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V
Les
peintures que nous avons décrites par anticipation couvrent du
haut jusqu’en bas les parois latérales du Panthéon
; la coupole, de Gros, par son élévation et l’impossibilité
d’en discerner les figures du point d’où l’on
doit la voir, s’isole en quelque sorte de la composition générale
de l’édifice ; par cette raison, Chenavard l’a laissée
subsister telle qu’elle est ; il lui en eût coûté
d’ailleurs de porter la main sur cet ouvrage, où le talent
d’un grand peintre a laissé de brillantes traces, bien que
Raphaël n’ait pas fait de difficultés de jeter bas les
fresques du Pinturiccio [sic [38] lorsqu’il fut chargé de peintre
les stances et les loges du Vatican. Mais l’immense pavé
blanc et nu offrait un vaste champ à l’artiste, qui l’a
rempli par cinq grandes mosaïques circulaires disposées en
forme de croix. La plus grande, qui occupe le dessous de la coupole et
le centre de l’édifice, n’a pas moins de soixante-dix
pieds de diamètre : elle sera exécutée en mosaïque
de couleurs ; les quatre autres en mosaïque blanche et noire, à
la manière de celles de Beccafumi.
La mosaïque centrale est le résumé
de la pensée de l’auteur. Les compositions précédentes
nous ont montré l’humanité dans son développement
historique et théogonique. Celle-ci nous la fait voir sous son
côté métaphysique ; c’est, en quelque sorte,
la théologie de l’auteur. Jusqu’à présent,
il n’a fait que retracer avec le crayon les phases diverses de la
vie du grand être collectif. Il raconte, il n’explique pas.
Ici, sous des symboles transparents et plastiques, il développe
sa théorie philosophique.
Au sommet du cercle, sur un de ces fonds
de splendeurs constellés d’étoiles comme Dante en
fait rayonner dans les cercles les plus élevés de son paradis,
flamboie une figure colossale pleine de douceur, de puissance, de majesté
et d’inspiration. On la prendrait d’abord pour le Christ ;
mais c’est une puissance supérieure au Christ lui-même
qui ne fut qu’un de ses hérauts : le Verbe !
Le Verbe se mouvant dans la lumière,
c’est-à-dire, la Raison éclatante, rapide, irrésistible,
voilà la divinité que Chenavard place au ciel supérieur
; le Verbe, c’est le Dieu suprême qui domine de sa taille
gigantesque les olympes inférieurs et subalternes, car les degrés
de la hiérarchie céleste s’établissent d’après
les portions plus ou moins grandes que les dieux reflètent de la
raison universelle.
La lumière est la forme du Verbe.
Le premier mot prononcé sur le néant produisit le jour !
Cette parole : Que la lumière soit ! fit éclater dans le
vide des milliards d’étoiles et de soleils.
La puissante formule d’évocation
vient d’être prononcée, et les mondes tourbillonnent
dans une lueur éblouissante. Les anges nés avec la lumière
célèbrent à grand renfort de clairons la promulgation
du Verbe, dont la personnification colossale se tient debout, les bras
étendus devant un tronc autour duquel se groupent les quatre animaux
mystiques. Les vieillards de l’Apocalypse symbolisant les puissances
spirituelles et temporelles, tendent au Verbe, en signe d’hommage,
leurs encensoirs et leurs couronnes.
A droite, les quatre anges des vertus cardinales,
la Force, la Justice, la Tempérance et la Prudence, amènent
au pied du Verbe les dieux de l’Orient, qui s’agenouillent
dans des attitudes humbles et soumises : le vieux Chronos, Jupiter, plus
loin Isis à la tête de vache, et tout au fond, au coin d’un
nuage, la figure cachée par un pan de draperie, un être énigmatique
qui représente les dieux inconnus. – L’ange de la Force,
vêtu d’une armure d’or, est de la plus grande beauté.
A gauche, les trois vertus théologales,
la Foi, l’Espérance et la Charité, conduisent les
dieux du Nord, Odin ayant sur les épaules les corbeaux Hugin et
Munnin, c’est-à-dire l’esprit et la mémoire,
qui lui racontent tout ce qui se passe, et tenant en main un rameau du
frêne Ygrasil[39], l’arbre merveilleux, et Thor, le fils d’Odin,
qui s’agenouille près de son père dont il est séparé
par le loup Freki.
