page créée le 20 février 2003
retour à la page principale
retour à la page d'Henri Rivière
retour à la page _études_


Henri Rivière,
Sur les toits (détail), 1902, lithographie,
H. 0,170 m x L. 0,200 m.

        J'aimerais revenir sur le détail des matous qui semblent jouer à se poursuivre, dans l'estampe d'Henri Rivière intitulée Sur les toits (1902) ; détail que je trouve particulièrement intéressant. Ils sont bien entendu une référence explicite au cabaret du Chat-noir à Montmartre où Rivière travaille au théâtre d'ombres jusqu'à la fermeture, en 1896 et par là-même, non plus symboles diaboliques mais des mouvements libertaires très actifs en cet fin de siècle. De plus, dans cette estampe, les chats sont malgré eux le centre d'intérêt de l'oeuvre, rejetant la tour Eiffel en second plan, alors qu'elle devrait recevoir toute l'attention, puisqu'elle est le sujet de la série d'où est tirée cette estampe : Les Trente-six vues de la tour Eiffel. Ceci est voulu par l'artiste puisque l'on peut remarquer que plusieurs détails concourent à cette particularité : les chats sont placés au premier plan, ils sont les deux masses les plus sombres et ils sont les deux seuls êtres vivants de la scène.
        L'impression de vie qui anime ces deux chats est d'ailleurs excellement rendue par Rivière qui se sert pour cela d'un effet qui n'a rien d'inédit à cette époque, même s'il est rare dans la peinture : celui de l'illusion du mouvement par la persistance rétinienne. A cette époque, cette illusion est utilisée par le cinématographe, inventé par les frères Lumière en 1895, seulement sept ans avant la création de cette oeuvre, mais aussi et surtout, par le phénakistiscope. Cet appareil, plus connu lui-même que son nom, fut inventé par Plateau en 1832. Il est constitué d'un axe vertical et d'un disque circulaire horizontal supportant un cylindre creux. La partie supérieure de ce cylindre est percée de fenêtres minces et allongées également espacées. Sur la surface interne et inférieure du cylindre, on place une bande de papier sur laquelle sont dessinées différentes phases d'un mouvement, elles-mêmes également espacées et d'un nombre égal à celui des fenêtres. En imprimant un mouvement de rotation rapide au cylindre et en regardant par lesdites fenêtres on voit successivement chaque dessin ce qui, en laissant une impression de quelque durée sur la rétine, recrée le mouvement. Cet appareil, très en vogue dans tout le XIXe siècle, a de toute évidence influencé Henri Rivière. En effet, si l'on regarde les deux chats successivement on a l'impression qu'il s'agit du même animal à deux moments différents de son déplacement. Cette impression est renforcée par le fait que les deux matous se ressemblent (même couleur, même grosseur) mais surtout par le fait que Rivière ne représente pour chacun d'eux qu'une moitié du corps. Ainsi croit-on plutôt voir les deux parties du même chat que celles de deux chats différents.
        En se servant de cet artifice du phénakistiscope, qui, s'il est primitivement apprécié par la bourgeoisie, est devenu à la fin du siècle un phénomène de foire, c'est-à-dire un objet populaire, le socialiste Henri Rivière introduit l'esthétique populaire dans ses oeuvres d'art. En offrant ceci aux spectateurs de ses oeuvres, qui peuvent être autant des petits ou moyens bourgeois que des prolétaires (l'estampe, grâce à sa reproductivité, est considérée au XIXe siècle comme un art populaire), il s'amuse à rompre les différences de classes, offrant des oeuvres de qualité aux seconds et forçant les premiers à prendre en considération la culture des seconds.

retour à la page principale
retour à la page d'Henri Rivière
retour ŕ la page _études_