page créée le 19 janvier 2003
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Joséphin Péladan
Considérations esthétiques
I
Le Matérialisme dans l’art
Il existe
un parallélisme synchronique entre les idées et les œuvres
d’un siècle, ses pensées et ses actes, son art et
sa philosophie, sa poésie et sa religion. Le livre, le monument,
la fresque, expriment par ces modes différents les mots, les lignes,
les couleurs, une même chose : l’état de l’âme
d’une époque. Ainsi, l’art s’élève
ou déchoit, selon que les cœurs se rapprochent où s’éloignent
de Dieu.
Ouvrons l’histoire.
L’idée de
Platon est plastique, comme la forme de Phidias, comme le plan d’Ictinus.
Les caractères
du peuple romain : vanité, cruauté, utilitarisme, sont écrits
sur les édifices qui lui sont propres : l’arc de triomphe,
l’amphitéâtre, l’aqueduc.
L’art des catacombes,
né sur la tombe des martyrs, est aussi distant d’Apelles
ou de Zeuxis, que l’Evangile l’emporte sur les Pensées
d’Epictète ou de Marc-Aurèle. Même dans les
symboles que le premiers chrétiens empruntent au paganisme expirant,
l’idéal est changé. Il quitte le corps pour l’âme,
la terre pour le ciel, l’homme pour Dieu. La promesse du ciel ouvre
toutes grandes les ailes de l’âme et les artistes, qui sont
des saints, mettent leurs cœurs plein de Dieu dans leurs œuvres
gauchement sublimes.
Pendant la période
byzantine, l’art est d’un hiératisme farouche, le dogme
se raidit contre les schismes et les oppositions qu’il rencontre.
Au dixième siècle, le christianisme s’assied, solide
: c’est le roman. Au treizième siècle, la religion
triomphante joint les mains dans l’arc en tiers point ; chaque travée
est une orante géante et l’âme des peuples s’élance
vers Dieu avec la flèches des cathédrales. Thomas à
Kempis écrit l’Imitation ; Jacques de Voragine,
la Légende dorée ; Vincent de beauvais, le Speculum
universale. L’épée sainte des croisés
écrit la plus grande geste des temps modernes. C’est l’ogival.
En Italie, saint François
d’Assise chante l’Amour divin. Voici les Christ du Margharitone,
les vierges du Cimabué. Giotto est là, le bienheureux Frère
Angélique le suit. L’art primitif s’épanouit
en Dieu, quand soudain un mirage égare tous les esprits : c’est
la Renaissance. On croit retrouver l’antiquité, on ne retrouve
que Rome, cette caricature d’Athènes. Léonard, Michel-Ange,
Raphaël écrivent les grandes odes du Cénacolo, de la
Sixtine et des Chambres, mais le grand art est fini. Ce n’est plus
le temps où Dante descendait aux enfers, c’est celui où
Savonarole monte sur le bûcher, tandis que le duc de Valentinois
s’ébat par l’Italie, comme un tigre dans sa jungle.
Derrière Ovide
et les marche de Paros, le grand Pan reparaît, et déchaîne
la bête qui est dans l’homme.
Au souffle sec et court
de la Réforme, l’art allemand s’éteint et descend
sur la tombe d’Albert Dürer.
Les Van Eyck, Hemling
[sic, pour Memling], disparaissent sous le vermillon sensuel de l’école
d’Anvers.
Le silence se fait autour
des Carpaccio et des Bellin, tandis que Tintoret et Véronèse
sonnent leur fanfare de volupté. L’Espagne, qui garde sa
foi, a Murillo, Zurbaran, Ribalta, Joanès.
La France a Lesueur et
Philippe de Champaigne, le janséniste ; mais sa gloire est dans
les verrières de ses vieilles cathédrales.
Au dix-huitième
siècle, on n’a plus que de l’esprit. L’homme
du siècle, Arouet, le pousse si loin, que cela ressemble à
du génie.
Puis, la canaille envahit
la scène de l’histoire, conduite par les avocats.
Ce coup d’œil
cursif sur le passé prouve la vérité de ce mot d’Ingres
: Pour faire une œuvre, il faut avoir quelque élévation
en l’âme et foi en Dieu. Eh bien, aujourd’hui,
on nie l’âme dans l’art ! comme on nie l’âme
dans l’homme. Le génie est une fonction, l’idéal
une balançoire. Au matérialisme littéraire de M.
