page créée le 24 juin 2004
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Natur als Vision, Meisterwerke der englischen Präraffaeliten (La Nature comme vision, Chefs-d’œuvre des préraphaélites anglais), Berlin, altes Museum, 11 juin – 5 septembre 2004.


Ford Madox Brown, Un Après-midi d'automne anglais, 1852-55, Londres, Tate Gallery

        Avant de pénétrer dans la première salle de cette exposition, Un Après-midi d'automne anglais de Ford Madox Brown accueille le spectateur. A elle seule, cette œuvre met en évidence tout l’intérêt qu’éveillent les peintres de la confrérie des Préraphaélites. Elle nous montre que ceux-ci ne sont pas seulement des admirateurs des légendes anglo-saxonnes ou des mythes antiques, des femmes vaporeuses comme Dante Grabriel Rossetti, ou des nus michelangelesques comme Edward Burne-Jones. Ils sont aussi de grands passionnés de la nature. « Ne rien rejeter, ne rien sélectionner » tel est leur moto. C’est ce qu’on peut voir sur la toile de Brown. C’est un paysage. Une simple vue de la campagne anglaise, depuis la fenêtre ou la porte de sa maison. Ainsi, en persévérant dans la voie des prédécesseurs que sont Gainsborourgh, Constable et Turner, Brown, comme ses confrères, s’éloigne de l’enseignement académique qui veut des paysages choisis et toujours réordonnés. Dans son tableau apparaissent alors au loin les traces de la civilisation dominatrice : des cheminées d’usines fumantes, des travailleurs sur les routes, des immeubles, les traces du monde moderne. Cette modernité se voit partout sur les toiles exposées ici : des bateaux à vapeur passent sur la mer, la campagne est semée de poteaux télégraphiques, d'élégantes femmes se promènent. Même les moutons sur la falaise escarpée de Nos côtes anglaises de William Holman Hunt portent tous une tache rouge au col, décellant ainsi qu’ils appartiennent à quelqu’un.
        Avançant dans l’exposition, l'horizon s'élargit, la campagne anglaise n’est pas le seul pré-carré de ces peintres. Ils se déplacent aussi vers la montagne, vers l’Ecosse, vers les Alpes. Ils en ramènent d’impressionnants panoramas où se voit leur préférence pour des vues de vallées encaissées, de lacs vierges, de puissants glaciers. Ce ne sont plus les montagnes écrasantes de la peinture romantique. Chez eux, l'être humain domine la nature. Pourtant, l'œil du spectateur, entraîné par les lignes perspectives, est invité dans un vertige impressionnant mais toujours contrôlé. Inversant les points de vue, les artistes dérangent les convensions et la toile n'est déjà plus la fenêtre sur le monde selon les principes albertiniens. On est bien là dans la nouveauté. Claude Monet reprendra cette façon de faire dans sa série des falaises normandes dans les années 1890, soit près de quarante après.
        Les Préraphaélites voyagent aussi vers la Palestine, comme de nombreux autres artistes de toutes origines, suivant une volonté de découvrir le pays où a évolué le Christ, dans le but de créer des œuvres toujours plus réalistes. Toutefois, les œuvres qu’ils en rapportent sont moins religieuses qu’historiques voire anecdotiques (ce qui n’a rien de péjoratif). Le Christ à Gethsemani de William Dyce est un homme simple en proie à un doute profond et Le Bouc émissaire de John Everett Millais vient d’être lâché pour porter les péchés du monde vers le désert de sel de la mer morte.
        