page créée le 11 novembre 2007
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Raphaël Sanzio,
Vierge à l'enfant avec saint Jean-Baptiste, dit La Belle Jardinière, 1505-08,
huile sur panneau, H. 1,22 m ; L. 0,80 m,
Paris, Musée du Louvre.
Accroché comme il est au musée du Louvre, ce chef-d'œuvre de Rafaello Sanzio n'est certainement pas à la bonne hauteur [1]. En effet, il n'est pas difficile d'imaginer que, dans l'esprit du peintre, les yeux du spectateur doivent se trouver plus bas que ceux du petit Jean-Baptiste. Car c'est lui qui joue le rôle de l'admoniteur, c'est-à-dire du personnage qui invite le spectateur à s'intéresser à ce qui est représenté dans le tableau. À ce niveau, le spectateur chrétien se trouve donc au degré le plus bas de l'humanité. Il n'est qu'un être humain, un enfant immature à la recherche du chemin vers Dieu le Père, et c'est le Baptiste qui le lui indique. Si celui-ci a posé un genoux à terre, c'est certainement pas déférence devant son dieu. Néanmoins, il a l'attitude (parfaitement traduite par le peintre) de celui qui va se lever, c'est-à-dire que son mouvement à venir, que le spectateur ressent et anticipe, car il se lit jusque dans ses traits, invite à l'élévation du regard. C'est donc à la suite de Jean que le spectateur dirige son regard vers l'enfant Jésus. Puis, toujours par l'activité silencieuse des yeux, on se reporte vers le visage de la Vierge Marie. Toutefois, le regard baissé de la très sainte femme, qui est, depuis l'Annonciation, une marque de respect et d'obéissance face à la volonté divine, renvoie le spectateur vers le doux visage du Messie. Et là, nous sommes bloqués dans un va et vient incessant entre les deux visages.
Cependant, plutôt qu'une boucle infernale, il faut y voir la marque d'un puissant lien amoureux. Un amour maternelle auquel répond l'amour filial. Deux amours qui se lisent sans peine dans les yeux des deux personnages. Il y a de cette impérieuse douceur dans la Vierge comme dans toutes mères qui savent se faire respecter. Il y a déjà un grand éveil dans l'enfant qui cherche à s'emparer du livre que Marie a posé dans son giron, non pas par malice comme chez nombre de garçonnets, mais parce que c'est le livre de sa vie, lui, le prédestiné. Il y a surtout dans ce tableau un immense amour du divin : un amour de la divinité pour sa création qui se lit dans le regard de Jésus vers sa mère et un amour de cette création pour son Dieu, dans le regard attentionné de la Vierge.
Ainsi, passant d'un visage à l'autre, le spectateur est attiré dans une dialectique divine, entre ce dieu fait homme que l'on voit ici encore enfant, mais déjà conscient de son existence et de sa mort (il est nu comme au jour de sa crucifixion) et cette jeune créature que la grâce a élevé au-dessus de son humaine condition, qui a enfanté tout en restant pure et qui le restera jusqu'au jour de sa dormition. C'est là, entre ces deux regards que le chrétien est invité à trouver le chemin de la foi. Non pas quelque part à la surface de la toile magistralement peinte par Raphaël, qui ne fait que représenter les corporalités imparfaites de la divinité (Jésus, la spiritualité incarné et Marie, la chair spiritualisée), mais quelque part dans la profondeur de la toile, vers cet ailleurs autre, qui est celui de la peinture, car intemporel et immatériel.
[1] Quelqu'un de taille moyenne à les yeux au niveau de la main de la Vierge.