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VI
L’immense
composition dont nous avons tâché de donner une idée
fait, en quelque sorte, le chaton d’une grande croix de mosaïque
couchée sur le pavé du temple ; comme il convient à
un chaton qui doit briller de plus d’éclat que le bijou où
il est enchâssé, la mosaïque centrale sera en pierres
de couleur, les quatre autres n’auront que deux teintes seulement,
le blanc et le noir.
L’auteur, quitte envers le monde historique et réel, a voulu
représenter les phases diverses de la vie extra-mondaine. Suivant
les hypothèses religieuses antiques et modernes, tout n’est
pas dit pour l’homme lorsqu’il a rendu à la terre les
éléments dont il est formé ; des séjours de
rémunérations et de peines lui sont assignés après
sa mort.
Les quatres [sic 46] cercles renferment l’Enfer, le Purgatoire, l’Elysée
et le Paradis. L’artiste a dû négliger les enfers et
les paradis particuliers, tels que le Walhallah, le Paradis indou et celui
de Mahomet. Il fait une œuvre de synthèse et non une œuvre
chronologique : le monde invisible se partage pour lui en deux grandes divisions
: le monde païen et le monde chrétien.
L’Enfer occupe le cercle placé dans le bras gauche de la croix
à partir de la porte d’entrée, le côté
sinistre. Cet enfer est aussi païen que celui du Dante, le grand poëte
catholique. Les imaginations grotesques du moyen âge auraient dérangé
la gravité de l’ensemble, et l’antiquité seule
a connu le secret de la beauté dans le terrible. D’ailleurs,
la part est égale entre les deux religions. Le polythéisme
a l’enfer et l’élysée ; le christianisme le purgatoire
et le paradis, peut-être même le purgatoire d’où
les prières des fidèles peuvent tirer les âmes, est-il
un enfer suffisant pour la religion de mansuétude et de pardon où
la Providence a remplacé la fatalité. C’est cette idée
qui a sans doute influencé l’artiste.
Cette composition fourmillante et serrée, où d’innombrables
groupes se mêlent et se balancent sans se confondre, est une des plus
dramatiques et des plus saisissantes conceptions du peintre. Il a déployé
là cette prodigieuse science du corps humain, cette invention d’attitudes
violentes et de raccourcis strapassés que nul n’a possédée
au même degré depuis Michel-Ange, dont le nom vient forcément
à l’esprit et aux lèvres quand on regarde ce colossal
fouillis de supplices d’une variété et d’un raffinement
à surprendre une imagination de bourreau.
Le centre de la composition est occupé par un grand rocher creusé
en grotte, où siège le tribunal de l’enfer ! la morne
triade souterraine d’Eaque, de Minos et de Rhadamanthe, les juges
sans appel, dont Alighieri fait des espèces de dieux demi-démons,
indiquent le cercle où doit être précipité le
coupable, en tournant un certain nombre de fois leur queue autour de leur
corps.
Les criminels sont poussés au tribunal par des diables moitié
hommes, moitié monstres, sortes d’œgipans et de satyres
tournés au terrible ; ils les pressent, les harcèlent, les
font avancer et dirigent vers l’œil flamboyant et perspicace
du juge leurs visages qu’ils tâchent en vain de dérober
à la lumière. Cette angoisse du crime qui voudrait, devant
la justice, se cacher sous les montagnes et dans les entrailles de la terre,
est admirablement rendue.
En bas, sur l’eau fuligineuse et noire d’un de ces fleuves infernaux
qui ne s’éclairent qu’à la flamme du bitume, Achéron,
Styx ou Phlégéton, rampe cette barque aux coutures mal étoupées,
barque des ombres, qui coulerait sous le poids d’un corps vivant.
La nervure de la proue et les trous des avirons simulant le nez et les yeux
font à cet esquif funèbre une espèce de masque horrible,
de visage manqué et sinistre. Les âmes récemment arrivées
traversent ce fétide marais, d’où sortent des plantes
de pieds qui fument, où sont plongés jusqu’au menton
des rois dont la couronne retournée déchire le front avec
les pointes.
Les Danaïdes toutes nues avec leur beauté désolée
et triste atténuent un peu cette sombre horreur ; fleurs de cette
fournaise, grâces de cet enfer, elles plongent du haut de la rive
leurs urnes dans cette eau épaisse avec des mouvements d’un
charme sévère qui rappelle les élégances florentines,
puis elles les renversent dans leur tonneau percé. En les regardant,
nous ne pouvions nous empêcher de songer au journal, cuve effondrée,
où nous autre, qui n’avons tué personne la nuit de nos
noces, nous jetons sans le pouvoir remplir, peine stérile, travail
toujours au même point, d’innombrables urnes de prose qui s’écoulent
aussitôt par les milles fentes de la publicité.
