
Quand,
en 1828, Stendhal (de son vrai nom Henri Beyle, 1783-1842) publie ce texte sur les beaux-arts en
France, il cherche encore et toujours à se faire une place dans
le milieu littéraire parisien [
1].
C’est pourquoi il s’essaie au feuilleton
dans différents journaux parisiens et revues anglaises. Il y parle de
littérature
mais aussi d’opéra italiens et d’arts plastiques.
Il est vrai que depuis les tentatives réussies de Denis Diderot,
dans les années soixante et soixante-dix du XVIIIe siècle,
quelques littérateurs ont pris l’habitude de pratiquer
la critique artistique. Cette intervention des écrivains dans
un domaine qui pourrait sembler leur être étranger n’est
pourtant pas si curieuse qu’elle puisse paraître. En effet,
de part leur métier, ils appartiennent au monde de la création
et, en tant que créateurs, ils trouvent le droit d’écrire
et de juger les œuvres des autres artistes. Ils en sont suffisament
proches mais à la fois suffisamment éloignés pour
jouer les connaisseurs en faisant preuve d’impartialité.
Dans le cas de Stendhal, un séjour prolongé en Italie,
entre 1814 et 1821, lui a permis d’acquérir une culture
artistique non négligeable, lui donnant une véritable
légitimité pour intervenir dans les discussions sur l’art
de son époque.
Et ces discussions sont
à ce moment des plus cruciales (elles le sont d’ailleurs
tout au long du XIXe siècle). En effet, quand Stendhal écrit
en 1828, la France a connu un évènement sans précédent
dans son histoire : une Révolution qui a renversé toutes
les valeurs ancestrales, avec ce que cela implique à tous les
niveaux de la société dont, pour ce qui nous intéresse,
le domaine des beaux-arts. En effet, en attaquant la Royauté,
la Noblesse et l’Eglise, les révolutionnaires ont attaqué
les commanditaires traditionnels d’œuvres d’art, laissant
la majorité des artistes décider seuls de leur future
vocation. Si l’époque napoléonienne a pu leur redonner
espoir grâce à une politique artistique digne de ce nom,
le retour des Bourbons sur le trône n’a pas l’effet
escompté d’un renouveau des magnificences de l’ancien
Régime, les frères de Louis XVI cherchant plutôt à affirmer
leur légitimité toujours menacée.
Ces changements répétés
de gouvernements ont encouragé les artistes à trouver
des commanditaires différents, suffisamment riches et suffisamment
détachés des fluctuations politiques pour leur passer
des commandes assurées. La bourgeoisie détentrice du capital
a alors naturellement prit cette place. Il faut avoir ces données en tête
pour bien comprendre le texte de Stendhal.
Au cours de la lecture, nous remarquons
que l'auteur se préoccupe plus des sculpteurs que des peintres. Sa position est
claire, si les derniers peuvent toujours espérer un grand nombre d’achats
de la part de la bourgeoisie, il en va autrement des premiers qui doivent principalement
compter sur les commandes de l’Etat. C’est ainsi que dans le premier
tiers du XIXe siècle, Stendhal remarque que la sculpture en France est quasiment
inexistante. Non pas qu’il n'y ait aucun sculpteur à cette époque,
mais bien que le métier n’est dominé par aucun nom,
si ce n’est par celui de l’Italien Antonio Canova (sculpteur officiel
de la cour de Napoléon 1er, qu'il rencontre à Rome et qui meurt en 1822), pour ne pas citer
le médiocre Jean-Pierre Cortot (1787-1843). Canova est d’ailleurs
pour Stendhal le paradigme de la sculpture au renouveau de laquelle
il aspire. Cependant, il est bien conscient que celle-ci doit faire face à sa propre
inhabilité à s'adapter aux nouvelles intentions de son époque. «
La sculpture s’éloigne de nos mœurs, car elle ne peut
rien sans ce nu que nous n’aimons pas », écrit Stendhal.
Car, remarque-t-il, le nu est adapté aux représentations
idéalisantes et non à la figuration de scènes de
genre. La sculpture ne peut donc pas connaître la même évolution
que la peinture.
Pourtant, à l’heure
où il écrit son texte, un certain renouveau de la sculpture est
en germe. Celle-ci va s’épanouir grâce aux commandes
de l’administration de Louis-Philippe, avec les travaux de David
d’Angers – que l’auteur remarque au Salon de 1827
et qu’il appelle simplement David –, François Rude,
Antoine Etex, Bernard-Gabriel Seurre... Mais ce renouveau n'est pas
celui que Stendhal attend. En effet, quand ils ne sont pas soutenus par les
commandes de l'Etat,
les artistes préfèrent produire des bustes et des statuettes décoratives, parce que cela se vend plus facilement.