Le peintre, par une idée ingénieuse
et singulière, a donné à l’ange de l’Espérance
la forme d’un squelette. Selon lui, la mort, c’est le désir
d’une autre vie, d’une incarnation différente et supérieure
; au moment de dépouiller son enveloppe, l’âme ne peut
qu’espérer l’immortalité. Le squelette est donc
l’emblème de l’espérance ardente.
Dans le coin se groupent des divinités
vagues et nébuleuses, Teutatès et Irmensul, que semble baigner
l’ombre froide des forêts druidiques.
Un banc de nuages étroits forme la
ligne de démarcation de cette partie céleste et génésiaque
du tableau qui occupe à peu près le tiers du cercle. On
pourrait dire relativement qu’elle représente le passé,
comme la portion du milieu représente le présent et la portion
inférieure l’avenir.
Sous les nuages s’étend une
espèce de portique d’une architecture primitive et sévère,
dont les colonnes encadrent des scènes d’un choix significatif.
Au milieu, sous une triple arcade, s’élève
une idole d’une forme mystérieuse et singulière et
d’une composition hybride qui fait penser aux divinités de
l’Inde. Cependant ni la pagode pyramidale de Jaggernaut, ni le temple
cryptique d’Eléphanta, n’ont vu sur leurs autels cette
étrange et nouvelle création.
Au milieu, la vache brahmanique vue de face
et les genoux placés sur son fanon rumine quelque pensée
de cosmogonie. A droite, le griffon de Perse, la patte allongée,
l’aile frémissante, semble garder un trésor, tandis
qu’à gauche le Sphinx de Chaldée se distrait de l’éternité
par des rêves de granit.
Sur le dos de ces trois bêtes soudées
ensemble est posée la nef égyptienne, la Bari mystique qui
transporte les âmes ; la nef porte elle-même l’arche
d’alliance surmontée à son tour du ciboire avec l’hostie
rayonnante.
Ce symbole exécuté en granit
rouge se répétera au fond du temple et remplacera l’autel
sous une rotonde de douze colonnes qui supporteront une frise à
douze compartiments où les Olympiens seront sculptés en
bas-relief.
Par ce monument fait avec les symboles de
tous les cultes fondus ensemble, Chenavard a voulu marquer que toutes
les religions n’étaient que des formes diverses de la même
idée, et que, vues d’une certaine hauteur, ces formes devaient
être indifférentes : c’est le Verbe, le grand Pan que
l’humanité adore sous une multitude de pseudonymes : tous
les noms des divinités sont les épithètes de la litanie
de ce Dieu unique, général, éternel ; le Verbe nageant
dans la lumière, c’est-à-dire l’intelligence
suprême et régulatrice dont chaque être animé
contient une parcelle et que l’homme seul porte avec conscience
dans son cœur et dans sa tête.
Il a donc fait une idole, c’est-à-dire
une image plastique que tout le monde peut adorer, car elle contient le
culte de chacun avec la généalogie de ce culte : tel devait
être le maître-autel d’un temple panthéiste,
car le panthéisme a pour mission d’absorber dans son vaste
sein toutes les idées et toutes les formes ; il n’exclut
aucune religion, il se les assimile toutes.
Sous le portique de droite, on voit Zoroastre
et Cyrus, Fo et Confucius, Toth, Hermès et Pythagore, Platon, Solon,
Lycurgue, puis Orphée, Homère, Hésiode, Périclès,
Phidias, Esope et les Sibylles, tous ceux qui ont transmis le Verbe et
prophétisé, c’est-à-dire formulé par
anticipation le Verbe de l’avenir.
Sous le portique de gauche sont groupés
Adam et Eve, que l’ange chasse de son épée flamboyante
; Melchisédech qui, par l’oblation du pain et du vin, donne
la figure symbolique de la cessation des sacrifices sanglant auxquels
se substitue la Messe ; Abraham, près d’immoler son fils,
image de l’ancienne loi ; Noé ivre et maudissant Cham, Elisée
laissant son manteau, Moïse tenant les tables de la loi ; Josué,
David avec sa harpe, Samuel, Salomon tenant le modèle du Temple,
et les prophètes qui font pendant aux Sibylles et rendent à
la religion du Dieu solitaire les mêmes services que celles-ci au
polythéisme.