Zola. Aux platitudes de MM. Sarcey, About, Scherrer, les croûtes
de MM. Ortego, Casanova et Frappa font écho. Renan est plus lu
que Lamartine et Ohnet que Balzac.
M. Taine, dont les Origines
de la France contemporaine ont rendu à la critique un fort
grand service, s’est chargé, bien étourdiement, de
formuler l’esthétique nouvelle.
M. Taine est un élève
de Stendhal et l’on sait que ce dernier hésitait entre le
Pâris de Casanova et le Moïse de Michel-Ange. Les deux volumes
du voyage en Italie du grand historien navrent de positivisme.
A Milan, devant la scène
de Sainte-Marie-des-Grâces, il trouve que Léonard n’a
eu d’autre but que « de représenter autour d’une
table des Italiens vigoureux. »
Au palais Pitti, la Vierge
à la Chaise lui semble « une sultane sans pensée ayant
un geste d’animal sauvage. » Au Campo Santo, il ne trouve
pas « la riche vitalité de la chair ferme. »
A la sixtine, il s’étonne
qu’on n’efface pas les fresques de Signorelli, Ghirlandajo,
quand Michel-Ange est là qui apprend « ce que valent les
membres, la charpente humaine et l’assiette de ses poutres. »
Pour lui, Raphaël
« sent le corps animal comme les anciens et tout ce qui dans l’homme
constitue le coureur et l’athlète. »
Enfin, il se résume
ainsi : « il n’y a que la forme extérieure qui existe,
et il faut suivre la lettre de la nature », « il ne faut chercher
que le corps bien portant. »
Faites de l’histoire,
M. Taine, et laissez là l’esthétique ; ou bien dites-moi
si c’est la forme extérieure qui seule existe dans le Fiesole
? Avouez que les statues de la chapelle Médicis ont deux têtes
de plus que le veut la lettre de la nature et retenez que l’Apollon
du Belvédère est poitrinaire d’après le docteur
Fort.
Ce fatras se réduit
à la réédition du poncif vieillot traîner dans
tous les livres : l’art est l’imitation de la nature. En ce
cas, il n’y a rien au-dessus du moulage et de la photographie polychrome.
Le vrai drame sera la sténographie de cour d’assises.
Non, la nature n’est
pas le but de l’art, elle n’en est que le moyen ; elle est
l’ensemble des formes expressives, voilà tout !
Toute œuvre est une
fugue, la nature fournit le motif, l’âme de l’artiste
fait le reste. Mais le reste ne s’apprend pas rue Bonaparte, aux
leçons de M. Cabanel ; le reste, c’est ce qui manque à
M. Taine.
Si tout le peintre est
dans le pinceau, tout le sculpteur dans l’ébauchoir, tout
l’architecte dans le compas, comment se fait-il que nous n’ayons
de maître que M. Puvis de Chavannes. Car, pour habile, les artistes
de nos jours le sont ; tout ce qui s’apprend, ils le savent.
Une eau forte imaginaire
vous donnera la différence du métier et de l’art.
Le sujet n’est point
compliqué ; une porte entr’ouverte, contre le mur un balai.
Faites cela vrai, rendu, c’est le métier. Mais emplissez
de noir l’entrebaîllement de la porte, ébouriffez d’une
certaine façon les barbes du balai ; jetez quelques traînées
d’ombre, et voilà un drame ; l’assassinat de Fualdès
; un cauchemar de Poë. C’est l’art.
Interrogeons les faits
; ils parlent plus haut que les théories. Quant après trois
siècles l’art allemand est ressuscité, il est ressuscité
catholique avec Overbeck, Cornelius, Kaulbach et l’école
de Dusseldorf.
La Belgique a eu pour
premier maître contemporain Henri Leys, un croyant qui fit du Dürer.
En France, Ingres, Flandrin,
Orsel, Chenavard, Périn, Tymbal, Ziegler, Chasseriau, Mottez, Scheffer
sont des peintres catholiques ; Delacroix, Decamps et Guignet ne sont
que des matérialistes, je suppose ?
