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VII
L’énonciation
très-succinte du projet de décoration imaginé pour
le Panthéon, et déjà réalisé par Chenavard,
ne nous a pas demandé moins de six articles, et l’on trouvera
sans doute que nous avons été bref, en songeant que notre
travail, outre l’histoire universelle depuis Adam jusqu’à
nos jours, contient les cosmogonies et les théogonies de tous les
peuples, plus une immense galerie de portraits idéalisés,
où chaque individualité caractéristique n’est
oubliée, enfin ce monde-ci et l’autre, puisque l’artiste
a complété sa grande épopée de l’âme
humaine, en la suivant hors de la vie sensible dans les séjours
de rémunérations et de peines que lui assignent les diverses
religions.
Nul édifice antique ou moderne n’a vu se déployer
sur ses murailles un plus vaste poëme pittoresque. Cent soixante
tableaux de dix-huit pieds de haut sur onze de large, une frise de huit
cent pieds de long, quatre piliers gigantesques revêtus de peintures,
caissons et pendentifs, cinq mosaïques de soixante-dix pieds de diamètres,
où s’agitent des compositions touffues et fourmillantes,
forment un total formidable de personnages ; on ferait une armée
en animant cette foule plus nombreuse encore que les légions de
figures peintes en style néo-byzantin du mont-Athos, dans cette
église grecque de Salamine, qui étonne si fort les voyageurs.
C’est la première fois qu’a lieu une tentative de ce
genre pratiquée sur une si grande échelle : jusqu’à
présent les ressources de la peinture appliquées à
la décoration des temples ou des palais n’avaient guère
rendu que les symboles des religions fausses ou vraies, les hauts faits
plus ou moins authentiques des dynasties légitimes ou usurpatrices.
Tous les dieux et tous les rois avaient trouvé dans les arts des
interprètes soumis et des adulateurs pleins de souplesse : le saint
le plus obscur a eu ses chapelles décorées de chefs-d’œuvre.
Le moindre quart de dieu antique a eu des milliers de statues en marbre
; les rois les moins glorieux ont fait peindre vingt fois leur légende
chimérique, et jamais cette idée si simple et si grande
de rendre justice au génie humain par une glorification synthétique
de ses phénomènes et de ses évolutions n’était
venue à personne.
Cependant, cette intelligence qui, dès les premiers jours du monde,
renonce aux délices de l’Eden pour avoir la connaissance
du bien et du mal, et s’élance du paradis à la recherche
d’un idéal supérieur, préférant la lutte
et l’exercice de son libre arbitre au bonheur sous conditions ;
cette âme universelle, à qui les générations,
en se succédant sans s’interrompre, prêtent leurs corps
collectifs, et dont les facultés éclatent par tant de manifestations
splendides, valent bien qu’on les célèbre dans une
apothéose colossale, suprême effort de l’art.
L’artiste qui a conçu cette pensée a mis dans l’accomplissement
de sa tâche la plus haute impartialité philosophique et le
plus religieux respect des traditions. Il a tout vu en grand et s’est
placé en dehors du temps et de l’espace. A voir ces peintures,
vous ne devineriez ni sa religion, ni sa patrie, ni même son époque,
si quelques figures, pour ainsi dire contemporaines, ne vous en donnaient
la date : Bacchus et Jésus-Christ, César et Napoléon,
Sophocle et Racine, Athènes et Rome, le vieux monde et le nouveau,
les dieux, les héros, les civilisations sont à leur rang
; l’Orient même y trouverait le calife Hakem, le dernier homme
qui se soit proclamé Dieu et qu’on ait cru. Aucune étroite
préférence de clocher : l’humanité n’a
qu’une patrie qui est la terre. Les petites raies bleues et rouges
qui délimitent les royaumes doivent disparaître, et d’ailleurs
on ne les retrouve pas sur le monde réel.
Il est temps que les pays ne se prennent plus pour leurs propres fétiches.
Une nation civilisée devrait avoir honte de se regarder perpétuellement
le nombril comme ces fakirs de l’Inde abîmés dans la
contemplation de leur moi. La France a eu longtemps ce travers de s’encenser
elle-même et de chanter dévotement sa propre litanie. Les
grands hommes appartiennent à tous les pays. Shakespeare n’est
pas plus Anglais que Molière n’est Français : ils
sont humains. Leur patrie physique ne peut les revendiquer exclusivement.