Du pied de l’idole centrale part un
perron à deux rampes aboutissant à un palier.
Par la rampe droite descendent Alexandre
et Ptolémée remettant à César, placé
plus bas, les clés d’Alexandrie.
Ensuite viennent, placés sur le palier
dont nous avons parlé tout à l’heure, Auguste, Virgile,
Horace, Tacite, regardant en sa qualité d’historien Marius
et Sylla qui luttent sur un plan plus reculé et laissent loin derrière
eux Annibal et Mithridate, ces deux grands ennemis du nom romain, que
des sénateurs assis sur leurs chaises curules semblent dominer
par leur impassibilité majestueuse.
Par la rampe gauche, reliant l’Ancien
Testament au Nouveau, le verbe du passé au verbe de l’avenir,
descendent la Sainte-Vierge portant l’enfant Jésus et saint
Jean portant la croix et l’agneau.
Tout près de l’escalier, et
pour continuer la filiation, saint Pierre en présence de saint
Jacques, reconnaissable à son bâton de voyageur, remet les
clefs à saint Lin, le premier pape.
Un peu plus loin, saint Jean, tournant vers
le ciel son œil d’aigle, écrit l’Apocalypse sur
un long rouleau de parchemin, tandis que près de lui saint Etienne,
donnant du pain et des vêtements à des enfants nus, institue
la charité, ce sentiment inconnu au monde antique.
Le groupe chrétien est rattaché
au groupe païen par le bourreau armé de la hache qu’envoient
vers les hommes de la loi nouvelle Néron et Dioclétien,
les grands persécuteurs.
Plus à gauche, mais toujours sur
le même plan, à l’exception de deux personnages qui
ont descendu, comme plus modernes, une des marches du grand escalier sur
les degrés duquel s’étage la composition, on remarque
saint Paul prêchant sinon de vive voix, du moins par sa doctrine
transmise, les docteurs Jérôme, Augustin, Ambroise et saint
Grégoire, auteur du chant grégorien dont un oiseau semble
lui souffler à l’oreille les mélodies célestes.
Par derrière vient la foule des martyrs
sortant d’une arcade basse pratiquée sous ce que nous appellerons,
faute d’un meilleur terme, la loge des prophètes : sainte
Marguerite avec sa roue, saint Laurent avec son gril, saint Barthélémy
portant sa peau sur son bras, etc.
De l’arcade ouverte sous les sibylles
sortent confusément les barbares Sarrasins : Mahomet, dont le pigeon
révélateur becquette l’oreille, fait le pendant du
pape Grégoire et de son oiseau. A côté du prophète,
Amrou incendie la bibliothèque d’Alexandrie d’après
les ordres du farouche Omar. Le Verbe Chrétien serait en danger
de périr si Pélage avec sa lance et Charles Martel avec
son marteau n’arrêtaient, dès les premières
marches, l’avalanche envahissante.
Mais les Sarrasins brûlent les manuscrits
et les livres à droite, consolez-vous, voici à gauche un
groupe de moines Bénédictins et autres qui, accroupis sur
les marches, transcrivent sur le parchemin les précieux restes
de la pensée antique, et assurent ainsi la transmission du Verbe.
Tandis que le monde barbare fourmille et s’agite autour d’eux,
recueillis dans leurs cellules tranquilles et dans les cloîtres
blancs, ils travaillent en silence, exécutent ces merveilles calligraphiques,
ces livres historiés d’arabesques fleuries et de miniatures
d’un goût naïf et charmant, conservent à la fois
l’idée et la forme, la poésie et l’art.
A quelques pas de là, Pierre l’Hermite
prêche la croisade. Godefroy de Bouillon, Richard Cœur-de-Lion
l’écoutent et semblent crier : Diex le volt !…
De l’autre côté, l’empereur Frédéric
Barberousse reçoit de Ferdoussi le Schah-Nameh, c’est-à-dire
la poésie, et d’un autre personnage une petite mosquée
en relief, c’est-à-dire l’architecture. Près
de ce groupe se tient le calife Haroun-al-Raschid, qui personnifie la
civilisation orientale : bien que ces figures ne soient pas rigoureusement
synchroniques, elles représentent la transmission de l’idée
et peuvent se trouver ensemble dans un milieu intellectuel.