Plus loin, Sysiphe [sic 47], le symbole de l’effort perdu, haletant,
crispé, ruisselant de sueur, remonte sur la colline abrupte le rocher
de ses ambitions, qu’un démon railleur fait immédiatement
rouler en bas de la pente.
De l’autre côté, un démon tourne sur une roue
aux dents d’acier une femme dépouillée de ses vêtements,
et dont le corps va être lacéré avec la plus ingénieuse
barbarie, le sol étant armé de pointes aiguës qui ne
laissent que peu d’espace entre elles et la roue.
Ailleurs, c’est la procession des moines couverts de leurs accablantes
chapes de plomb, qui continue sa route perpétuelle sur un chemin
pavé de corps souffrants.
Sur un plan plus avancé, un hérésiarque enfonce dans
la glace jusqu’aux genoux, le crâne fendu, soutient d’une
main ses entrailles qui coulent par son ventre ouvert. Ugolin, dans sa vengeance
anthropophage, dévore son ennemi l’évêque Roger,
et Bertrand de Borne, le mauvais conseiller du roi Jean, porte à
la main sa tête en guise de lanterne. Dante accomplissant sous la
tutelle de Virgile son infernal pèlerinage, retrouverait là
tous les supplices qu’il a si complaisamment décrits dans ses
inflexibles tercets.
Aux régions supérieures, emportée par le tourbillon
éternel, tournoie comme un long vol de grues, et trainant sa plainte,
la file des amoureux coupables, parmi lesquels se détache le groupe
charmant de Paolo et de Francesca de Rimini « qui ne lurent pas plus
avant ce jour-là. » Cette partie de la composition est d’une
légèreté, d’un mouvement et d’une poésie
admirable. C’est là que l’artiste a déployé
toutes les ressources de grand dessinateur et s’est donné cette
tâche de mettre le corps humain dans toutes les positions impossibles,
que s’est imposée pendant sa vie centenaire le bizarre génie
du peintre de la Sixtine.
Le Purgatoire est enfermé dans un cercle de mosaïque qui forme
la base de la croix et qu’on rencontre le premier en venant de la porte.
Sur le devant sont étendus à terre, dans des attitudes allanguies
[sic 48] et somnolentes, les paresseux et les incertains, sous la garde d’un
grand ange assis qui tient un glaive sur son épaule, l’air
menaçant, mais sérieux et triste comme l’ange de la
Mélancolie d’Albert Durer.
Ils ne souffrent aucune des tortures atroces de l’enfer ; leur peine
est toute morale. Ils attendent l’heure de la délivrance, mais
l’aiguille ne semble plus marcher pou eux sur le cadran de l’éternité
; chaque minute est un siècle ; ils espèrent et désespèrent,
comme ces prisonniers des mines de Sibérie qui ne savent pas à
combien de temps ils sont condamnés et ne peuvent compter les jours
dans ces lieux où le soleil ne luit jamais ; cette expiation leur
est infligée pour n’avoir été ni bons ni mauvais
: ils ont eu l’intention et non l’action ; ils faut [sic 49]
qu’ils réchauffent leur froide nature au feu du désir
; cette expiation passionnée est la coupelle qui les raffine pour
le Paradis.
Au second plan le musicien Casella, entouré d’une foule attentive,
joue de la viole d’amour ; son auditoire se compose d’âmes
tendres et faibles que l’art, la galanterie, la parure, les vanités
mondaines ont séduites pendant leur vie, mais sur qui la haine n’a
pas eu de prise : c’est pourquoi cette consolation d’entendre
la musique ne leur a pas été refusée en attendant l’entrée
dans la béatitude éternelle. Amicalement groupées,
elles écoutent Casella avec un attendrissement douloureux et un plaisir
pénible, car la douceur de ces sons les fait songer aux concerts
célestes dont ils seront privés longtemps encore.
Plus loin, des figures errant sous les arbres tendent leurs bras vers les
fruits qu’elles ne peuvent atteindre et qui pendent sur leurs têtes.
La main les effleure, mais sans les jamais détacher du rameau que
le jour où la peine est finit.
