Dans
cette même période, Chenavard prépare aussi des décorations
murales publiques et privées. Dès 1848, il propose de décorer
la cour intérieure de l’hôtel des Invalides et en 1883, il
prépare des compositions pour les murs du nouvel escalier du Palais
des arts de Lyon. Toutefois, ces deux projets sont rejetés, le
premier parce qu’on lui demande de choisir entre le Panthéon
et les Invalides, le second car on lui préfère le projet
de Pierre Puvis de Chavannes. Par ailleurs, Rossini en 1859, puis Edouard
Bertin en 1869, lui demandent de préparer la décoration
de leurs villas. Si, Chenavard exécute véritablement les
cartons qui sont reproduits par des artistes italiens chez Rossini (la
demeure du compositeur est malheureusement détruite dans les années
1960), il n’a certainement rien produit pour Bertin : la guerre
de 1870 puis la mort du propriétaire en 1871, l’empêchant
de s’y consacrer.
Pour exécuter tous
ces travaux, Chenavard fait appel à des collaborateurs. Ce qui
lui permet, d’une part, de mener son travail à bonne fin,
puisqu’il n’est lui-même ni sculpteur, ni architecte
et, d’autre part, de faire disparaître son style personnel,
pour que le spectateur puisse accéder au message de l’œuvre.
Enfin, n’étant pas non plus un littérateur, il s’adresse
à des écrivains pour composer des présentations de
ses projets (la décoration du Panthéon par Théophile
Gautier, celle de l’escalier du musée de Lyon par Alexis
Bertrand) et divers critiques des tableaux présentés aux
Salons (Théophile Thoré en 1846 et Gautier en 1869).
De plus certains écrivains
reconnaissent avoir subit son influence, c’est le cas de Victor
de Laprade quand il écrit son
Contre la musique, vers
1880. Ailleurs, on retrouve des affinités d’idées
qui permettent de penser que des auteurs ne sont pas restés insensibles
à ses théories, c’est le cas de Charles Blanc et sa
Grammaire des arts du dessin.
La théorie que
Blanc développe dans cet ouvrage est aussi celle de Chenavard,
à savoir la probité du dessin. Pour Chenavard et Blanc,
un artiste qui ne veut s’adresser qu’à l’esprit
doit porter son attention sur le dessin et délaisser la couleur
trop sensuelle. Ceci explique pourquoi une grande majorité des
œuvres graphiques de Chenavard est tracée avec des techniques
monochromes (fusain, sanguine, encres). Toutefois, il existe quelques
exemples de dessins polychromes qui prouvent un réel savoir-faire
de l’artiste. De plus, au cours de notre étude, nous avons
deviné qu’un certain nombre des
modelli qui nous
sont parvenus peuvent être des cartons pour des gravures. Cette
facette de la carrière de Chenavard reste encore actuellement inconnue
puisque nous n’avons retrouvé aucune gravure à son
nom. Cependant, nous savons que Chenavard a toujours voulu répandre
ses compositions par la gravure. Cette volonté aboutit en 1877,
à la prise de vue des compositions du Panthéon par la Maison
Braun, puis en 1887, à la publication de ces mêmes scènes
par la photogravure.
Cette dernière
publication est certainement facilitée par le fait que les tableaux
sont réalisés en grisaille. Néanmoins, cet état
n’est pas voulu à l’origine. Théophile Gautier,
dans sa présentation de la décoration du Panthéon,
nous apprend que Chenavard avait l’intention de les colorer. Cependant,
ce travail aurait duré très longtemps et vers 1850, il décide
de conserver l’état en grisaille. Il intellectualise cette
décision en se servant de l’invention de la polychromie de
l’architecture grecque antique par Jacob-Ignace Hittorff.
Par la suite, Chenavard
réutilise cette manière de peindre dans sa grande
Divina
tragœdia (Salon de 1869, Paris, musée d’Orsay), où les
drapés aux couleurs délavées n’égaient
pas les corps d’albâtre des dieux mourants ; ainsi que dans
le
Portrait de Mme d’Alton-Shée (1862-1869, Lyon, musée
des Beaux-Arts), où le modèle est comme éclairé par
une lumière lunaire et se détache fortement d’un fond
sombre.
Cette volonté de
faire disparaître la couleur provient des études que l’artiste
a menées sur les œuvres de la Renaissance : Léonard
de Vinci qui a substitué le modelé à la ligne-cerne
et la chapelle Sixtine de Michel-Ange, dans son état décoloré
par la fumée des cierges. Enfin, Chenavard s’est certainement
inspiré des bas-reliefs antiques où les personnages se détachent
du fond grâce au modelé. Néanmoins, selon lui les
maîtres de la Renaissance ont atteint la perfection et prétendre
les égaler est totalement vain puisque, après eux, la peinture
connaît une décadence irrévocable.
Cette idée de la
fin de l’art amène Chenavard à penser que « tout essai
de peinture est un vain archaïsme ». Pour lui, à la suite
des saint-simoniens, l’art s’énerve dans des « mièvreries
» décoratives alors qu’il a été un « si puissant
motif de civilisation ». C’est pourquoi, en 1848, tous les espoirs
sont mis sur la décoration du Panthéon : elle doit redonner
à la grande peinture sa place prépondérante. Cependant,
si dans la première moitié du XIXe siècle de nombreuses
personnes sont prêtes à le suivre, plus tard son combat est
définitivement perdu. Les critiques ne comprennent plus son discours
et, dans les premières décennies du XXe siècle, son
nom tombe dans l’oubli.
Le désir d’exprimer
par la peinture la mort de l’art est donc une difficulté
à laquelle Chenavard se heurte dès ses premiers essais artistiques.
Pourtant, tout au long de sa vie, il tente de surpasser cette difficulté
par différents moyens. Après l’affaire du Panthéon,
la création de sculptures et d’architectures semble être
pour lui l’un de ces procédés. Cependant, la réalisation
de ses travaux demande un système politique stable et réceptif
à ses idées, ce que ne lui offre que très peu son
siècle. Tous les projets qu’il propose constituent alors
autant d’échecs. Ceci explique qu’à la fin de
sa vie, il détruise une majorité de ses dessins et papiers
personnels, puisqu’il a depuis longtemps compris la vanité
de son œuvre.
retour à la page principale
pour (presque) tout savoir sur Paul Chenavard