Il est deux porpositions
irréfragables :
1° Les chefs-d’œuvre
de l’art sont tous religieux, même chez les incroyants ;
2° Depuis dix-neuf
siècles les chefs-d’œuvre de l’art sont tous catholiques,
même chez les protestants. Exemples : la Vierge au donataire,
d’Holbein, et le Lazare, de Rembrandt. Le chez-d’œuvre
du voluptueux Titien, c’est l’Assomption, celui de
Rubens, la Descente de Croix ; ainsi de tous. Que reste-t-il
donc au matérialisme, le trompe l’œil de M. Degoffe
; les poissons de M. Monginot.
Les rapins diront que
Giotto est un barbouilleur et le Sanzio et le Buonarotti des littérateurs
et non des peintres.
Oui, ils sont des poètes
et c’est là ce qui leur donne une si haute place. Pour eux
la ligne et la couleur ne sont que l’enveloppe de leur pensée.
Mais la pensée, c’était bon dans l’ancienne…
école, ils ont changé tout cela. Une nouvelle ère
va s’ouvrir, celle de l’art laïque… et obligatoirement
sans pensée !
II
L’art mystique et la critique contemporaine
Après
les actes, les phrases ; après les œuvres, les commentaires.
Quand on n’a plus
rien à dire, on ergote. La critique est la fin d’une littérature
; la théorie, la fin d’un art ; et l’esthétique,
la fin de tous.
Tant qu’on peut
créer, on a mieux à faire qu’à analyser les
chefs-d’œuvre : on en fait d’autres. Mais quand le cœur
est bas, l’esprit spirituel, l’âme niée, l’inspiration
s’envole, le procédé seul demeure, et l’anecdote,
le genre et la nature morte règnent.
Le premier mot de l’art
est toujours un acte de foi.
A Egine comme à Memphis, à Byzance, comme a Sienne, à
Florence comme a Bruges. Le dernier mot est un blasphème ; que
le sectaire Kranach joue avec le chapeau du cardinal, Tiepolo avec la
nimbe du saint, ou Courbet ave la soutane du prêtre.
Quand, au lieu d’être
un enthousiasme, l’art fait le portrait des maisons avec Canaletto,
celui des tulipes avec Van Huysum, qu’il copie le crépi des
vieux murs avec M. Manet, les halles avec M. Carrier Belleuse, –
il a cessé d’être.
Alors les théoriciens
s’avancent. Longin fit son traité du sublime quand il n’y
eut plus d’éloquence grecque, et M. Chevreul apporte son
traité des couleurs sur le tombeau de la peinture française.
Des chaires s’élèvent,
où l’on s’explique pourquoi Léonard est l’intelligence,
Titien la couleur, Rubens la santé, Raphaël l’harmonie,
Holbein la physiognomonie, Corrège la grâce, Van Dyck la
disctinction, Gérard Dow le calme, et Delacroix la fière.
On date chaque tableau, on pèse chaque génie. On cherche
combien il rentre de Verrochio dans Léonard, et combien de Léonard
dans Corrège ; ce que Raphaël a pris au Pérugin et
au Frate, et ce que Jules Romain et Garofalo doivent à Raphaël
; ce qui est Otto Venius dans Rubens, à Ghirlandajo dans Michel-Ange,
et à Lastman et Pinas dans Rembrandt. Vasari, Lanzi, tous les historiens
sont comme compulsés, les archives fouillées, et les monographies
s’entassent. A côté des érudits bardés
de documents, arrivent les esthéticiens. Ce sont des romanciens
qui n’écrivent pas de romans, des poètes qui ne font
pas de vers ; ils mettent le roman dans la vie de l’artiste, et
la poésie dans son œuvre. Ils l’enguirlandent de tout
le lyrisme, qui est en eux. Sous leur plume, la composition devient une
ode, la couleur, une symphonie, la ligne une pensée ; ils font
un poème en prose sur la Dispute du Saint-Sacrement, la
Vierge de Saint-Sixte ou la Châsse de Sainte-Ursule.
Ce sont des variations enthousiastes sur un thème immortel, et
ils ajoutent leur âme à celle du peintre, doublant ainsi
le prisme qui idéalise l’œuvre.
Aujourd’hui, les
critiques sont les vrais peintres. MM. Charles Blanc et Georges Lafenestre
donne la sensation du tableau bien autrement que les copies de l’Ecole
des Beaux-Arts et les portraits qu’ils font des maîtres sont
mieux peints que ceux de MM. Dubois et Jalabert.
