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IV
Ces dieux, les plus parfaits
que l’homme ait inventés encore, ont laissé pour toujours
les formes hybrides, les membres parasites et les têtes d’animaux.
Ils se soumettent aux lois de l’art et de la raison, et représentent
les plus purs types du beau : ce seront toujours les vrais dieux pour
les poëtes, les sculpteurs et les peintres.
Mais voici que déjà le ciel vient rendre visite à
la terre. A ces époques primitives, ils ne peuvent rester longtemps
séparés. La terre, jeune encore, a besoin de ce commerce
familier, et le ciel n’est pas assez spiritualisé pour rester
seul dans ses hauteurs. Bacchus s’humanise, et par son expédition
dans l’Inde semble tracer la route aux conquêtes d’Alexandre
: le dieu Bacchus père de la joie, de l’expansion et de l’enthousiasme,
l’éternel jeune homme aux cheveux d’or et aux yeux
noirs comme ceux des grâces. Il s’avance sur un char traîné
par des tigres apprivoisés, couronné de pampres, vermeil,
souriant, entouré d’un cortège de divinités
familières qui le popularisent. – Le bon Silène sur
son âne, les Satyres, les œgipans et les Faunes, les Bacchantes,
les Ménades et les Mimallones suivent agitant leurs thyrses, faisant
ronfler leurs tambours, et claquer leurs crotales ; car c’est par
des bienfaits et des moyens de douceur que s’est accomplie la pacifique
conquête de Bacchus.
En avant du cortège, marchent le Titan Prométhée,
qui vola le feu au ciel pour le donner à la terre, et emporta l’étincelle
sacrée dans une tige de férule ; Hercule, le dompteur de
monstres, l’accomplisseur de tâches impossibles, l’infatigable
athlète des douze travaux ; Thésée son émule,
ayant au front la couronne dont Thétis le ceignit lorsqu’il
prouva qu’il était vraiment fils de Neptune en allant chercher
au fond des mers la bague lancée par Minos ; Persée armé
du casque de Pluton, du bouclier de Minerve et des talonnières
de Mercure.
Ce groupe représente les héros et demi-dieux, c’est-à-dire
fils d’un dieu et d’une mortelle. Leur mission est de purger
la terre des formes monstrueuses, d’achever la besogne du déluge
et de la rendre habitable pour des générations moins brutales
et moins sauvages ; Prométhée invente les arts, et révèle
l’usage du feu ; Hercule tue le lion de Némée, le
sanglier d’Erymanthe, la biche aux pieds d’airain, perce à
coups de flèches les oiseaux stymphalides, bêtes hideuses
échappées à la noyade diluvienne ; Thésée
purge l’Attique de brigands, et fait déchirer, par des arbres
courbés de force, son parent Sinnis, voleur incorrigible ; il essaie
même d’arracher l’humanité à la mort en
descendant aux enfers pour enlever Proserpine. Persée décapite
les Gorgones à la chevelure hérissée de serpents,
et dont le regard change en pierre, délivre Andromède, enlève
les pommes du jardin des Hespérides.
La place est nettoyée, Triptolème, l’élève
de Cérès, qui lui fait subir toutes les épreuves
de Grain d’orge[28] dans la ballade anglaise, s’avance sur son
char traîné par deux dragons, pour aller enseigner l’agriculture
aux mortels. Sa main, ouverte comme celle d’un semeur, répand
le blé devant lui. Castor et Pollux, vainqueurs des pirates de
l’Archipel, s’embarquent sur Argo, la nef qui parle, en compagnie
de Solon [sic 29], pour aller à la recherche de la toison d’or,
c’est-à-dire du but mystérieux de l’humanité,
le bonheur et la perfection.
A mesure que l’on avance, l’on voit l’élément
humain tendre à prédominer. Les dieux ne sont plus que des
demi-dieux, et même les frères Tyndarides, sont obligés
de se cotiser pour échapper au sort commun ; ils meurent et naissent
alternativement, et ne peuvent vivre à la fois, n’ayant qu’une
seule immortalité pour eux deux. Le fond sur lequel se déroule
cette partie de la composition est mélangé de montagnes,
de forêts, de fleuves et de mers, selon l’action des groupes
qui s’en détachent, et par sa variété rompt
la monotonie de cette longue file de figures s’avançant sur
un plan horizontal.
