page créée le 16 avril 2003
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Alexandre Rodtchenko,
La Femme au Leica, 1934
Si cette photographie,
La Femme au Leica (1934), est la plus connue d’Alexandre
Rodtchenko, c'est certainement dû au fait qu'à côté
des recherches sur les perspectives d’avant-garde tant esthétiques
que politiques qu’elle présente, elle est aussi un magnifique
portrait féminin qu’un magazine de mode ne renierait pas.
Depuis le début de sa
carrière de photographe, en 1923, Rodtchenko expérimente
les possibilités offertes par la photographie et principalement
en jouant avec les capacités de l’instantané. Cela
lui permet de restituer très nettement des corps en mouvement,
symbole d’une société qui évolue mais aussi
de prendre des vues des Moscovites évoluant non plus dans les perspectives
classiques issues de la Renaissance mais dans les nouvelles lignes de
fuite de la modernité (bordures de trottoirs, arêtes d’immeubles,
etc.).
Dans ces arrêts instantanés sur image, le mouvement est figé
pour le long terme devenant par là-même l’effigie immobile
du progrès.
Cette immobilité forme d’ailleurs un contraste étonnant
à côté d’autres sujets montrés «
au repos », dont fait partie La Femme au Leica : elle –
son élève et modèle Evguenia Lemberg – est
assise sur un banc, le dos reposé légèrement sur
le mur derrière elle. Cependant, malgré le calme apparent,
une forte impression de dynamisme est donnée grâce à
de puissantes diagonales qui convergent vers le coin supérieur
droit de l’œuvre et grâce à la forme blanche de
la femme placée en angle droit par rapport à ces diagonales,
créant une autre ligne force vers l’autre angle supérieur.
Un dynanisme qui n’est dérangé par aucune ligne verticale
et horizontale, parallèles aux bords de la photographie. L’étonnante
trame d’ombre et de lumière parachève l’effet
de modernité, en détruisant toute référence
à l’art du passé.
Mouvement figé et repos dynamisé sont deux effets de la
modernité de Rodtchenko, auquels s’associent deux autres
tendances : recherches formelles et volonté de pratiquer un art
prolétaire (tel qu’il est défini par le terme «
réalisme socialiste »). Dans son travail, Rodtchenko a tenté
de concilier ces deux derniers éléments, que beaucoup à
son époque considèrent comme définitivement opposés.
Le formalisme est même qualifié d’anti-révolutionnaire
car il détourne le spectateur de la véritable valeur de
l’œuvre : sa puissance de propagande. Ainsi les autorités
qui régentent les arts visuels préfèrent-elles un
art dénué de toutes prétentions esthétiques
mais au message fort, clair et concis. C'est pourquoi, dès 1928,
Rodtchenko est accusé de « plagier » les expériences
artistiques occidentales et, dans les années suivantes, de «
formaliste de gauche » qui a rejeté «
la nature essentielle du photojournalisme ». Cette polémique
l'amène finalement à faire sa propre autocritique par l'intermédiaire
d'une lettre ouverte co-signée par ses camarades du groupe Octobre,
depuis longtemps mis en cause. Les auteurs y reconnaissent leurs «
erreurs » et condamnent le « caractère réactionnaire
[du groupe], sur le plan de la création et sur le plan politique
»
La femme au Leica, qui date d’après le rappel à
l’ordre de Rodtchenko, est exempte de cette volonté de propagande.
Comme si l’artiste ne pouvait se défaire du formalisme. Ici,
ses expériences sur la mise en page ne mettent pas en valeur une
robuste prolétarienne au travail. Bien au contraire, la jeune fille,
qui semble plutôt issue d’une bonne famille, est presque dissimulée
dans son environnement. Elle devient presque tache blanche sur un fond
noir et gris, sur lequel joue le damier de lumière. Une raie d’ombre
traverse d’ailleurs le milieu de son visage, laissant l’œil
droit dans l’obscurité.
S’agit-il ici d’un véritable portrait ? On est en droit
de douter, le nom du modèle est rarement cité et le titre
ramène plutôt le regard au détail presque anodin de
l’appareil photo qu’elle a en bandoulière et qui se
détache fortement, noir sur la robe blanche.
Mais la femme résiste farouchement à toute réification.
Tout concourt pour que le spectateur la reconnaisse comme femme et non
comme simple tache blanche. La force d’attraction qui émane
d’elle achève d'en rappeler la féminité. Rodtchenko
joue de la dissimulation pour prendre au piège le spectateur. Un
piège qui est l’éternelle féminin, celui de la séduction.