page créée le 3 avril 2003
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Chaïm Soutine,
Le Lapin écorché, 1921-1922,
huile sur toile, H. 0,730 m ; L. 0,645 m,
collection Fondation Barnes, Merion Station, Pennsylvanie.

        Parmi les peintres de l'Ecole de Paris, Chaïm Soutine bénéficie actuellement d’une notoriété d’estime quand celle de ses compagnons a été plus florissante. La raison peut être que, ayant consacré sa peinture à un style expressionniste, il s’est démarqué de la production française de son époque. En effet, l’art français n’aime pas les sentiments exacerbés.
        Et, expressionniste, la peinture de Soutine l’est assurément. Sa technique, si elle se différencie de celles des peintres des groupes allemands Die Brücke et Der Blaue Reiter d’avant la première guerre mondiale, se rapproche plus certainement de celle de l’Autrichien Oskar Kokoshka, quand ses compositions évoquent les premiers films allemands (ses visions de maisons de guingois rappellent grandement les décors du Cabinet du Dr Caligari de 1919).
        Dans les tableaux de Soutine, comme dans ceux de Kokoshka, le réalisme des formes et des couleurs peintes disparaît derrière une dense matière picturale, triturée, malaxée avec le pinceau, la brosse, le couteau, les doigts. Le peintre ne cherche pas la ressemblance. Il la noie dans la fureur de sa subjectivité. Il prend appui sur le monde visible pour rendre le sentiment qu’il en a. Ainsi, ses toiles ne sont jamais des images d’une époque, d’une période, d’un temps donné comme elles sont rarement des images d’un endroit, d’un lieu précis. Les paysages qu’il prend comme motifs sont des sites connus (Paris, Céret, Cagnes, Chartres…) mais ils sont interchangables. Peu de choses permettent de distinguer – ou, pour mieux dire, peu de choses doivent permettre de distinguer – une vue de l’un de ces endroits d’un autre.
        Pourtant cela ne veut pas dire que le motif n’a pas d’importance pour Soutine, ce n’est pas un simple support visuel à son expression, un dernier pas avant de se tourner vers l’abstraction. Il veut peindre des maisons, des places publiques, des arbres, des routes, des animaux morts, des visages… Le monde qui l’entoure est important à ses yeux. Ce qui n’a pas d’importance c’est la couleur locale, le « c’est une vue de Céret » ou le « c’est un portrait de Mme Castaing ». De là provient la liberté qu’il prend de déformer, de défigurer. Il s’approprie le sujet et en rend une image personnelle, délibérément subjective.
        Ainsi, dans le tableau Le Lapin écorché de la fondation Barnes de Merion Station, Soutine s’attache à son motif. Il lui donne une place et des proportions de choix. Délaissant le fond, la couleur locale, il met en valeur le sujet. D'ailleurs, l’absence de repères dans la perspective ne permet pas d’assurer que le lapin est vu en plongée, allongé sur une table ou une desserte plutôt que de face, suspendu devant une planche.
        Lieu et temps ont disparu. Il ne reste que la carcasse du lapin, pitoyablement écorchée et dépecée. Il n’y a aucun moyen d’échapper à sa contemplation. Tout s’y rapporte : la composition simple, le tissu clair sur lequel elle se détache fortement mais surtout les couleurs sinistres (le brun sombre tirant au noir du fond, le marron tirant sur le rouge de la planche à découper, le blanc jauni, souillé du tissu) qui se retrouvent toutes dans la figure du lapin.
        Cette carcasse est montrée pour ce qu’elle est, dans toute l’horreur de sa réalité. Nous n’avons pas à faire à un « tableau de chasse » tel que les peintres des siècles précédents les ont multipliés : une silencieuse représentation de gibier noblement abattu à la chasse. Ici, la modernité fait définitivement irruption. Il n’y a plus de noblesse, que de la crudité. Il y a, bien entendu, dans cette représentation une exquise morbidité de la part de Soutine. Toutefois, on sent aussi la besogne du dépecage et le dégoût refoulé, obligatoires si l’on veut se nourrir. Ce que l’on finit par regarder d’un œil distrait, non sans un petit haut-le-coeur, dans une cuisine de campagne ou sur l’étal d’un boucher, le peintre le montre avec une tragique gravité. Il le fixe sur une toile, c'est-à-dire pour le long terme, tel qu’on l’a vu la première fois, encore enfant. Soutine perpétue ainsi le drame infantile de la compréhension que rien n’est éternel, le traumatisme de la mort. Un drame et un traumatisme accentués par le fait que le lapin a une position faussement anthropomorphe. Il est une figure ridicule d’un être humain martyrisé, un pantin désarticulé et dépiauté qui renvoie directement à notre propre disparition.
        Dans son œuvre, Chaïm Soutine exprime la cruauté naturelle de l’être humain. Cette cruauté morbide inhérente à la vie. Cette cruauté qui a pris un sens précis pendant la première guerre mondiale.
        Tuer pour ne pas être tué.

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