Secrète providence du Verbe ! L’Europe,
en se ruant sur l’Asie à la conquête du grand sépulcre,
en rapporte la civilisation ; au lieu d’un tombeau vide, elle conquiert
l’idée vivante : les livres d’Aristote traduits par
les Arabes, l’algèbre, l’alchimie, l’astrologie,
la cabale, la médecine, toutes les sciences à l’état
de superstition et de grimoire, rapportées en germe d’Orient,
s’implantent sur notre sol ; la musique, la poésie, l’architecture,
l’art tout idéal et si compliqué de l’arabesque,
que nul peuple ne posséda comme les Sarrasins, s’acclimatent
dans ces tristes régions du nord, en proie à la plus effroyable
barbarie. L’ogive mahométane met ses courbes gracieuses au
service de la cathédrale chrétienne, le trèfle arabe
s’inscrit dans nos fenêtres, et Montereau, l’architecte
de saint Louis, met des croissants sur les minarets de la mosquée,
sur les aiguilles de la chapelle de Vincennes, voulions-nous dire.
Au milieu, comme point central de la composition
et du cercle, sont groupées plusieurs figures symbolisant les substitutions
du monde moderne au monde ancien : Attila, coiffé d’un casque
bizarre et sauvage, où palpitent des ailes ce corbeau, imbriqué
d’une armure féroce, renverse sur les degrés Romulus,
personnification de l’empire romain, et que sa louve essaie en vain
de défendre ; le barbare balance une masse d’armes toute
hérissée de pointes, dont il frappe sur la tête de
sa victime : ce geste justifie le surnom de fléau de Dieu
qu’il se donnait à lui-même. Un peu plus bas Charlemagne
est agenouillé dans les plis d’un manteau royal, tenant en
main le globe du monde surmonté de la croix. Le pape lui pose la
couronne sur la tête. Ils sont là tous les deux, seuls dans
leur majesté profonde ; et, pour nous servir des termes du monologue
de Charles-Quint.
L’univers
ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés
de Dieu, le pape et l’empereur.
En arrière se tient Justinien, l’auteur du Code,
dont Charlemagne, l’auteur des capitulaires, semble hériter.
Derrière ces différents personnages
se lèvent deux figures mystérieuses que l’histoire
ignore, mais que la légende revendique ; l’un est l’enchanteur
Merlin, l’autre la fée Mélusine, cette femme rare,
« qui n’était serpent qu’à moitié,
» comme Henri Heine[40] l’a dit spirituellement quelque part.
Le peintre a voulu caractériser ainsi la croyance aux fées
et à la sorcellerie, qui joue un si grand rôle dans tout
le moyen âge, et désigner les épopées fabuleuses
du cycle carlovingien, iliades chevaleresques où les douze pairs
font pâlir les exploits d’Achille.
C’en est bien fini avec le vieux monde
; le christianisme s’est substitué au polythéisme,
la barbarie du Nord à la civilisation du Midi, l’empire d’Occident
à l’empire d’Orient. La légende elle-même
s’est renouvelée. Le merveilleux romantique a chassé
le merveilleux classique. Les fées, les gnomes, les sylphes, les
goules, remplacent les magiciennes de la Thessalie, les génies,
les larves et les lémures. L’idéal a pris d’autres
formes : ce n’est plus la Toison d’or que cherchent les aventuriers,
mais le Saint-Graal, c’est-à-dire la vase où a été
recueilli le précieux sang de Jésus-Christ, le jour de la
passion.
Il ne reste plus rien de l’antiquité,
pas même ce qui survit aux religions détruites, aux empires
renversés, une superstition et une fable !
Mélusine et Merlin, dans ce grand
résumé des manifestations de l’intelligence humaine,
devaient occuper une place importante. Le verbe, lorsqu’il veut
parler à des peuples enfants, doit emprunter la forme du conte
et se vêtir, pour attirer l’attention paresseuse ou affaiblie,
des splendides vêtements de la fiction.
Nous voici maintenant dans l’époque
moderne. Le verbe continue à se transmettre en élargissant
toujours ses ondulations infinies.