D’autres coupables, plus chargés de péchés, descendent
l’âpre flanc de la colline, courbés sous une énorme
pierre qui les ploie en deux et leur met presque les genoux au menton, tandis
que les âmes épurées déjà montent vers
la montagne de lumière par l’étroit sentier creusé
dans le roc.
A droite, sur le lac étincelant qui baigne le pied de la montagne,
s’avance une barque pilotée par un ange, dont les longues ailes
déployées servent de voiles au souffle de Dieu qui la pousse
; elle vient chercher les âmes dont le temps est achevé et
qui vont jouir enfin de la vue du triangle rayonnant.
Cette composition forme un contraste bien senti avec celle de l’enfer.
Dans l’enfer, ce ne sont que des supplices hideux, contorsions violentes,
souffrances inouïes, mais principalement physiques : la punition est
matérielle, brutale et barbare comme le crime ; le bourreau est aussi
cruel que le coupable, et les atrocités du châtiment fait presque
douter de sa légitimité. C’est le vieil enfer aussi
monstrueux que la vieille justice, avec ses roues, ses chevalets, ses tenailles
et ses brodequins. Mais les progrès continue dans l’extra-monde
comme dans celui-ci, l’enfer se civilise et devient le purgatoire,
enfer temporaire où l’on n’anéantit pas le coupable,
où seulement on le purifie par des peines morales, pour le rendre
digne de la société des bienheureux. La mélancolie
anxieuse, le désir souffrant, l’attente morne du purgatoire,
ont été aussi bien rendus par le peintre que les convulsions,
les tortures et les épouvantements de l’enfer.
A la pointe de la croix se trouve le disque qui renferme l’Elysée,
idéal de la rémunération antique.
A la gauche du spectateur s’élève un petit monument
de forme circulaire ; ses colonnes sont festonnées de guirlandes
et de fleurs par de petits amours qui les soutiennent et s’y suspendent
; quelques-uns d’eux jouent de la lyre.
A travers les entre-colonnements, on aperçoit, dans la lumière
et dans la splendeur, un joyeux banquet philosophique. De gais convives,
composés de tout ce que l’antiquité a de plus illustre
et présidé par Epicure, reçoivent et fêtent de
leur mieux les nouveau-venus qui sont Rabelais, Montaigne et La Fontaine.
Epicure donne l’accolade à Rabelais. Anacréon et Horace,
un peu ivres de cette aimable ivresse qui surexcite la raison et développe
les facultés poétiques, font un accueil fraternel au bonhomme
La Fontaine ; Montaigne retrouve son cher La Boëtie ; Plutarque, Platon,
Aristote, amicalement groupés, sourient à ces nobles intelligences
qu’ils attendent depuis longtemps.
Près de la rotonde du banquet, des enfants de dix ou douze ans dansent
au son d’une musique exécutée par de belles jeunes femmes
à qui Mozart et Haydn retournent les feuillets. Le premier plan est
occupé par une magnifique fontaine qui est celle de Jouvence. Là
se baignent les vieillards qui veulent redevenir enfants. Les différentes
phases de la métamorphose sont rendues de la façon la plus
pittoresque : on voit la jeunesse envahir ces membres flétris et
les roses du printemps refleurir sur ces joues parcheminées ; le
crâne chauve sent germer tout à coup de soyeuses boucles brunes
ou blondes : entré septuagénaire dans l’onde régénératrice,
l’on ressort adolescent ou bambin. Voyez donc ces petits bambins,
gérontes tout à l’heure, pour sortir du bassin, s’accrocher
aux rebords du marbre, trop haut pour eux, et rejoindre leurs camarades
qui jouent sur la rive à la manière antique, soit aux osselets,
soit aux tessères, soit au disque, ou qui s’occupent à
remplir des corbeilles de fleurs qu’ils chargent sur la tête.
Au fond se promènent des amis ou des groupes plus tendres, qui se
perdent et disparaissent dans les allées ombreuses des bosquets élyséens
; d’autres s’abandonnent à quelque rêve contemplatif,
ou dorment tranquilles sur un gazon étoilé de fleurs.
Dans le cintre supérieur roule le char de Bacchus, traîné
par des centaures, et guidé par Castor et Pollux, les héros
de l’amitié. Le dieu, entouré de sa joyeuse suite, est
à moitié couché sur le sein d’Ariane endormie.