Ce groupe de transition nous mène
aux héros de la guerre de Troie, dont les uns suivent Orphée,
Linus et Musée, les poëtes mystiques et religieux, tandis
que les autres s’arrêtent près de Homère, qui
ouvre les temps historiques, ou s’embarquent comme Ulysse et comme
Enée, dont les circumnavigations seront les sujets de l’Odyssée
et de l’Enéide, et symbolisent le génie expansif
et civilisateur.
Là s’arrête la panathénée
divine et héroïque : le mythe et la légende finissent,
la raison et l’histoire commencent ; les sept Sages de la Grèce,
reconnaissables à leurs attributs, Solon à la tête
de mort qu’il tient, Chilon à son miroir, Cléobule
à ses balances, Périandre à sa plante de pouliot,
Bias à son réseau et à sa cage, Pittacus à
son doigt posé sur la bouche, Thalès au mulet qui le suit,
ouvrent la seconde panathénée : l’histoire née
avec Hérodote, l’art dramatique avec Thespis, qui du haut
de son chariot traîné par des boucs, chante et mime l’hymne
de Bacchus. Voici Eschyle, le titan tragique, le poëte du Prométhée
enchaîné et de l’Orestie, celui dont
Aristophane disait qu’il édifiait ses mots comme des tours,
et lançait impétueusement des périodes parées
d’aigrettes flottantes, Eschyle, le Shakespeare grec ; Anacréon,
Sapho, Pindare suivent Corinne, Phidias, Ictinus, Polyclète, Myron,
les uns portant la lyre et les emblèmes qui les distinguent, les
autres les modèles de leurs travaux, comme les fondateurs d’églises
ou de monastères que l’art du moyen âge représente
portant des chapelles et des abbayes en miniatures entre les mains. Polygnote,
Zeuxis, Socrate, Anaxagore, Platon se groupe avec Sophocle, Aristophane,
Miltiade, Léonidas, Périclès, Phocion, Thémistocle,
Démosthènes [sic 30].
Toute cette noble compagnie s’avance à travers de petit bois
de lauriers-roses épanouis dans l’azur du ciel attique, ou
cause sous de beaux portiques de marbre blanc.
Arrivée à la statue d’Alexandre la marche reprend
: Aristote, Xénophon, Epicure, Zénon, Diogène, les
philosophes et les savants, se succèdent, mais les poëtes
et les artistes ont disparu, et les jolis bois de lauriers-roses ont fait
place à des terrains montueux, hérissés de broussailles
et rayés de sentiers qui s’embrouillent. Au fond s’étend
la mer avec son bleu dur. Nous approchons d’Alexandrie, dont la
bibliothèque est tracée au-dessous. Archimède, Longin,
Aristarque s’égarent sur ces sentiers et cèdent le
pas aux Romains de la vieille roche qui s’avancent en bon ordre.
On voit apparaître à leur tour Numa, conseillé par
son Egérie ; Scévola, la main brûlée ; Horatius
Coclès, Fabricius, Coriolan, Valérie, Véturie, Cincinnatus,
Caton l’ancien, les Fabius, les Scipions, Paul-Emile, Lélius
et les poètes Térence, Plaute, Ennius ; ils suivent majestueusement
une procession augurale et religieuse qui défile, vestales en tête,
et vont au Capitole rendre grâce aux dieux d’un nouveau triomphe
de la république. Cela se passe au-dessus des tableaux de Brutus
condamnant ses fils et de Carthage prise. Au second plan, l’on voit
s’élever les monuments de la Rome antique et s’arrondir
les arcades des aqueducs construits par le peuple.
