre sensibles que les habitudes de l’âme.
C’est à cause de ce calme, sans lequel cet art ne
peut exister, qu’il est si difficile au premier abord de saisir
l’expression d’un statue ; mais aussi, une fois qu’on
l’a saisie, on y pense longtemps, on y revient souvent et avec un
sentiment de jouissance intime qui est presque du bonheur.
A moins d’avoir
l’œil exercé d’un voyageur qui a passé
sa vie devant mille statues, ce n’est point en cinq minutes que
l’on apprécie le Moïse de Michel Ange à
San Pietro in Vincoli, ou le Thésée triomphant
du Minotaure. La sculpture n’a, pour rendre les habitudes de l’âme,
ni l’impression des yeux (dont nous avons une expérience
si intime), ni le coloris des diverses parties du visage, les grands effets
du clair-obscur ; que lui reste-t-il donc ? Une seule chose, la forme
des muscles ; donc il lui faut le nu. Comme preuve ridicule de
cette vérité éternelle, regardez, dans cette salle
où a eu lieu l’exposition de cette année, une ancienne
statue de Turenne ! Regardez la statue de Racine placée dans le
lieu de Paris où se réunissent le plus de bons juges, la
salle toujours trop petites où professent avec tant d’éclat
MM. Cousin, Guizot et Villemain ! Comparez ce Racine si bien et si mal
vêtu à cette noble statue si remplie de la pensée
tragique que le jeune David[4] a osé faire à demi vêtue
; regardez et prononcez ! un temps viendra où M. David osera se
permettre encore plus de nu ; on sentira qu’il vaut mieux, pour
la gloire de nos grands hommes, ne pas leur élever de statues,
que de les faire sur le modèle du Racine de la Sorbonne.
La sculpture n’a
pas de puissance qu’autant qu’on veut bien lui permettre d’étaler
des muscles, et elle ne peut rendre que les mouvements habituels de l’âme.
Il faut que ces mouvements aient duré assez longtemps pour laisser
une impression reconnaissable dans la forme des muscles. Voyez
la Madeleine de Canova chez M. de Sommariva.
Mais à peine serons-nous
d’accord sur les moyens que nous voulons permettre à la sculpture,
qu’une autre question se présentera. Demandons-nous aux statues
dont un gouvernement, ami des arts, orne les places publiques de la capitale
de l’Europe, les mêmes choses que l’antiquité
demandait aux statues de ses héros ?
La beauté antique
était l’expression des vertus qui étaient utiles aux
hommes du temps de Thésée ; la beauté inventée
par Canova exprime des qualités qui nous sont agréables
au commencement du dix-neuvième siècle. Les Athéniens
disaient à Thésée : Délivrez-nous du Minotaure
et soyez juste. Voilà aussi tout ce que dit la beauté antique,
telle qu’on la voit chez les héros et les demi-dieux.
La force physique
était tout dans l’antiquité et dans le moyen
âge, avant la découverte de la poudre. Voyez les personnages
de la Jaquerie, voyez, aussi tard que l’an 1250, le combat
des Soixante qui fait le dernier chapitre de la Jolie Fille de Perth.
Dans ce combat digne d’Homère, la force physique décide
de tout, et si le héros n’est pas intéressant, c’est
qu’il n’a d’autre qualité que d’être
très fort.
La force n’est presque
plus comptée pour rien dans notre société du dix-neuvième
siècle. L’être le plus faible, s’il a le courage
de tirer souvent le pistolet sans être troublé, en impose
au plus fort. La force physique est dégradée ; c’est
un mérite subalterne ; et qui n’est plus nécessaire
que dans les dernières classes de la société. Personne,
je crois, ne s’avise de demander si Napoléon savait bien
appliquer un coup de sabre. Si à la bataille de Brienne, le héros
des temps modernes avait, d’un seul coup de damas, fait voler la
tête d’un dragon russe, ce trait, sublime dans le siècle
de Thésée, nous eût presque semblé ridicule.
C’est que, parmi nous, l’idée de la force extrême
est bien voisine d’un certain degré de lourdeur dans l’esprit.