Bénévole
à tous, la critique contemporaine n’a qu’une crainte,
celle d’être exclusive ou partiale, et qu’une prétention,
celle de tout comprendre, comme pour excuser l’époque de
ne plus rien produire. Des diableries de Callot et de Goya, à l’académisme
des Carrache, de l’ivrogne de Steen à la Vision d’Ezechiel,
de la Kermesse à l’Apothéose d’Homère,
de Raphaël à Diaz et de Lanseer à Chenavard, elle admet
tout, sans parti pris ni préjugé, témoigant du plus
large éclectisme. Cette compréhension de toutes les écoles
s’arrête toutefois devant celles de Sienne et d’Ombrie,
cette intelligence de tous les maîtres ne s’étend pas
à ceux du quatorzième siècle, moins encore au trecentisti.
Avant Masaccio, l’art italien est un problème qu’elle
ne peut résoudre et qui la dépayse, en dépit de ses
efforts.
Même dans cette
école vénitienne dont le paganisme flatte ses sens (car
la critique d’aujourd’hui est sensuelle comme elle est libre-penseuse),
Cima da Conegliano, Basaïti, Carpaccio, Mansuetti, Catena. Lorsqu’elle
rencontre Duccio, Ambroise et Pierre di Lorenzo, Simone Memmi, elle qui
prétend tout comprendre, ne comprend plus. Giotto lui paraît
avoir amélioré le dessin, créé l’ordonnance,
et c’est tout. Les Gaddi et Jean de Melano parlent un langage qui
lui est inconnu. Orcagna seul, grâce à son humour shakespearienne,
lui saute au yeux.
Documentaires et esthéticiens
s’arrêtent incompétents, parce qu’ils considèrent
l’art comme la reproduction de ce qui est. Ils pensent tout bas
ce que Courbet disait tout haut, devant la Cuisine des anges
de Murillo, « Il a peint des anges celui-là, mais où
les a-t-il vus ? Moi, je ne peins que ce que je vois. » Eux aussi
ne voient que le visible, comme comprendraient-ils les maîtres ombriens
qui n’ont peint que l’invisible ?
Placés au point
de vue matérialiste, ils ne veulent pas reconnaître que les
premières pierres qu’on ait disposées avec soin étaient
celles d’un temple, et que les premiers coups de pinceau on été
le balbutiement de la main de l’homme vers Dieu. Elevés dans
le paganisme universitaire, ils n’aiment et ne sentent que l’art
païen, qui est parfait, mais tout en dehors, sans pensée,
sans profondeur, tout de surface, et ils appliquent le même critérium
à l’art chrétien. Ils restent confondus devant une
prédelle de Sano di Poetro, où, malgré la perspective
étrange, le dessin maladroit, il y a de la poèsie sous l’ignorance
même et du sublime dans l’incorrection enfantine.
Chenavard, le premier
esthéticien de France, à dit, à propos de Léonard,
un mot qui est toute l’esthétique parce qu’il établit
la hiérarchie des conceptions : Sa grandeur est toute entière
dans l’idéal conçu et non dans l’idéal
exprimé, quelque beau qu’il soit.
D’après ce
principe, Weenix, le peintres des dessertes, Kalf, celui des casseroles,
Hondekoëter, celui des poules, quoique parfaits en leurs genres,
sont inférieurs par leur genre au moindre peintre lyrique, parce
que l’idéal d’un melon, l’idéal d’un
poêlon, l’idéal d’un pintade, sont au-dessous
de l’idéal qu’implique la représentation d’un
homme, surtout lorsqu’il s’appelle Colomb, Newton, Leibnitz,
Mesmer ou Hahneman.
En conséquence,
Fra Angelico, peignant le paradis, Orcagna, l’enfer et le jugement
dernier, Lòrenzo, Monaco ou Bicci l’extase, sont supérieurs
à Véronèse qui peint des festins, Rubens, des allégories,
Titien, des bacchanales, parce que ces derniers nous donnent des choses
concrètes, ayant matériellement existé et dont nous
retrouvons les équivalents et les semblables dans la vie ; tandis
que les premiers ne sortent pas de l’abstrait, et que leur pinceau
réalise des scènes qui n’ont pas de réalité,
que nul n’a vues et que l’esprit ascétique peut seul
concevoir.