Au tournant de l’angle et à la suite d’un triomphe
décerné à César avec tout l’appareil
d’usage, quadrige de chevaux blancs, victoires aux ailes d’or,
butin porté sur des brancards, se trouvent les grands hommes des
guerres civiles de cette époque : Marius, Sylla, Pompée,
Lucullus, Lucrèce, Salluste, les Gracques, accompagnés de
leur mère et de leurs sœurs ; Brutus marche près de
César, et tient son épée nue, comme pour indiquer
par cet attribut prophétique le meurtre qu’il projette. Le
triomphe est magnifique et contraste par sa pompe avec la simplicité
de la cérémonie religieuse qui précède ; il
y a des esclaves nombreux qui portent les vases d’or, les cratères
d’argent et de métal de Corinthe, les tapis persiques, la
pourpre, les masses d’ambre, d’encens et de nard ; il a pour
fond des temples, des monuments magnifiques aux frises peuplées
de statues et indiquant la splendeur de la civilisation la plus avancée.
Cet entassement de luxe montre les progrès de la corruption romaine
et fait pressentir les prodigalités impériales. Les hommes
illustres du siècle d’Auguste, Tite-Live, Vitruve, Mécènes,
Agrippa, Drusus, Catulle, Tibulle, Properce, Virgile, Ovide, etc., marchent
devant et amènent jusqu’au fond de la croix, à la
place occupé par le Sermon sur la montagne.
La frise contient à cet endroit l’entrée triomphale
de Jésus-Christ à Jérusalem. Il a pour monture l’ânesse
traditionnelle suivie de son ânon. Les apôtres, les premiers
martyrs l’entourent, ayant à la main des palmes et des branches
d’olivier. Cette scène se passe dans un bois de palmiers
; des enfants, grimpés dans les rameaux, les détachent et
les jettent sur les pas du Sauveur.
Le triomphe de la doctrine couronne ainsi son exposition. La ville reçoit
dans son sein le discoureur de la montagne.
Tout ce que l’on peut tirer de la poésie, de l’art
et de la philosophie, l’humanité l’a obtenu : il lui
manque encore la beauté morale que le Christ va lui donner.
Au tableau des Catacombes, où les Chrétiens prient dans
l’ombre, tandis qu’une pompe guerrière passe sur leurs
têtes, se superpose comme un troisième lit géologique,
une orgie impériale où l’on voit Néron qui
joue de la lyre au milieu d’un monde de femmes échevelées,
de courtisanes nues, d’enfants asiatiques couronnés de roses,
de bateleurs et d’histrions se contournant en postures folles, d’esclaves
versant le falerne dans des coupes d’onyx et portant des mets sur
des plats d’or. La saturnale de Néron est engagée
dans les détours de la voie Appienne, bordée de débris
de colonnes, de ruines qui s’écroulent ; le fond est rougi
par l’incendie de Rome, les massacres et les supplices. Un peu en
arrière de la bacchanale se tiennent Sénèque et sa
femme Pauline, Juvénal l’hyperbolique, Pétrone l’arbitre
des élégances, Perse, Lucain, Tacite, Suétone, Plutarque,
Pline et les lettrés chrétiens, qui, déjà
se mêlent à eux, les Polycarpe, les Irénée
ne pouvant renoncer, malgré la ferveur de leur foi nouvelle, aux
séductions de l’éloquence profane, chrétiens
par l’idée, païen par la forme.
Un groupe composé des empereurs Trajan, Adrien, Titus, Sévère,
Marc-Aurèle, accompagné d’Epictète, semble
plein de tristesse à la vue de cette décadence de la grandeur
romaine. D’autres, tels que Théodose, Valentinien, suivent
le labarum de Constantin. Leur théorie se grossit en route de Tertullien,
d’Origène, de Lactance, de Grégoire de Nazianze, de
Basile, d’Ambroise, etc. ; auprès de Julien l’apostat,
l’esprit ingénieux qui voulut faire une restauration archaïque
et philosophique du paganisme, on remarque Symmaque, Libarius, Celse,
Arius, Jamblique. C’est là la dernière protestation
de polythéisme, le suprême soupir du monde antique.