Un autre point qu'expose
Stendhal et qui pèse sur toute la création de ce début
de siècle, est l’ombre de David qui plâne au-dessus
de toutes les têtes. Le révolutionnaire David ; celui qui prit activement part à la Révolution mais aussi celui qui releva la peinture du fossé où
elle s’était fourvoyée sous les pinceaux de Boucher,
de Pierre, de Fragonard, de Lagrénée, pour reprendre l’idée
et les noms cités par Stendhal. En 1828, David est mort depuis
seulement trois ans, en exil à Bruxelles, en laissant l’art
français sans véritable meneur. Ainsi, même si -
en reprenant les mots de Stendhal - « l’école française
» est « incontestablement » toujours « à
la tête de toutes les écoles existantes », la France
ne doit pas s’endormir sur les lauriers du seul David et la relève
doit être assurée au plus vite.
Pour ce faire, Stendhal
expose dans son texte les éléments qui, selon lui, donnent
à un artiste la possibilité de devenir un grand artiste.
Et s’il cite quelques exemples tirés du passé, il
n’étaie pas son discours de contre-exemples issus de son
époque, ce qui contribue fortement à l’impression
de vide. Le devant de la scène artistique est pourtant encombrée
par les élèves de David, qui prennent leur relation privilégiée
avec le maître pour une légitimité. Pourtant,
Stendhal ne voit en aucun d’eux le véritable meneur potentiel
de « l’école française ». Ils sont trop
occupés à imiter l’Antique ou les tableaux de leur
maître ou encore les poses de l’acteur
François Joseph Talma (1763-1826) et n’ont
pas d’œil pour ce qui les entoure : la réalité
de la nature. Même Jean Auguste Dominique Ingres ne semble pas
trouver grâce aux yeux de Stendhal. Il ne le cite qu’une
fois, pourtant de manière flatteuse, à propos de la pose
naturelle de son
Œdipe questionnant le sphinx présenté
au Salon de 1827. Ingres est-il déjà trop vieux (il a
47 ans en 1827) pour pouvoir être le meilleur successeur de David,
ce qu’il deviendra tout de même ?
Mais,
à ce moment de notre développement, nous devons nous interroger
sur ce qui fait, pour Stendhal, la véritable valeur d’un
artiste.
Il apparaît tout
d’abord, que celui-ci doit être tout simplement lui-même.
Il doit exprimer ce qu’il sent avoir besoin d’exprimer,
sans se préoccuper d’autres avis et surtout ne penser à
aucune récompense. De plus, l’artiste doit vivre dans son
époque. Ceci est le fond de la pensée de l’auteur.
Dans toutes les époques de l’histoire de l’art, l’exemple
a montré que chaque grand créateur a été
le traducteur des passions de son temps. Ainsi jusqu’à
David, qui a su adapter la grandeur de l’art antique à
la réalité de la Révolution française. Dans
la première moitié du XIXe siècle, la société
a beaucoup évolué. D’autres vérités,
d’autres nécessités, d’autres relations ont
vu le jour et l’art ne semble pas les avoir pris en compte. Il
est resté le nez sur l’Antique et a fini par se mordre la
queue. Mais, selon Stendhal, la nature, dans tous les sens du terme,
est la seule vérité qui doit guider l’artiste. Celui-ci
doit laisser parler son génie personnel, sa nature, puis rechercher
le vrai dans ce qu’il voit, dans la vie de tous les jours et non
dans les œuvres qui l’ont précédées.
Stendhal appelle alors au naturalisme, voire au réalisme. Mais,
entendons-le bien, ce n’est ni le naturalisme comme il s’est
incarné dans les multiples scènes sans grandeur de la
vie quotidienne, ni le réalisme trivial de Gustave Courbet. Il
s’agit plutôt d’une recherche éperdue de l’idéal
dans le monde sensible. Un naturalisme idéaliste ! Même
si la juxtaposition de ces deux mots peut paraître contradictoire, c’est
bien ce dont rêve Stendhal et ce dont avait rêvé
Winckelmann et David avant lui. En d’autres termes, il faut dépeindre
des scènes idéales avec des personnages qui ont l’air
réels. C’est ce qu'entend l'auteur quand il écrit
qu’au XVIIIe siècle, « l’art avait perdu du
pouvoir qu’il doit avoir sur le public ». Car, en effet,
le but de l'art est bien d'enseigner des valeurs aux spectateurs et
non de lui plaire.