Donc, Giotto, Buffalmaco,
Lorenzo, Costa, Paris Alfani peignant Jésus-Christ ou la Vierge
sont supérieurs à Frans Hals, Antonio Morio, Velasquez,
Titien, parce que le bourgmestre, un grand d’Espagne, une infante,
une courtisame, implique un idéal très médiocre en
raison de celui que nécessite la représentation de Dieu.
Donc, quelque que soit
la pauvreté de l’exécution, les peintres mystiques
sont les plus grands des peintres, parce que tout idéal est dans
l’en deçà de l’idéal mystique.
Le mysticisme, phénomène moral qui spiritualise l’homme
au plus haut point, le fait planer bien au-dessu de la matière
et du réel et le fibule à Dieu. La manifestation de cet
état de l’âme est l’extase. Et les peintres mystiques
sont des extatiques qui ont peint.
Vital ne put jamais se
résoudre à figurer le Christ en croix, tellement la seule
pensée des douleurs du Calvaire le faisant sanglotter ; et Lippo
Dalmasio, le peintre de la Vierge, tant admiré par Guido Reni,
ne prenait jamais ses pinceaux sans avoir jeûné la veille
et communié le matin. Et maintenant, étonnez-vous qu’il
n’y ait plus de peinture religieuse en France, quand c’est
M. Bouguereau qui fabrique le plus de tableaux d’église.
Celui qui ne tient pas
sainte Thérèse pour le plus grand poète d’Espagne,
bien au-dessus de Lope et de Caldéron, qui n’a jamais fait
l’oraison mentale ou égrené un rosaire, celui-là,
fût-il un critique d’art égal à Cavascacelle,
peut passer outre, devant Simone Memmi ; une bonne femme qui croit bonnement
en sait plus que lui.
Lorsqu’on entre
au Louvre, dans la petite salle des primitifs, toujours déserte,
on éprouve un sentiment pénible à voir ces œuvres
de prière, où le savant ne reconnaît qu’un document,
laisser indifférents et distraits ceux qui passent, car bien peu
s’arrêtent. C’est que la place des tryptiques, des ces
ancônes, est dans les chapelles, où ils ont fait naître
tant d’élans de piété, où ils ont entendu
tant d’oraisons et vu plier tant de genous. Un sentiment plus pénible
encore, c’est de voir les catholiques ignorer et laisser dans l’ombre
ces artistes qui sont des saints, et ces œuvres qui sont des hymnes.
N’est-il pas honteux
que ce soit de la protestante Allemagne que nous viennent les seules images
de piété qui puissent être regardées ? Il serait
si simple à M. Bouasse-Lebel de faire reproduire les merveilles
d’art et de foi qui illustrent les retables d’Italie, de Sienne,
d’Assises, et les miniatures adorables du bréviaires Grimani,
au leu de ces affreuses lithographies dont le monde religieux s’infeste.
Je souhaiterais que ces lignes, trop brêves pour effleurer même
un tel sujet, donnassent à quelqu’un l’idée
d’étudier pour les aimer, les reproduire et les répandre,
ces fleurs mystiques, les plus gracieuses de l’inspiration catholique.
Voyez, lecteurs chrétiens,
ces peintres qui ne savent pas peindre, qui tiennent gauchement un pinceau
trempé dans de mauvaises couleurs. Regardez, ils barbouillent comme
des enfants. Pourquoi ce crucifiement, presque risible, vous fait-il pleurer
? Parce que, en attachant à la croix ce Dieu aux membres grêles,
c’étaient leurs larmes qui délayaient leurs couleurs,
et que les saintes émotions de leurs âmes se sont incorporées
à la pâtes du vélin et au grain du panneau. Ce qu’il
ignoraient, quatre mille peintres le savent aujourd’hui, à
Paris. Ce qu’ils savaient nul ne le sait plus.
Faire un chef-d’œuvre
de poésie sans la prosodie, est-ce possible ? Eh bien ! les mystiques
ont fait des chefs-d’œuvre de peinture sans couleur et sans
dessin, parce qu’ils croyaient.
On nie les miracles, mais
dans l’ordre esthétique, peut-on admirer un miracle plus
grand que celui-ci : uen œuvre d’art qui coudoie Raphaël,
et qui, techniquement, est au-dessous d’une image d’Epinal.
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