page créée le 20 août 2003
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Harald Slott-Møller, Pauvres Gens. Dans la salle d’attente
de la mort, 1888,
huile sur toile,
Copenhague, Statens Museum for Kunst.
En
cette fin de XIXe siècle, le symbolisme s’est développé
dans de nombreux pays européens. En France, en Belgique, en Autriche,
en Finlande mais aussi au Danemark où le peintre Harald Slott-Møller
(1864-1937) en est certainement le meilleur représentant.
Avec cette toile, Pauvres
Gens. Dans la salle d’attente de la mort, ce peintre avait
montré le docteur qu’attendent les patients que nous voyons
autour de la porte, sous la forme d’un squelette. Cependant, cette
figure macabre a disparu depuis, noyée dans le noir de bitume de
l’ouverture. Laissant les patients devant le passage béant
et lugubre.
Un docteur sous la forme
d’un squelette ! Slott-Møller désire-t-il exprimer
qu’à son époque la médecine est impuissante
face à la maladie ? A la vue de ce seul tableau, on ne peut répondre
catégoriquement. Toujours est-il que, grâce au titre, nous
pouvons être sûrs qu’il pense que les pauvres gens sont
en tous cas les laissés pour compte de la médecine. En effet,
en regardant plus attentivement le tableau on voit que les gens qui attendent
dans cette salle sont tous des ouvriers ou des femmes et des enfants d’ouvriers.
Les grosses mains caleuses, les faciès bourrus et fatigués,
les vêtements rapés, tout l’indique. Les sept personnes
dépeintes sur la toile représentent cette partie de la population
qui à cause de sa pauvreté ne peut pas se payer des soins
appropriés et qui est finalement condamnée à mourir.
Le docteur qu’ils sont venus voir n’est pas un sauveur mais
la Faucheuse elle-même.
Ce tableau mélange
donc les deux aspects de la peinture de la fin du XIXe siècle,
d’une part, symboliste comme je l’ai déjà dit
mais aussi, réaliste et dénonciatrice d’un état
social. Un mélange qui fonctionne d’autant mieux que le squelette
a disparu dans la noirceur de son cabinet, ouvrant une nouvelle dimension
de la terreur que doit exprimer cette œuvre. Bien plus qu’une
représentation de la mort en squelette comme de nombreux peintres
de toute l’Europe se sont plus à le faire à la même
époque, la béance lugubre de l’ouverture vers laquelle
quelques personnages ont tourné leurs yeux attire aussi notre regard
vers cet au-delà indéchiffrable. La sensation de vide qu’elle
procure nous entraîne dans l’ambiance glaciale de la toile.
Mais nous sommes là moins pour plaindre tous ces pauvres qui sortiront
d’ici les pieds devant, que pour être les suivants sur la
liste. Déjà la porte ouverte sur la nuit aspire la petite
fille au centre de la toile, puis ensuite la petite vielle sur la gauche
qui semble attendre impatiemment son tour, puis tous les autres, un par
un.
Bien
entendu, il est regrettable que le message tel que l’a voulu Harald
Slott-Møller soit définitivement perdu. Pourtant, cette
toile gagne un nouvel aspect encore plus terrifiant. Peut-être pouvons
nous l’apprécier de nos jours grâce à la grande
culture visuelle qui est la nôtre mais certainement pas celle du
peintre en son temps. En tout cas, il est remarquable de penser qu'il
a, malgré lui, créé une œuvre qui a évolué
dans le temps, offrant à un hypothétique spectateur le spectacle
fantastique de la mort disparaîssant lentement dans le noir d’encre
de la porte, nous précédant dans son cabinet et nous invitant
à la suivre.