Il faut être aimable et amusant le soir dans un bal, et le lendemain
matin savoir, dans une bataille, mourir comme Turenne ou Joubert pour
sauver la patrie de l’invasion de l’étranger : voilà
le héros des temps modernes. La force que nous admirons, c’est
celle de l’âme ; quant à la force du corps, nous abandonnons
ce mérite aux sapeurs de nos régiments.
La beauté dans
chaque siècle, c’est donc tout simplement l’expression
des qualités qui sont utiles. La beauté des statues
antiques rend sensible toujours, et avant tout, la force physique et la
justice, qualités qui nous sont devenues indifférentes.
Ce que vingt siècles de civilisation ont mis à la place,
c’est la force de l’âme, l’esprit et la sensibilité.
Nous ne disons plus à
notre ami, comme ches les peuples à demi-sauvages, et où
le danger peut se rencontrer à chaque pas : Défendez-moi.
Nous avons à Paris M. le préfet de Police, qui, par le secours
de ses observateurs et de ses gendarmes, promet de nous préserver
des mauvaises rencontres dans la rue. Supposons les gendarmes bien choisi
et bien dirigés, l’établissement de ce corps fait
que nous ne disons plus à notre ami : Défendez-moi,
mais Soyez amusant.
Il y a dix-huit mois,
quand on avait grand’peur d’être attaqué le soir,
la force physique avait repris de la considération, et les femmes
aimaient mieux donner le bras à un homme fort qu’à
un homme aimable. Les qualités qu’il s’agit de rendre
sensibles par la sculpture ne sont donc plus les mêmes qu’il
y a deux milles ans ; et, cependant nos sculpteurs copient toujours, et
encore tant bien que mal, les modèles faits il y a deux mille ans.
Je me garderai bien de
revenir sur cette métaphysique, sous prétexte de l’expliquer
et de la rendre sensible par des preuves rationnelles comme on dit depuis
peu. Les artistes déjà célèbres et récompensés
pour leur célébrités, se moqueront d’un être
assez bizarre pour faire entrer les gendarmes dans un raisonnement sur
le beau idéal, j’aime mieux demander un seul exemple à
l’histoire.
Les hommes qui entreprennent
la carrière des beaux-arts ont en général de la générosité
dans l’âme. Sans doute, il n’y a rien que d’honorable
à étudier le commerce, les lois, la médecine. Mais
enfin l’argent est le but que se proposent les jeunes gens qui se
livrent à la plupart des états de la société.
Le jeune peintre, au contraire, est comme le soldat, la gloire fait toute
son ambition. Il sait bien qu’il ne rencontrera pas la richesse
en maniant le pinceau ; un proverbe célèbre l’avertit
de son sort, et l’histoire de la vie des Poussin et des Lesueur
prouverait, au besoin, la vérité du proverbe.
On voit des souverains
éclairés combler d’honneurs quelques grands peintres
; mais les exceptions sont peu nombreuses, et le Dominiquin en Italie
est mort comme Prud’hon à Paris, avec une fortune dont l’exiguïté
eût fait rougir le plus petit marchand ou l’avoué le
moins employé.
A des hommes dont la gloire
fait toute l’ambition on peut parler le langage sévère
de la vérité. La manière d’être d’un
artiste dans la société du dix-huitième siècle,
les démarches auxquelles il faut qu’il se livre pour devenir
riche et célèbre, tendent à transformer un jeune
amant de la gloire, enthousiaste du beau, en spéculateur froid
et calculant. On n’atteint à rien à Paris si l’on
vit isoler, et la sensibilité vive et délicate d’un
homme de génie tend à l’isoler sans cesse.
Voulez-vous être
riche ? dirais-je au jeune peintre, quittez bien vite la palette et les
pinceaux, étudiez la chimie, apprenez à deviner les besoins
physiques des hommes de notre époque, voyez quel genre de drap
ils préfèrent pour leurs habits, de quelle vaisselle ils
aiment à se servir, faites-vous manufacturier. Ayez soin de faire
prôner dans les journeaux les produits de votre manufacture, vous
trouverez l’honneur et le profit, bientôt vous arriverez aux
millions ; et, si vous multipliez les millions, aux premiers honneurs
de l’Etat. Voulez-vous garder votre pinceau ? libre à vous,
mais alors n’ayez d’autres illusions que celles de la gloire,
ne songez ni aux honneurs, ni aux richesses. Croyez-moi, il a fallu l’existence
d’un Napoléon pour voir M. Vien sénateur.