Quels sont alors les
peintres qui peuvent correspondre à cette description ? Dans
son texte, Stendhal cite bien peu d'exemples. Il apprécie les
efforts du « jeune Lacroix », en parlant de Delacroix qui
a, à cette date, 29 ans. Toutefois, si le peintre n’est
pas un inconnu (on connaît de lui
Dante et Virgile aux Enfers,
du Salon de 1822, le
Massacre de Scio, du
Salon
de 1824 et
La Mort de Sadarnapale du Salon de 1827, pour ne
citer que les œuvres les plus connues), il est vraisemblable
que Stendhal n’a pas compris toute la portée de l’œuvre
de Delacroix car il avoue tout de suite après que le peintre
« peut se tromper, mais [qu'il] ose du moins être lui-même,
au hasard de n’être rien, pas même académicien.
» Par contre, Stendhal semble voir en Paul Delaroche, d’un
an le cadet de Delacroix, les plus heureuses dispositions : il cite
par deux fois sa
Mort de la reine Elizabeth montré au
Salon de 1827, qu’il dit ne pas présenter l’«
emphase imitée de Talma qui, cette année, gâtait
les tableaux des vieux sectaires de David » ni être une
imitation « de la manière anglaise » et, plus loin,
d’une façon ironique, il écrit que son tableau «
a eut le tort de n’être pas
gentil », comme
étaient gentilles les œuvres de Boucher. Ce que Stendhal apprécie chez Delaroche c'est la recherche de la vérité
historique sans pompe et sans emphase. Grâce à une imposante
documentation accumulée à la manière de David,
le peintre expose les scènes historiques comme les historiens
de l'époque pensent qu'elles se sont passées et non pas
comme la fantaisie des artistes peut les inspirer. D'où l'aspect
un peu choquant de certaines de ses compositions qui font rentrer sans
préambule le spectateur dans le drame du sujet.
Cependant, l’évolution
de l’art n’a pas franchement donné raison à
Stendhal. Dans les années suivantes, Paul Delaroche est éreinté
par la critique qui lui reproche tous les aspects de son art : les thèmes,
le dessin, la couleur et surtout le travers condamné par Stendhal
dans lequel il est tombé : la recherche à tout prix des
honneurs. Dans la Monarchie de Juillet Delaroche est devenu «
l’homme à argent qui travaille de routine et gagne trois
millions ». L’avenir a plutôt confirmé la place
de Delacroix qui a su allier vérité historique, couleur
locale, recherche d’un idéal s’évanouissant
et probité artistique. Ce Delacroix qui peut à lui seul
résumer tout le XIXe siècle, tant il a su en comprendre
les tenants et les aboutissants et a su les mettre à son profit.
Toutefois, si Stendhal
n’a pas pu deviner le meneur de l’école française,
il n’en reste pas moins que son texte est un bon exposé
de la difficile situation des beaux-arts en France à la suite
de l’épopée napoléonienne et après
la mort de David. Cette situation de fin de règne inquiète
tous les observateurs car il semble que la relève ne viendra
pas, laissant le public comme orphelin et appronfondissant l’impression
de décadence des arts qui courre dans les esprits à cette
époque. Pourtant, il est certain que l’art, loin d’être
moribond, a toujours su évoluer en se métamorphosant pour
toujours se faire le mirroir de son époque.
Le Texte que je donne est celui publié
par Henri Martineau aux pages 153-196 de son recueil
Mélange
d'art aux éditions Le Divan, à Paris, en 1932. Ce
texte est, selon Martineau, repris directement du troisième numéro
(juillet-octobre 1828) de
La Revue trimestrielle.
Cette revue s'était fixé comme but de faire
réagir anonymement des auteurs sur un ouvrage récemment
publié. Stendhal a choisi celui d'Auguste Jal,
Esquisses
Croquis, Pochades, ou tout ce qu’on voudra, sur le Salon de 1827
(la référence entière est donnée au début
du texte).
[1]
Il n'y parvient d'ailleurs jamais,
même après la publication des romans Le Rouge et le Noir,
en 1830 et La Chartreuse de Parme, en 1839. Toute au long de sa vie,
sa situation financière reste toujours précaire et ce, malgré
quelques publications populaires comme Rome, Naples et Forence (1817) et
une Vie de Rossini (1823).