La frise circule maintenant sur la prise de Rome par Attila. C’est
là que le peintre a placé l’invasion des races du
Nord ; elles s’avancent guidées par les dieux groupés
dans un chariot de forme barbare que traîne la vache Œdumia.
Aux mamelles de cette vache se penchent en rampant le géant Imer31]
et le dragon que Surtur le Noir conduit. – Parmi le groupe divin,
on distingue Odin appuyé sur son frène, et Frippa qui tient
une branche d’aulne ; Thor, armé de son marteau d’or
; Niord, Balber, Tyr, Brayé, Iduna, l’aveugle Holder, Vidar
qui marche dans l’air, Vali l’archer, Freya qui pleure des
larmes d’or, Valla étincelante de bracelet, de colliers et
de riches parures, et Forsete le conciliateur, qui le premier se convertit
au christianisme, exemple rare d’un dieu en reconnaissant un autre
de religion différente. Sur le bord de la route, Loke, à
moitié englouti dans une caverne, fait d’incroyables efforts
pour en sortir, aidé par sa louve ; Fenris et l’essaim ailé
des Walkyries verse aux dieux et aux guerriers l’hydromel écumant
dans des cormes d’aurochs ou des crânes d’ennemis tués.
Le paysage qu’éclaire une vague aurore boréale frissonne
sous des nuages de neige rougis par des taches de sang et des reflets
de villages incendiés ; quelques rares sapins chargés de
givre se dressent çà et là. Le misérable pont
fait de poutres et de planches tremble sous le poids du chariot divin
; les cavaliers traversent le fleuve sur la glace et remontent péniblement
sur l’autre rive ; quelques-uns même restent à demi
enfoncés dans les glaçons qui se rompent. Ces divers accidents,
ingénieusement amenés, rompent à propos la monotonie
de cette composition forcément horizontale, en varient les plans
et permettent, par des changements de niveau, de faire pyramider les groupes.
Le chœur des migrations germaniques coule comme un torrent : l’ordre
processionnel est rompu. Des multitudes aux accoutrements étranges,
aux physionomies farouches, se précipitent à pied, à
cheval, entassés sur des chariots de guerre traînés
par de grands bœufs, pêle-mêle avec leur butin, leurs
femmes, leurs enfants, brandissant des armes inconnues, et poussant de
leurs vagues irrésistibles, comme une marée montante humaine,
ceux qui croient les conduire. Dans cette mêlée nous retrouvons
les dieux de notre vieille Gaule, Teutatès, Nilhom l’hercule,
Radegast qui porte l’aigle ; de sorte que cette seconde antiquité
recommence comme la première par une mythologie. La civilisation
du Midi et celle du Nord ont chacune un Olympe à un de leurs bouts.
Les Alaric, les Genséric et les rois lombards se soumettent au
christianisme, qui leur est enseigné par les Augustin, les Pélage,
les Manès, mêlés aux papes Léon et Grégoire.
Bélisaire aveugle tend son casque sur le bord du chemin, tandis
que passent, appuyés l’un sur l’autre, le jurisconsulte
Tribonien et l’eunuque Narsès, vainqueur de Totila. Saint
Benoît et ses moines marchent vers le mont Cassin, portant les manuscrits
qu’ils nous ont conservés en les copiant dans la solitude
laborieuse du cloître.
Ici la procession chrétienne s’efface
derrière la colonne engagée et abandonne le premier plan
pour quelques siècles : la civilisation est entre les mains mahométanes.
L’Islam prévaut. Le Coran oppose ses suras [sic
32] aux versets de l’Evangile
; le croissant lutte contre la croix et paraît l’emporter.