On sait qu’après
la mort de Raphaël, qu’une imprudence et l’erreur d’un
médecin enlevèrent au monde à 37 ans (1520), ses
tableaux furent adorés par les doctes et les ignares, sans discernement
ni mesure, à peu près comme depuis cinquante ans les sculpteurs
adorent les statues grecques. Ansi tel peintre à grandes phrases
et dépourvu de sentiment admirait chez Raphaël le clair-oscur
ou la couleur, qui sont les parties faibles de ce grand homme. Cette admiration
sotte du plus grand des peintres conduisit l’école romaine
à la décadence. Les tableaux qu’on faisait à
Rome vers 1560 étaient presque aussi mauvais que ceux qu’on
y admire aujourd’hui. Notez l’effet de l’admiration
aveugle ! Elle conduit à la décadence de l’art, quand
on admire sans jugement, même un Raphaël. L’art était
perdu, et les mauvais peintres qui l’avilissaient avaient adopté
comme un certain esprit de faction et de confrérie ; je ne sais
quel sentiment obscur les avertissait que ni leurs études, ni leur
âme n’étaient telles que l’Italie était
accoutumée à les trouver chez ses artistes. Ces mauvais
peintres, fort intrigants, ne manquèrent pas de se révolter
contre les Carrache qui, nés avec un génie admirable et
l’amour de la peinture, sentirent que les ouvrages de leurs maîtres
étaient ridicules[5]. Sous prétextes de suivre Raphaël
comme nos sculpteurs modernes suivent l’antique, on se dispensait
de regarder la nature. Raphaël, ainsi que les grands artistes de
tous les temps, a regardé la nature et choisi, parmi les effets
qu’elle présente, ceux qu’il faut transporter sur la
toile afin d’agir puissamment sur l’âme des spectateurs.
Ces grands hommes ont choisi, et choisi en désirant passionnément
de réussir. Ils se sont donné une peine infinie, ou plutôt
cette peine était une volupté, car ils avaient la passion
de leur art. Dans les siècles de décadence, on n’éprouve
que la passion des honneurs, ou de richesses, auxquelles on arrive par
le moyen de l’art. En faisant un tableau représentant la
colère d’Achille, au lieu de sentir les transports de fureur
du jeune héros qui se voit enlever un être qui le console
sous sa tente pendant son repos forcé, on se dit : Si mon tableau
a du succès, quelle sera ma récompense ! C’est ainsi
que l’amiral Nelson, avant de livrer une de ses batailles, se disait
: Si je réussis, ceci me vaudra une pension de tant de milliers
de guinées. A la bataille suivante, Nelson enrichi se disait :
si je ne suis pas tué, ceci me vaudra la pairie.
Ce dévouement un
peu mercenaire suffit pour être un héros ; mais la peinture,
comme l’a dit Molière, veut un homme tout entier,
et je doute qu’on ait jamais fait un bon tableau en songeant à
la couleur du cordon qui sera sa récompense. Alfieri appelait impulso
artificiale le genre de transport qui anime les gens de lettres qui
songent à la quotité de la pension qui conquerra leur poème.
Un intriguant véritable intrigue pour le plaisir d’intriguer,
sans trop arrêter son imagination sur les conséquences avantageuses
du succès. Un joueur joue, parce qu’il ne trouve de bonheur
que dans l’anxiété du succès et les cartes
à la main. Vous arrêtez le joueur qui se rend à un
rendez-vous de Trente et Quarante ou de Pharaon ; que pouvez-vous gagner,
lui dites-vous, quinze mille frances, trente mille francs ? Les voilà
et ne jouez pas. Par un mouvement machinal le joueur accepte les trente
billets de mille francs, mais une heure après, songeant à
ses amis qui jouent, il est malheureux et s’ennuit à périr.