Le peintre a fait ainsi de Bacchus, malgré la colère de Platon,
qui refuse au dieu du vin cette pacifique souveraineté, la divinité
tutélaire de cet heureux et tranquille empire où ne sont guère
placés que ceux qui n’éprouvent pas encore ou n’éprouvent
plus les passions violentes, c’est-à-dire les enfants et les
vieillards. Là règnent les plaisirs tempérés,
la causerie intime et philosophique, la vue des beaux ombrages, la gaieté
du banquet, l’ivresse intelligente et la sensualité délicate,
toutes les jouissances qui pivotent sur la cardinale d’amitié.
Bacchus, il est vrai, a bien sa femme avec lui mais elle dort, emblème
ingénieux qui montre que la femme est d’un emploi hasardeux
dans les harmonies amicales.
Le Paradis est placé dans le bras droit de la croix. Les portes de
la cité céleste, bâtie au-dessus des nuages, sont ouvertes
par saint Pierre et saint Jean ; la Vierge, revêtue du soleil, entourée
de sept séraphins qui chantent en s’accompagnant de leurs harpes
d’or, s’avance pour recevoir la foule des chrétiens purs
et fervents qui l’élèvent sans aucun secours d’ailes
ou de nuées, depuis le bas de la composition, entraînés
dans ce mouvement ascensionnel par l’intensité du désir.
Parmi les groupes, on reconnaît aisément Dante, notre grand
ami, guidé par Béatrix. Il détourne la tête,
car ses yeux voilés encore des ombres humaines ne peuvent supporter
l’éblouissement de la lumière divine.
Raphaël et fra Angelico de Fiesole se tiennent aux pieds de la Vierge
dans une attitude d’admiration amoureuse. Eux qui l’ont tant
adorée sur terre, n’ont-ils pas droit de s’agenouiller
au ciel, plus près que personne de leur dame et souveraine ?
Le bas du tableau est rempli par une résurrection. Des anges chargés
de réveiller les dormeurs de la vallée de Josaphat volent
près de terre et rasent le sol comme des hirondelles, avec une grâce
aérienne exquise. La plupart des morts, au sortir de leurs tombeaux,
sont couronnés par les mains célestes. Le peintre, comme vous
pensez bien, n’a pas oublié le vieux Florentin, objet de son
admiration particulière. Anticipant sur la décision de Dieu,
il lui fait poser sur le front, par trois grands anges, la couronne de son
triple génie, sans attendre qu’il soit tout à fait débarrassé
des plis de son linceul.
Plus au fond, à gauche, passe un char traîné par des
colombes ; c’est celui de l’Amour qui s’unit à
Psyché par un baisé éternel. Autour des immortels amants,
de petits archers lancent des flèches à travers un nuage mystérieux
qui, en s’entr’ouvrant par intervalles, laisse apercevoir des
groupes amoureux moins éthérés que ceux admis au paradis
de la Vierge. Des amours ailés entraînent et poussent même
sous le nuage un couple plus passionné que les autres ; le mystère
s’étend sur leur extase.
Ainsi le peintre qui nous a fait entre avec lui dans l’Enfer, le Purgatoire
et les Champs-Elysées, n’a pu ici nous mener plus loin. Les
images manquent pour peindre le bonheur ; l’imagination, hélas
! se refuse aux chimères heureuses : l’on trouve cent supplices
pour un plaisir.
L’amour immatériel, l’amour pur, accord parfait de l’âme,
sont les plus hautes jouissances qu’on puisse rêver ici-bas
: la Vierge au seuil du Paradis est le type de l’amour mystique, de
l’aspiration idéale ; Cupidon s’unissant à Psyché
représente la seconde espèce d’amour, qui, moins subtil,
n’en est pas moins noble et divin.
Dans la pensée de l’artiste, l’Enfer c’est l’envie,
le Purgatoire le doute, l’Elysée l’intelligence, le Paradis
l’amour. – Chacun, après sa mort, a ce qu’il cherche
dans sa vie : la peine et la rémunération ne sont que le rêve
de chacun accompli. L’envieux a les supplices, l’indifférent
les limbes, le philosophe le banquet de Platon, l’amoureux l’objet
de son désir, Marie ou Psyché, l’âme seule ou
l’âme avec le corps, suivant son vœu. L’homme se
juge lui-même et le tribunal suprême n’est qu’un
symbole. – Mortels, ne vous tourmentez pas quand vous sortirez de
la vie. Vous portez en vous-mêmes votre enfer et votre paradis ; vous
aurez tout ce que vous aurez voulu.
[46]
Coquille spécifique à l’édition de 1856.
[47] Ce nom est déjà
orthographié de la sorte en 1848.
[48] Faute déjà commise en 1848.
[49] Faute spécifique
à l’édition de 1856.
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