A cet endroit la frise domine les panneaux
consacrés à la cour d’Haroun-al-Raschid. Elle nous
montre les Arabes dans leurs costumes efféminés et féroces,
l’œil ébloui de merveilles et l’oreille tendue
comme le sultan Schariar aux contes des Milles et une Nuits,
que leur murmure dans la brise chargée de parfums, une Scheherazade
fantastique, la fée du Ginnistan, la péri des incantations
orientales ; les califes Almanzor, Almamoun, Abulféda, historien
et géographe lui-même, semblent, comme Haroun-al-Raschid,
guider et protéger le chœur scientifique et poétique
des Averroès, des Saadi et autres Arabes illustres. Ils ont pour
fond un délicieux jardin plein de roses et de fontaines d’albâtre,
autour duquel s’élèvent des colonnettes de marbres
soutenant des arcs évidés en cœur. Les tours vermeilles
de l’Alhambra et les murailles crénelées de la mosquée
de Cordoue ferment la perspective.
La caravane sarrasine est conduite par Mahomet, monté sur Alborack,
la jument merveilleuse qui avait pour pieds des mains de femme. Selon
les usages musulmans, qui proscrivent la reproduction de la face humaine,
une flamme voile la face du prophète. L’ange Gabriel le précède,
Monkir et Nékir marchent à ses côtés, et le
pigeon révélateur qui venait lui raconter les choses du
ciel volète autour de son oreille.
Abulféda, Saladin, Abdérame, Abumazor[33], disparaissent devant
Charles Martel, le vainqueur des Sarrasins de France, et Pélage,
le vainqueur des Sarrasins d’Espagne. – Ces vicissitudes nous
ont fait atteindre la grande statue de Charlemagne, qui fait face, comme
nous l’avons dit, à celle d’Alexandre. Après
Charlemagne, la frise suit les bords d’un fleuve ; les barques où
sont assis les chefs occupent le devant ; les soldats y poussent leurs
chevaux et les passent à la nage.
La procession chrétienne, reléguée
un instant au second plan, revient au premier, conduite par Pierre l’Hermite,
qui la pousse aux croisades. On voit là le ban et l’arrière-ban
de l’Europe, princes, hauts-barons, chevaliers, hommes d’armes,
troubadours, pèlerins connus et inconnus, Richard Cœur-de-Lion,
Godefroy, saint Louis[34], Baudoin,
Renaud, Tancrède, tous les personnages de la Jérusalem
délivrée. Le peintre n’a pas craint de mêler
le Tasse aux troubadours, malgré l’anachronisme, ne voulant
pas séparer le poëte de son poëme, l’historien
de ses héros.
Ensuite viennent Albert le Grand et saint
Thomas d’Aquin, l’ange de l’Ecole, sa Somme
sous le bras, saint Bruno dans son suaire blanc, saint Bernard, le premier
abbé de Clairvaux et le dernier des saints pères. Abeilard
[sic 35], tenant dans
ses mains le modèle de l’abbaye du Paraclet, Héloïse,
cette Sapho chrétienne, Mathilde, comtesse de Toscane, et quelques
autres figures qui nous amènent au-dessus des poëtes d’Italie,
sur un horizon formé par la silhouette des belles villes d’Italie,
reconnaissables à leurs monuments caractéristiques.
Le défilé des corporations de métier du moyen âge
a déjà commencé : quelques guelfes et quelques Gibelins
qui s’égorgent au premier plan avec l’acharnement des
guerres de parti ne troublent pas l’ordonnance générale
par leur obstacle accidentel. La marche continue. Les humbles artisans,
aïeux inconnus des grands maîtres qui leurs succèderont,
et que nous voyons déjà paraître, suivent leurs bannières
respectives, et portent des châsses de saints, des cassolettes,
des ciboires, des tapisseries, des dyptiques [sic 36] et des tryptiques
[sic 37], merveilles où l’art s’allie au travail manuel.
Déjà chaque métier est gros d’un art. L’orfèvrerie
contient la sculpture, les tapisseries le dessin, l’enluminure la
peinture.