Sur une vaste terrasse, s’étale
une composition qui rappelle l’école d’Athènes
de Raphaël. Des poëtes, des artistes, des savants, des politiques,
des inventeurs, des philosophes, des législateurs, tous ceux enfin
qui, au moyen de l’idée formulée en verbe, concourent
au développement de l’unité humaine, rêvent,
dessinent, travaillent, intriguent, cherchent, spéculent, écrivent,
formant des groupes harmonieusement balancés, les uns debout, les
autres assis, ceux-ci inclinés vers leur œuvre, ceux-là
relevant la tête pour écouter. Schwartz, dans son froc de
moine, souffle son fourneau où le salpêtre, en éclatant,
va faire découvrir la poudre : Guttemberg [sic [41], entouré
de penseurs qui se penchent vers lui et suivent sérieusement son
travail, invente l’imprimerie.
Christophe Colomb et Vasco de Gama reçoivent
la boussole, les Médicis causent avec les artistes, Raphaël
tient son carton de dessins, Brunelleschi se repose accoudé sur
un chapiteau ; Luther, Charles-Quint, Bossuet et Loyola, Louis XIV, Cromwell[42],
Pierre le Grand, agitent ensemble quelque grande question politique ;
Voltaire rit et J.-J. Rousseau pleure ; Mozart, Michel-Ange, Dante, Shakespeare
rayonnent au milieu de cette foule illustre, et se mêlent familièrement
aux Descartes, aux Liebnitz, aux Newton, aux Spinosa, car l’art
aime la pensée et gagne au commerce de la philosophie. Tout à
fait sur le premier plan, Lavoisier, Washington, Cuvier, Wats [sic [43]
symbolisent l’époque où nous vivons ; Wats et Washington,
si modernes qu’ils appartiennent autant à l’avenir
qu’au présent, n’ont qu’un pied posé sur
le plateau actuel, l’autre pied est appuyé dans l’ombre
sur un degré inférieur. Ils montrent ainsi que les conséquences
de leurs idées n’ont pas encore acquis tous leurs développements.
En effet, la démocratie américaine et la vapeur doivent
changer la face du monde, et leur règne ne fait que commencer.
Napoléon, que l’on aperçoit debout, la face tournée
vers le spectateur, vêtu du manteau impérial, couronné
de laurier comme un César romain, est le dernier homme de l’ère
antique, comme Washington est le premier homme de l’ère moderne
; l’un enterre le vieux monde, l’autre inaugure le nouveau
; le Corse ferme une civilisation, l’Américain en ouvre une
autre.
Coëthe [sic [44],
dans son second Faust, suppose que les choses qui se sont passées
autrefois se passent encore dans quelque coin de l’univers. Le fait
est, selon lui, le point de départ d’une foule de cercles
excentriques qui vont agrandissant leurs orbes dans l’éternité
et l’infini : dès qu’une action est tombée dans
le temps, comme une pierre dans un lac sans bornes, l’ébranlement
causé par elle ne s’éteint jamais, et se propage en
ondulations plus ou moins sensibles jusqu’aux limites des espaces.
Ainsi, dans son étrange poëme, la guerre de Troie étend
ses rayonnements jusqu’à l’époque chevaleresque
; la belle Hélène monte dans le donjon en poivrière
du moyen âge. Lincéus, le gardien antique, veille du haut
de la tourelle, et les jeunes Troyens se penchent aux créneaux
d’une muraille à moucharabys. Euphorion, l’enfant mystérieux
de la Tyndaride et de Faust, sautille entre le ciel et la terre, dans
la prairie émaillée de pervenches.
Ce qui fait le passé, le présent
ne peut-il le produire, lui aussi, et prolonger ses vibrations dans les
siècles qui ne sont pas encore ? les choses actuelles sont peut-être
douées de la propriété d’émettrent des
spectres et de les envoyer vers l’inconnu ; le présent est
la matrice ou le passé procrée l’avenir, et il doit
exciter dans les régions impalpables, sous l’obscurité
des futurations, une ébauche invisible de ce qui sera ; les éléments
de l’avenir, les combinaisons du hasard, les accidents de l’histoire,
sont déjà en préparation sur un fourneau mystérieux,
dans les profondeurs impénétrables de l’Hadès
; la lueur du jour qui nous éclaire jette son reflet sur les temps
qui vont se lever.
