page créée le 15 octobre 2004
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John Singer Sargent,
Santa Maria della Salute, 1903-06,
aquarelle, H. 0,368 m ; L. 0,537 m
Omaha (Nebraska), Joslyn Art Museum
Est-ce parce
que le peintre américain John Singer Sargent connaît très
bien Venise (en 1903, il y a déjà fait de nombreux séjours),
qu’il se permet de passer outre l’aspect totalement documentaire,
pour ne pas dire touristique, de son sujet ? Il tronque en effet toutes les
parties supérieure et latérale de l'une des églises les plus célèbres de la Sérénissime pour s’attacher
à la représentation d’une partie de la façade, en
s’inspirant du cadrage subjectif de la photographie. Il la rend par là
presque totalement méconnaissable.
Ainsi, contrairement à
de nombreux peintres précédents, depuis les célèbres
Vedute de Canaletto et de Francesco Guardi au XVIIIe siècle,
Sargent ne veut pas représenter l’édifice dans son ensemble,
ni le replacer dans son environnement urbain. Au contraire, il reste à quelques pas
des marches menant au portail, préférant plutôt s’amuser
à représenter ces marches, le sous-bassement et même la
place dallée qui le sépare de l’église que de faire
de celle-ci un portrait fidèle et objectif.
Ceci est évidemment une
volonté consciente de l’artiste et ce, pour différentes
raisons :
Premièrement, cette aquarelle
fait partie d'une série représentant l’église Santa
Maria della Salute et dans d'autres œuvres plus anciennes, Sargent s’était
déjà occupé à la montrer dans son entier. Il peut
donc maintenant s'intéresser à des détails plus particuliers.
Deuxièmement, d’une
manière pratique on peut comprendre que, puisque la place devant cet édifice
est très restreinte, l'artiste ne peut prendre suffisamment de recul pour le
représenter dans son entier. S’il avait voulu le faire, il aurait dû passer sur l'autre rive du Grand Canal et,
par là, être trop loin de son sujet.
D’ailleurs, il est certain
que, pour peindre cette aquarelle, l’artiste s’est placé
dans une embarcation flottante sur les eaux du grand canal. D’où,
troisièmement, ayant une position plus basse par rapport à l’église,
il ne peint que ce qui est à hauteur de ses yeux : la place, les marches
et le bas du monument.
Ceci entraînant le fait
que, quatrièmement, il donne l’impression au spectateur de passer
devant l’église au ras de l’eau, comme sur une gondole. Cette
idée d’un coup d’œil éphémère sur
les beautés évanescentes de Venise est de plus
renforcée par le traitement à l’aquarelle, qui en fait une image beaucoup
plus spontanée.
Cinquièmement, il est
évident que Sargent s’inspire de la série des Cathédrales
de Rouen que Claude Monet expose à Paris en 1894 (les deux peintres
sont de grands amis depuis leur rencontre en 1876). Grâce aux peintures
de Monet, Sargent apprend à regarder autrement un monument : non plus
à la façon d’un touriste ou d’un historien, mais comme
un artiste avide de découvrir les jeux de la lumière et de l’ombre
s’accrochant follement aux coins et recoins, aux vides et aux pleins,
aux creux et aux rondes-bosses.
Ce qu’il a devant les
yeux, n’est alors plus une église, et encore moins Santa Maria
della Salute à Venise, mais un modèle dont les formes caratéristiques
lui permettent d’étudier les intensités de la luminosité,
des parties gorgées de soleil, comme les marches et les colonnes encadrant
le portail, jusqu’aux renfoncements obscurs de ce même portail et
des portes latérales.
Toutefois et plus encore, Sargent
ne choisit pas la façade de Santa Maria della Salute par hasard. En effet,
ses qualités architecturales lui offre une composition fortement structurée.
Les colonnes, les pilastres, les corniches, les linteaux sont autant de verticales
et d’horizontales puissantes. Elles forment un véritable quadrillage
que l’artiste rend tel quel dans son œuvre (voir l’illustration).

Ainsi, si Sargent laisse encore
un minimum d’intérêt au sujet (Venise restera toujours Venise
!), les travaux que lui et de nombreux autres peintres de cette époque
réalisent (dont Vilhelm Hammershøi,
par exemple) dans l'art encore figuratif, portent déjà en eux
les germes de la peinture abstraite (celle-ci apparaît cinq après
que Sargent reprend ce dessin en 1906).
Au tournant du siècle,
à la suite d’une évolution dans la manière de voir
la nature et de concevoir l’œuvre, les habitudes visuelles de ces
artistes ont complètement changé. Ils regardent maintenant leur
sujet avec un œil neuf. Ils s’attachent à tout autre chose
qu’à la tradition : à l’atmosphère qui enveloppe
les objets et/ou aux structures abstraites de ces mêmes objets.
à consulter sur internet : John
Singer Sargent virtual gallery
à lire ou à feuilleter : le catalogue d'exposition
Sargent e l'Italia, Ferrare, Palazzo dei Diamanti, 22 septembre 2002- 6
janvier 2003 (en italien).
Lire la critique de l'exposition Peintres de la lulière Sargent et Sorolla
Lire la critique de l'exposition Sargent and Venice à Venise