Léon X et les Médicis marchent devant eux. Après
viennent Brunelleschi, Donatello, Ghiberti, l’auteur dans portes
du baptistère, que le grand Florentin jugeait dignes de servir
de porte au paradis ; Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange,
ces génies encyclopédiques ; Bramante, Palladio, Titien,
Corrège, Machiavel, Pic de la Mirandole, qui savait tout et quelque
chose de plus, et avec eux l’illustre école des savants de
Bologne. Au-dessus du tableau de Christophe Colomb, s’étagent
Vasco de Gama, Améric Vespuce, et les politiques Ximénès,
Jules II, Wolsey, Charles-Quint, Philippe II, Jean Hus, Jérôme
de Prague, Savonarole. Toute cette foule illustre s’avance sans
guide, et confusément, poussée par cette force que l’on
appelle la Renaissance, nom énergique et significatif de l’époque
climatérique du genre humain.
Les héros des guerres de religion précèdent les hommes
illustres du siècle de Louis XIV, Molière, Corneille, Racine,
La Fontaine, qui nous amènent par les philosophes Descartes Gassendi,
Leibnitz, Bayle, Spinosa, Newton, à Locke et aux encyclopédistes
contemporains de Voltaire, dont on voit le tableau au-dessous. Enfin,
les savants Linnée, Lavoisier, Euler, nous conduisent jusqu’aux
hommes de notre révolution, Mirabeau, Malesherbes, Robespierre
avec son bouquet de fleur, etc., et à ceux de l’empire, trop
connus pour être désignés ici avec détail.
Il nous suffira de citer Goëthe, Schiller, Byron, Beethoven, Laplace,
Cuvier, Monge, Berthollet, Bichat, et quelques noms illustres ; la frise
se termine par les philosophes et les utopistes modernes : Kant, Fichte,
Hegel, Saint-Simon, Fourier.
Au second, un petit groupe placé dans le demi-jour nous a paru
contenir le portrait de l’auteur et ceux de quelques amis artistes,
poëtes ou philosophes, qu’à cause de leur talent et
de leur doctrine, il a jugé dignes d’être admis dans
ce grand temple du panthéisme. Au delà les couleurs se confondent
et s’assombrissent ; on ne peut plus rien distinguer, la procession
se perd sous la voûte obscure. C’est l’inconnu, c’est
demain.
L’immense panathénée va de l’ombre du passé
à l’ombre de l’avenir ; elle commence et finit comme
toute chose humaine, par un mystère. Elle a été lente
dans la haute antiquité, libre en Grèce, égarée
à Alexandrie, majestueuse, pompeuse et dévergondée
dans les trois âges de Rome, barbare et accidentée jusqu’aux
temps modernes, Où elle devient régulière et rapide.
Aux éléphants ont succédés les chevaux, aux
galères les vaisseaux à vapeur, aux chariots et aux chars
les locomotives. Le mouvement se poursuit avec un parallélisme
parfait.
Il ne nous reste plus qu’à parler du sujet placé dans
l’imposte, et que nous avons renvoyé à la fin de notre
description comme résumant l’idée générale
de ce gigantesque travail. Il est emprunté à la célèbre
chanson de Béranger :
Peuples,
formez une saint alliance,
Et donnez-vous
la main.
Toutes les nations du monde ingénieusement personnifiées
y célèbrent l’agape de la fraternité universelle.
Ce n’est plus au fond des catacombes que les hommes s’embrassent
et s’appellent frères. C’est à la pure lumière
du soleil, qui s’en réjouit, que les peuples sans distinction
de race, de couleur ou de caste communient dans l’intelligence et
l’amour.
[28] En 1848, Gautier ne met pas de majuscule à " grain ".
[29] Pour Jason. Cette faute est déjà commise en 1848.
[30] Ce nom est déjà orthographié ainsi en 1848.
[31] En 1848, Gautier orthographie ce nom " Ime ".
[32] Pour sourates. Ce mot est déjà ainsi orthographié en 1848.
[33] Dans le texte de 1848, il est écrit " Abumazar ".
[34] En 1848, Gautier écrit " St Louis ".
[35] Ce nom est déjà orthographié de la sorte en 1848.
[36] En 1848, ce mot est déjà écrit de la sorte.
[37] Gautier écrit déjà ce mot de la sorte en 1848.
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