Un héros, un poëte, sont les résultats de toutes les
civilisations et les produits de l’intelligence universelle. Virgile,
quoique mort depuis deux milles ans, est notre contemporain, notre ami,
notre frère ; sa pensée hante la nôtre. Nous connaissons
Raphaël comme s’il vivait. Les siècles et les patries
n’existent pas : ce qui est vraiment intelligent, vraiment grand,
vraiment beau, est éternel et général.
La terre n’est pas déjà si vaste et le temps si considérable
pour découper l’une en petites parcelles et l’autre
en périodes mesurées : pour satisfaire notre soif, qu’est-ce
qu’une coupe de six mille ans remplie de vin d’un millier
de peuples, la pensée d’une vingtaine de poëtes et les
rêves théogoniques de sept ou huit révélateurs
? Plus de Walhallahs, plus de musée de Versailles ! Que les héros
prennent leur place dans le chœur général de l’humanité
et se classent par la porportion [sic 50] : tant pis pour ceux qui ne peuvent
supporter le voisinage ! Ceux qui n’étaient grands qu’à
leur époque et dans leur endroit sont petits. César est
à Paris, et en dix-huit cent quarante-huit, aussi intéressant
que le jour où il a passé le Rubicon. Sa taille n’est
pas diminuée d’une ligne et sa gloire n’a pas un rayon
de moins malgré le lever de l’astre napoléonien.
La France n’a pas fourni toutes les figures de la composition de
Chenavard, mais elle tient magnifiquement son rang dans cette immense
assemblée de toutes les civilisations et de toutes les gloires
: les Chinois seuls peuvent croire qu’ils occupent le centre de
l’univers et que, hors l’Empire du Milieu, tout n’est
que stupidité et barbarie.
L’impartialité que l’artiste a montrée pour
les nations et pour les hommes, il l’a montrée pour les religions
qui ne sont, à vrai dire, sous la variété de leur
symbolisme, que l’expression de la même pensée. Toute
religion se réduit philosophiquement à trois points : une
théurgie, une cosmogonie, une morale, c’est-à-dire
l’explication de l’être ou des être divins, de
la création des choses et de la conscience. Au point de vue abstrait,
les noms des huit ou dix mille dieux qui ont régné ou règnent
encore sur la terre ne sont que les épithètes de la litanie
de l’Absolu. Jéhovah, Brahma, Jupiter, Allah, qu’importe
le nom, c’est toujours l’infini, l’éternel, l’incompréhensible,
le jour sans ombre, la sagesse sans erreur, le torrent de vie, le fluide
imparticulaire qui traverse les univers compactes, qui se meut dans nous
et dans lequel nous nous mouvons, le suprême amour, la suprême
intelligence et la suprême justice. L’artiste philosophe ne
s’est donc pas prononcé pour aucun système religieux,
il les a tous admis comme l’expression du même désir,
assignant à chacun une place plus ou moins large, selon qu’ils
ont plus ou moins contribué au bonheur et aux progrès de
l’humanité. Comme le Panthéon de Rome, le Panthéon
de Chenavard reçoit tous les dieux ; ils sont là chacun
avec ses attributs, guidant le peuple et la civilisation qui les adorait,
tous pieusement rendus, et revêtus de leurs plus belles formes par
le pinceau consciencieux de l’artiste.
Les hommes de toutes les nations et de tous les temps peuvent entrer dans
ce temple et y trouver les objets de leur vénération. Le
Chaldéen y verra ses étoiles, l’Egyptien son Osiris,
son Isis et son Typhon ; l’Indien, Brahma et tous ces avatars ;
l’Hébreu, Jéhovah ; le Perse, Ormudz et Ahrimane ;
le Grec et le Romain, leur Olympe au grand complet ; le Chrétien,
son Christ glorifié dix-huit fois ; le barbare du Nord, ses dieux
frissonnants sous la neige des pôles ; le Musulman, ennemi des images,
son prophète, la face voilée par une flamme ; le Druse,
son calife Hakem avec ses prunelles d’azur et son masque de lion.
Chacun pourra faire sa prière dans cette église universelle,
vraie métropole du genre humain, aussi bien faite pour Homère
que pour Dante, pour Alexandre que pour Charlemagne, pour Phidias que
pour Raphaël, pour Triptolème que pour Watt, pour Aristote
que pour Lavoisier, où l’hiérophante, le mage, le
pontife, le prêtre, l’iman se réunissent dans un hymne
commun, immense acclamation du fini devant l’infini !