Jeunes artistes, aimez la peinture comme le jouer aime le Trente et Quarante.
Ne sentez-vous pas ce degré de passion ? Songez-vous sans cesse
aux cordons et aux avantages que procure un beau tableau à succès
? Apprenez la chimie, faites-vous fabricant de drap, banquier, etc., etc.
vous arriverez plus vite à ce que vous désirez.
Copier un maître
quelconque, fut-il Raphaël, en admettant ses défauts comme
ses beautés, copier l’antique comme on le fait encore, c’est
employer son esprit d’une manière exactement contraire à
ce que faisait le sculpteur d’Athènes, qui choisissait dans
la nature les traits à imiter. Dévoré de la passion
de produire le beau, l’Athénien ne songeait pas à
être baron. Il avait des incertitudes cruelles, des angoisses mortelles
lorsqu’il devait décider si, pour la statue de Diane chasseresse,
il fallait préférer tel contour à tel autre, qu’il
voyait, également dans les beaux modèles qui l’entouraient
dans son atelier.
Les Carrache (1580) admirèrent
Raphaël comme ils le devaient. Nous avons encore les lettres d’Annibal,
dans lesquelles, en termes passionnés et sans art, comme il convenait
au fils d’un tailleur, il exprime ses transports pour les œuvres
du divin Raphaël, mais une chose était plus chère encore
aux Carrache que Raphaël lui même, c’était le
plaisir passionné de choisir parmi les beaux effets que présente
la nature et de les fixer sur la toile. Demandez à un être
parvenu à ce degré d’enthousiasme d’imiter Talma,
ou Rembrandt, ou Rubens, et vous verrez ce qu’il vous répondra.
Plus l’artiste que vous lui proposez pour modèle sera célèbre,
plus le vrai peintre sera rempli pour lui d’une noble jalousie.
Il aimera mieux briser sa palette que copier ce rival heureux. On ne copie,
on n’abrège son travail, que quand on songe à la récompense
à obtenir et non à la volupté du travail.
Les Carrache étaient
pauvres et sans cabale, ils voyaient tous les peintres de Bologne ligués
contre eux. On les accablait de calomnies et de dégoûts.
Plusieurs fois ils furent sur le points d’abandonner l’imitation
de la nature, et comme il fallait avoir du pain, ils voulurent se réduire
à travailler dans ce qu’on appelait alors le style noble,
à la Raphaël. Les peintres en crédit que l’on
consultait empêchaient les amateurs riches d’employer ces
novateurs insolents. Mais ce n’était pas de la fortune qu’il
fallait aux Carrache, c’était le plaisir de travailler en
conscience ; ils persitèrent dans leur nouveau style, et enfin
opérèrent la révolution ; mais ils vécurent
et moururent pauvres. L’immortel Annibal employa les neuf dernières
années de sa vie à la galerie Farnèse à Rome,
et si l’on évalue en monnaie d’aujourd’hui les
écus romains qu’il reçut de l’avare et sot cardinal
qui l’avait engagé pour ce travail, on voit qu’il n’arriva
jamais à recevoir 3.000 francs par an. Plusieurs des élèves
des Carrache, le Guide, le Lanfranc, comptèrent leur fortune par
centaines de mille francs ; mais de leur temps la révolution était
faite, tous les vieux peintres étaient morts, ou l’âge
avait calmé leur haine. De nouveaux grands seigneurs étaient
arrivés à la fortune en héritant des biens de leurs
familles, et voulaient avoir des tableaux de l’Albane, du Guide,
de Lanfranc, du Guerchin, etc., etc.
Rien n’est plus
instructif, même pour l’homme qui aime la poésie et
les lettres, que l’histoire des diverses révolutions par
lesquelles la peinture a passé. On voit les mêmes qualités
tour à tour adorées, exagérées et abandonnées.
Jamais la peinture n’a été cinquante ans de suite
dans un état fixe et stable.