Par ailleurs, le tableau introductif de F. M. Brown montre que la passion des Préraphaélites pour la nature se voit aussi dans leur manière de représenter celle-ci sur leur toile. W. H. Hunt dit à ce propos, en 1848 : « Je me propose […] de peindre une peinture d’extérieur […], directement sur la toile elle-même, avec tous les détails que je peux voir, avec la puissante lumière du soleil en plein jour ». Tous les détails, là est la principale particularité de l’approche naturaliste de ces peintres anglais. Dans bon nombre de leurs toiles, et L'Après-midi d'automne anglais de Brown le montre, les peintres se penchent (dans le sens premier du terme, c’est-à-dire comme un botaniste ou un géologue) sur chaque brin d’herbe, sur chaque pétale de fleur, sur chaque facette d’un rocher. Ils s'éloignent ainsi de la « manière anglaise » de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, cette volonté de non-fini qui avait fait couler tant d'encre parmi la critique française (voir ce qu'écrit Stendhal à ce propos). Avec leur pinceaux appliqués, ils agissent à l’instar des scientifiques de leur époque qui recherchent, contemplent, épient, classifient les animaux, les plantes, les minéraux, tentent des rapprochements, des datations… Un des points les plus pertinents de cette exposition est d’ailleurs d’avoir réservé une salle centrale au rapport entre l’art et la science (Wissentschaft als Kunst et Kunst als Wissentschaft, la science comme art et l’art comme science). Il est vrai que les planches figurées des ouvrages scientifiques de l’époque sont aussi détaillées que les tableaux des Préraphaélites. Il est assuré que l’un inspire l’autre. Et l’on comprend alors mieux l’appelation de préraphaélite : en effet, on ne peut pas tellement être persuadé que ces artistes aient réussi à peindre à la manière des peintres avant Raphaël. Leur désir d’observer la nature avec un regard neuf les rapproche plus des contemporains du grand peintre italien que de ses prédécesseurs. En voyant les quelques dessins de plantes et les précieux détails de leurs tableaux on pense plus aux travaux d’un Dürer ou d’un Léonard de Vinci que d’un Pérugin. Cette façon de peindre (tant à l’huile qu’à l’aquarelle) chaque détail de leurs œuvres avec une impressionante netteté fait d’ailleurs, d’une autre manière, des Préraphaélites les précurseurs de la modernité picturale occidentale. En effet, la profondeur, cette troisième dimension si controversée car factice est ici complètement annihilée. Le fond de l’œuvre est projeté sur le devant de la scène. Sans faire attention, l’œil du spectateur pourrait se perdre dans ces all-over avant la lettre. Le plus bel exemple est certainement l’Ophélie de J. E. Millais. On sait tout ce que cette façon de faire aura d’important, quelques décennies plus tard, chez les peintres post-impressionnistes jusque chez Matisse.
        Toutefois, cette manière précise, voire précieuse, est limitée et la dernière partie de l’exposition montre que les peintres préraphaélites n’ont pas pu continuer toute leur vie sur cette voie. A la fin du XIXe siècle, pour certains d’entre eux, la belle technique semble se perdre dans les brouillards de la Tamise, à l’instar de la série du Pont de Charring-Cross ou du Parlement de Monet au tournant du siècle ou sous l’influence d’Eugène Carrière. Pour d’autres, l’échappée se fait dans les arts décoratifs et quelques-uns d’entre eux sont considérés comme les précurseurs de l’Art nouveau (on regrettera d’ailleurs qu’aucun exemple de ce renouvellement ne soit montré ici).
        Pour finir, La Manche vue des falaises du Dorsetshire de John Brett montre tout ce que l’art de la confrérie des Préraphaélites a de positif autant que de négatif. Il est certainement intéressant de vouloir se comparer à la science et particulièrement à la photographie, qui fait dans le même temps de définitifs progrès ; malheureusement, la recherche du détail à tout prix fait perdre à l’œuvre sa belle impression de naturelle. Personne n’a jamais vu les rayons du soleil donner des effets si lumineux et par là si étranges sur la mer. Cette toile qui pourrait être un magnifique seascape devient finalement désagréable.
Catalogue de l'exposition de Berlin, 19,95 euros (en allemand)
de l'exposition de Londres (Pre-Raphaelite Vision : Truth of Nature), 256 pages, 200 reproductions, 29,99 livres (en anglais)
sites internet de l'exposition allemande : www.smpk.de (allemand et anglais)
de l'exposition anglaise : www.tate.org.uk/ (en anglais)

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