Ce sera le temple de la Raison, non pas comme l’entendaient les
révolutionnaires voltairiens, c’est-à-dire la Raison
négative et stérile, mais bien le temple de la Raison affirmative
et féconde : certes, l’heure est bien choisie pour élever
un pareil monument. L’humanité se résume au moment
de s’élancer vers le nouvel avenir que lui ouvrent les inventions
modernes. Le monde de l’imprimerie, de la poudre à canon,
de la vapeur et de l’électricité n’est pas réalisé
encore, et la face des civilisations va être renouvelée.
Le Panthéon de Chenavard sera donc comme une espèce d’encyclopédie
de l’art renfermant le passé et le présent, déjà
illuminé par l’aube de l’ère future. Historien
des religions anciennes, il est le prophète de la religion nouvelle,
le règne de la Raison, dernière et suprême évolution
de l’humanité.
Avantage qui n’est pas à dédaigner
dans ce temps où les gouvernements se chassent comme des vagues
sur la rive, ni la royauté, ni la république, ni la dictature,
ni le despotisme n’ont rien à rayer sur ses murailles. Aucun
fait crûment contemporain n’y pourrait choquer les aversions
ou les rancunes d’un régime quelconque. Certes rien n’était
plus facile que de couvrir ces vastes surfaces de sujets irritants et
de flatteries peintes à l’adresse du jour. Il ne manque pas
de petits faits que l’orgueil de ceux qui y ont participé
tend à croire énorme, et dont toute la reproduction eût
été accueillie avec complaisance ; mais tout en étant
de son temps, l’artiste doit éviter l’actualité.
Raphaël peignait dans les chambres du Vatican l’Ecole d’Athènes,
au lieu de glorifier la victoire de Montepulciano, ou tout autre exploit
papal de même force, très-illustre et très-insignifiant.
L’occasion était belle pour Chenavard de mettre là
des tambours, des canons, des troupiers de Sambre-et-Meuse, des grognards
de l’empire, mais l’artiste dégage toujours l’idée
des faits, et préfère la cause au résultat. Sa large
synthèse embrasse tout sans l’alourdir par des détails.
Ce gigantesque travail, l’artiste, contrairement aux opinions reçues
aujourd’hui, que les œuvres d’art cherchent l’originalité
pour principal mérite, a déclaré ne pas vouloir l’exécuter
lui-même : – il faudrait deux cents ans à un seul homme
pour revêtir cet énorme édifice de son vêtement
colorié. Mais ce n’est pas là la raison du peintre.
Il trouve que les grandes œuvres doivent être impersonnelles,
et paraître plutôt le produit d’une mystérieuse
agrégation que l’expression d’une nature particulière.
Il est impossible d’assigner leur part de travail aux laborieux
ouvriers qui ont élevé et ciselé les cathédrales
; excepté quelques noms conservés dans la poussière
des chartes, les auteurs de ces chefs-d’œuvre sont inconnus.
Chenavard veut que ces tableaux se déroulent sur les murs et sur
les frises sans qu’on pense à la main qui les a tracés
et fixés.
Tout le travail paraîtra sortir de la même main et de la même
palette comme en un seul jour, et pour ainsi dire sans effort : un Briarée
collectif dirigé par une pensée unique accomplira en peu
de temps cette besogne cyclopéenne, – un cerveau et mille
bras !
Voici la manière de procéder de l’artiste : il dessine
au trait d’une façon arrêtée ses compositions
dont il livre un calque à son collaborateur Papety, qui les copie
au fusain sur une grande échelle. Le talent intelligent et souple
de M. Papety le rend admirablement propre à ce travail, qui n’exige
pas moins d’habileté que d’abnégation. Chenavard
arrête l’effet, ôte ou ajoute aux contours, donne de
l’accent, et fait de ce dessin exécuté par un autre
une chose tout à fait sienne. Alors on fixe le fusain au moyen
de vernis et d’essence pour que la poussière noire ne s’envole
pas au premier souffle, et l’on passe au carton définitif,
qui a la grandeur du tableau même qu’il représente.
Chenavard retouche cette dernière édition de sa pensée,
la corrige et lui imprime le caractère. – Ce sont ces cartons
qu’il doit faire mettre en place et apprécier par le public
avant de commencer à peindre : on verra ainsi toute l’œuvre,
et malgré l’absence de tons, on pourra préjuger de
l’effet.