Toujours l’homme
de génie qui invente est suivi du sot qui exagère, et de
l’homme à argent qui travaille de routine et gagne trois
millions comme Solimène à Naples en 1720, ou comme tel sculpteur
à Rome. La révolution qui eut lieu quatre-vingts ans après
la mort du divin Raphaël, et quand ses sots imitateurs, alors si
insolents, si obscurs aujourd’hui, furent vaincus par les Carrache,
je voudrais la voir imiter en sculture. Mais j’entends dire : Imiter
une révolution ! Quoi de plus absurde ? Vous avez raison, je veux
dire qu’il me semble probable que des circonstances à peu
près semblables amèneront un effet analogue. D’ici
à quelques années, peut-être avant que le dix neuvième
siècle soit arrivé à son milieu, quelque sculpteur
qui aimera son art encore plus que les récompenses que l’on
obtient par cet art quand on y excelle, s’apercevra que la
sculpteur copiée de l’Apollon, du torse du Belvédère
ou de la Vénus de Milo, ennuie le public et le laisse froid. Il
verra que l’on ennuie encore ce pauvre public, quoique un peu moins,
en copiant Canova. Que faire ? Renoncer à ce doux métier
de copiste qui permet de penser à autre chose en travaillant, chercher
du nouveau comme a fait Canova, comme firent les Carrache en 1580.
Mais ici l’amour
de l’art lutte avec la sociabilité qui fait en France la
caractère national. L’homme de génie, tout occupé
de ses idées qui semberaient bizarres au vulgaire, se plaît
dans la solitude, et, ce me semble, n’est guère aimable dans
un salon. Au lieu de songer à lancer un compliment agréable
ou à lancer un mot heureux, il pense malgré lui à
quelque partie de son tableau qui ne lui plaît pas.
Car il faut l’avouer, c’est en y pensant que l’on
arrive à faire des tableaux qui apprennent au spectateur quelque
chose de nouveau sur l’action qu’ils représentent.
J’oserai dire que c’est parce qu’il vit à Rome,
loin des enchantements de la société de Paris, que M. Schnetz
est parvenu à faire la tête du cardinal de mazarin mourant
(salle du Conseil d’Etat). Si l’on se souvient de cette tête
magnifique, c’est qu’elle apprend quelque chose de nouveau.
On a vu comment un homme tout puissant et de beaucoup d’esprit se
détermine à quitter la vie.
Que restera-t-il au contraire
de tant de grandes pages historiques qui représentent
un fait d’une manière convenable, c’est-à-dire
avec les physionomies froides ou affectées que l’être
le plus prosaïque se figure en pensant à ce fait ?
Ces tableaux insignifiants,
quant à l’expression, pourraient du moins se distinguer par
la couleur ou par la beauté des formes. Je ne dirai rien de la
couleur, car j’aurais besoin de médisances directes. Quant
à la forme, afin de n’avoir pas l’air de faire
du bas-relief antique, on a perfectionné cette année une
nouvelle manière de peindre. Quelque chose qui se termine par une
main et qui tient l’épaule d’un personne doit être
un bras. Le spectateur le plus endurci ne peut s’empêcher
de voir là un bras. C’est assez pour le peintre
; le vulgaire des amateurs n’est pas de l’avis de Brid’Oison.
Qu’importe la forme ? dit-on. Pour peu que le vulgaire comprenne
l’idée du peintre et que cette idée soit attendrissante
comme un mélodrame, il applaudit et achète.
Je crois que le chef de
cette école expéditive est Hogarth, homme d’un esprit
infini, mais qui, avec cet esprit, eût pu faire des vaudevilles
encore mieux que des tableaux. Cela est si vrai que les gravures faites
d’après ses ouvrages font plus de plaisir que les originaux,
parce que le graveur, qui n’était pas dominé par le
besoin de décocher son épigramme, s’est donné
la peine de soigner un peu les jambes et les bras. Dans le Mariage
à la mode, suite de tableaux épigrammatiques que l’on
voit à Londres au Musée Angerstein, la jeune femme qui se
jette aux genoux de son mari assassiné par son amant, n’a
pas l’air de sentir, mais de jouer le désespoir.