Peindre l’avenir était, certes,
une tâche hardie. Notre artiste n’a pas reculé devant
elle. A partir de Washington debout sur la dernière marche du présent,
un escalier taillé irrégulièrement dans le roc par
assises grossières descend dans les entrailles de la terre entr’ouverte
en caverne. Sur les premières marches est accroupi un être
de forme humaine encore, mais d’une laideur vulgaire, à la
physionomie basse, au nez écrasé sur sa face plate par le
poing de la trivialité. Le cachet divin a disparu de son front
rétréci, qu’il ne pense guère à lever
vers le ciel. Comme ces éternels avares de Quintin Metzys [sic [45],
il manie et compte l’or et les billets de banque, accoudé
à un ballot de coton. Autour de lui, comme un vil détritus,
gisent brisés les nobles symboles de l’art : la poésie
est morte, l’industrie règne seule ; les instincts supérieurs
s’éteignent, l’âme s’évapore, la
beauté disparaît, les besoins seuls parlent.
Plus bas, des êtres qui n’ont
presque plus rien d’humain, se battent et s’étranglent
en se disputant une abjecte nourriture : les profils se dégradent,
les formes bestiales font dévier les contours, la brute reprend
l’homme : les types monstrueux de l’Inde et de l’Egypte
reparaissent, moins leur grandeur et leur jeunesse ; ce ne sont plus les
exagérations d’une nature débordante de sève,
mais les pullulations malsaines d’un monde en décomposition,
mais les enflures, la gibbosité, l’atrophie, les bras qui
se déjettent, les genoux qui deviennent cagneux, des tortillements
de mandragore, des nodosités de vipères ; l’animalité
a repris tout à fait le dessus. Au fond des bêtes aussi dégradées
que les hommes rongent parmi des ruines et des broussailles des restes
des carcasses et des os déjà dépouillés.
Sur le premier plan, à droite, les
Mères horriblement vieilles dorment ou expirent adossées
à des tombeaux pleins de morts : leur aspect est navrant. Elles
ne sont plus que les ombres d’elles-mêmes. Elles sont devenues
stériles, leur sein est desséché, et c’est
en vain que les nouveau-nés pressent leur mamelle tarie. Le monde
va finir. Les Parques, assises dans des attitudes de découragement,
laissent tomber leur quenouille sans étoupe et leurs ciseaux inutiles
; plus d’existence à prolonger, plus de fil à couper.
Leur rôle est fini, et, comme tous les êtres dont la tâche
est accomplie, elles meurent. Qui ramènera de son pouce sur vos
yeux creux vos paupières ridées, sempiternelles filandières
? Il n’y a plus personne de vivant, et les petits génies
de la terre jettent les cadavres des derniers hommes dans le feu éternel
et central.
Le feu qui flamboie au bas de la composition
correspond à la lumière qui rayonne à la partie supérieure.
La lumière a tout développé, le feu régénèrera
tout : la clarté et la chaleur ne sont-elles pas la source de la
vie intellectuelle et physique ? La mort n’est-elle pas l’obscurité
et le froid ?
De ce feu s’élance, les ailes
déployées, le Phénix antique, symbole de la renaissance
immortelle. Comme l’oiseau merveilleux, fils de ses propres cendres,
l’Humanité, consumée sur le bûcher régénérateur,
jaillira plus jeune, plus brillante que jamais de la flamme purificatrice,
et reprendra ses évolutions. D’autres dieux, d’autres
héros, d’autres poëtes formuleront encore ses pensées
et ses rêves, et, dans quelques milliers d’années,
des peintres inconnus, plus grands qu’Appelles et Michel-Ange, décoreront
pour elle des Panthéons d’une architecture que nul ne peut
prévoir.
[38]
Pour Pinturicchio. Cette faute est déjà commise en 1848.
[39] En 1848, Gautier orthographie ce mot " Ydrasib ".
[40] Dans le texte de 1848, Gautier écrit " Steine " à la place de " Heine ".
[41] Voir note 13.
[42] Le texte de 1848 orthographie ce nom " Cromwel ".
[43] Pour Watt, faute déjà commise en 1848.
[44]Dans le texte de 1848, Gautier orthographie ce nom " Goëthe ".
[45]Pour Quentin Metsys. Déjà orthographié de la sorte en 1848.
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