Les grands cartons achevés, des esquisses calquées sur les
dessins fixés seront peintes d’abord en grisaille avec du
blanc et de la terre de Cassel par son collaborateur, puis glacés
légèrement par Chenavard des tons qu’il aura choisis.
Les bleus, les rouges, les verts seront mis en place. Ensuite, l’esquisse
achevée et reprise sera placée à côté
du grand carton.
Les peintures murales ébauchées aussi en grisaille par vingt-cinq
ou trente peintres amis, disciples ou simples travailleurs, recevront
d’après ces esquisses leur coloration au moyen de glacis
que l’artiste directeur pourra continuellement retoucher et rectifier,
redressant ainsi les fausses interprétations de sa pensée.
De cette sorte, il aura l’avantage d’arriver avec toute sa
fougue sur un travail bien assis, solide et régulier, et d’imprimer
facilement un style unique à l’œuvre de ces mains diverses.
Comme on voit, l’intention du maître est de sacrifier à
l’œuvre toutes les personnalités, même la sienne
; caprice de main, ragoût de brosse, accent individuel, il abandonne
ces mièvreries aux peintres de chevalet. A l’époque
de développement où nous sommes, l’originalité
d’un artiste, si piquante qu’elle soit, ne peut suffire à
défrayer les travaux gigantesques et collectifs faits pour les
multitudes ; il faut que l’ordre et la méthode viennent au
secours de la science et de l’inspiration.
Chenavard, s’il s’est peu préoccupé
du faire, semble avoir trouvé une science nouvelle, les
mathématiques de la composition. On dirait que, par une analyse
sagace et patiente, il s’est rendu compte de la manière de
composer de tous les maîtres, qu’il a désarticulé
leurs groupes, pénétré le secret de leurs lignes,
mis à jour leurs artifices, découvert leurs habitudes et
leurs tics même. La composition pyramidale à lignes
convergentes ou divergentes, à simple ou double foyer, à
un ou plusieurs plans, plafonnante, balancée, rythmique, à
contre-poids, avec ou sans repoussoirs, il connaît tout ; il a combiné
toutes les manières possibles d’assembler des figures, il
connaît les types générateurs des groupes, le point
de départ et d’arrivée des lignes, et peut mettre
un géomètre au service de l’artiste.
Cette qualité si neuve, si inconnue, donne, sans qu’elle
ait été cherchée le moins du monde, une originalité
profonde à l’œuvre immense dont nous venons de reproduire,
autant que la plume le peut, les principaux linéaments et les intentions
les plus importantes.
L’on comprend, d’après ce que nous avons dit, que le
mérite d’exécution, proprement dit, est tout à
fait secondaire dans un pareil travail. Cependant, la méthode suivie
par l’artiste, dont le but a été d’écrire
sa pensée avec le crayon, comme le poëte le fait avec la plume,
ne laisse rien à désirer sous le rapport de la science pratique
et du métier. Titien, Paul Véronèse, Corrège
ne procédaient pas autrement, et l’aspect général
de ces peintures maintenues dans la gamme de la fresque, sans en avoir
la crudité et la sécheresse, aura certainement un aspect
très-doux et très-harmonieux.
Lorsque M. Ledru-Rollin donna le Panthéon à Chenavard, et
ce sera peut-être le seul acte de son ministère dont la postérité
lui saura gré, on s’étonnera du mode de rémunération
demandé par l’artiste. Cette idée de peintres payés
à raison de dix francs la journée, – c’est le
prix auquel le maître lui-même avait évalué
son travail, – parut un peu singulier et blessa quelques susceptibilités,
fort honorables d’ailleurs : on voulut voir là une dégradation
de l’art, très-imaginaire à notre avis. – Qu’importe
que ce soit le tableau et le travail qui soit payé ? Pierre-Paul
Rubens, qui n’était pas un rapin, demandait un florin par
heure et ne se croyait nullement déshonoré pour cela.
Cette manière est la plus sûr, la seule peut-être,
de conduire à bien ces immenses travaux, et l’expérience
en prouvera toute la sagesse. – Dans deux ans, les cartons seront
mis en place et livrés à l’examen du public. Dans
huit ans, les peintures terminées feront du Panthéon le
rival de Saint-Pierre de Rome, et sur une table de marbre l’on gravera
l’inscription suivante : « Chenavard invenit, delineavit et
direxit adjuvantibus Papety, Comairas, etc. »
Septembre 1848.
[50] Dans le texte de1848, Gautier orthographie correctement ce mot.
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