Cet à peu près d’expression se remarque aussi
dans nos tableaux expéditifs qui vont nous ramener aux temps de
Boucher. Où est le mal, si le public aime ce genre ? Seulement,
il n’aura pas de rivaux en Europe. Les Anglais, les Russes, les
Allemands se disputent les statues de Canova, et jusqu’ici ces peuples
barbares se montrent injustes envers nos tableaux. Pourquoi ?
C’est que l’opinion
à Paris abhorre l’énergie. Elle n’a
pardonné à Napoléon qu’en le voyant prisonnier
sur le rocher de Sainte-Hélène ; et encore la pitié
était contrariée, parce qu’on était pas bien
sûr qu’il ne tentât quelque folie énergique pour
reparaître en Europe. Or, il faut de l’énergie dans
les beaux-arts ; ce qui ne veut pas dire que le peintre ou le sculpteur
est obligé de représenter des sujets énergiques.
L’Albane, le Corrège, ne peindront pas Ajax furieux, ou Pierre
le Grand sur le Lac de Ladoga ; mais même dans un sujet gracieux,
ils représenteront la nature avec force. Au lieu de négliger
les détails énergiques et décidés, ils les
choisiront de préférence ; mais leurs tableaux ne seront
pas gentils comme ceux de Boucher. Cette année, dans le
tableau de la Mort d’Elisabeth, M. Delaroche a eut le tort
de n’être pas gentil.
Canova, Raphaël et
les Carrache ont eu un grand avantage, c’est d’habiter les
villes de cent mille âmes, dans lesquelles tous les amateurs connaissaient
tous les artistes. Dans d’aussi petits Etats personne ne jugeait
sur parole, personne ne répétait les phrases que l’artiste
avait payées au journal. Le charlatanisme en un mot était
impossible, le charlatanisme qui, à Paris, n’est pas nécessaire
mais indispensable dans tous les états ; le vendeur d’allumettes
comme le docteur en médecine a besoin du journal. N’avons-nous
pas appris dernièrement, à l’occasion de la discussion
sur ces petits journeaux si amusants et si odieux aux gens ridicules,
que lorsqu’un restaurateur s’établit, son premier soin
est de se présenter chez les rédacteurs, escorté
de pains de sucre et de pâtés ? Mais toujours ses offres
sont repoussées avec une juste indignation.
Paris est bien différente
de la Rome qu’habitait Raphaël, et même de la Rome, où,
plus tard, le Poussin et Canova ont fait leur réputation. A Rome,
tout le monde connaît tout le monde. A Paris, j’ignore si
le premier étage de la maison où je loge n’est pas
habité par un grand homme. Un artiste, fût-il connu de tout
Paris, ce qui est impossible, à l’aide d’un journal
ami il peut encore tromper, sur le mérite de sa statue ou de son
tableau, les amateurs qui se trouvent parmi les trente millions de Français
qui peuplent les provinces. Il peut tromper, en faisant la cour à
un homme d’esprit qui écrit dans le journal, non seulement
les français qui n’ont pas vu son ouvrage, mais tous les
étrangers. Quelle immense tentation ! Les journeaux ont sauvé
la liberté et perdu les beaux-arts.
Ce monstrueux succès
du charlatanisme, cette nécéssité de l’employer
trouble la conscience même de l’artiste qui aime le plus son
art. Les succès fous obtenus sous ses yeux par de si funestes moyens
le dégoûtent de l’amour pur qui ferait le charme de
sa vie. Malheur à lui s’il cède aux impunités
de ses amis et emploie à demi les moyens du charlatanisme ! D’abord
ces moyens mis en œuvre d’une façon gauche et par la
main timide d’un novice ne donneront qu’un demi-succès.
Le mal serait petit, mais voici ce qui arrive : la vraie gloire punit
cette infidélité, en éteignant son amour chez le
malheureux qui l’a oubliée un instant. Quoi de plus triste
que de survivre à trente ans à la passion qui fit pendant
toute la jeunesse le seul intérêt de la vie ?
[4]David d'Angers.
[5]Voir la Felsina Pittrice du
chanoine Malvasia (note de Stendhal).
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