retour à la page d’accueil de la description
du Panthéon
retour au chapitre II
retour à la page _textes_
retour à la page principale
III
Nous avons fini cette
longue promenade où la vie de l’humanité est représentée
d’une manière progressive et plastique par des tableaux empruntés
à l’histoire, sans la ressource de l’allégorie
et du symbolisme. Jusqu’à présent l’on pourrait
ne voir, à la rigueur, dans ce que nous venons de décrire,
qu’une gigantesque illustration de l’Histoire universelle
de Bossuet ; l’artiste ne s’est servi que de la réalité
; toute idée emprunte la forme d’un fait ou d’un événement
connu. C’est du choix ou de la juxtaposition que résulte
le sens général. Aucune signification n’est forcée.
Chaque tableau, chaque personnage a sa valeur propre, et pas un ne porte
écrit sur une banderole : « O muthos deloi oti !
» Leur portée mythique ne se révèle que par
la succession. La guerre de Troie est bien la guerre de Troie et pourrait
être exposée toute seule ; mais après avoir fait feuilleter
aux yeux cette grande chronique de l’univers, le peintre, en se
restreignant toujours aux ressources de son art muet, tire les déductions
des faits qu’il vient d’exposer.
Comme nous l’avons dit, la coupole est soutenue par quatre énormes
piliers triangulaires : chacun de ces piliers représente un des
âges de l’intelligence humaine, – l’âge
de la religion, l’âge de la poésie, l’âge
de la philosophie, l’âge de la science, qui est le nôtre.
Ces âges correspondent par une secrète sympathie aux quatre
désignations métalliques : l’or, l’argent, l’airain
et le fer.
Quatre statues différemment significatives sont placées
au bas de leurs piliers respectifs :
Au bas du pilier de la religion, sur la face intérieure, Moïse
tient d’une main les tables de la loi qu’il a rapportées
du Sinaï, et de l’autre il montre le ciel. Sur son front protubérant
saillent ces cornes qui ornaient aussi Bacchus ; emblème où
l’antiquité voyait un signe de puissance, et que la phrénologie
expliquerait par l’énorme développement des bosses
de la vision des esprits. Moïse exprime l’autorité.
Une grandeur triste le caractérise ; sa barbe descend à
flots sur sa poitrine, comme une avalanche de neige ; ses traits, qui
ont réfléchi la splendeur de Dieu, semblent flamboyer, et,
par leurs angles fermement sculptés, accuser la résolution
immuable et la loi profonde du législateur théocratique.
Au-dessus de la statue, dans un cartouche
carré, l’on voit un sujet qui n’a jamais été
peint que nous sachions et qui est d’une beauté terrible
et grandiose : c’est Dieu enterrant Moïse. Le législateur
hébreu, après avoir regardé du haut d’une montagne
cette terre de Chanaan [sic 14] où il ne devait pas rentrer,
disparut, comme on sait, d’une manière mystérieuse,
et l’on ne put jamais retrouver son cadavre. Suivant des légendes
orientales et thalmudiques d’une haute poésie, Dieu fut obligé
de tuer son révélateur, et de l’enterrer lui-même
; car l’ange de la mort n’osait saisir ce corps où
le reflet de l’Eternel brillait en rayons inextinguibles, et les
esprits sombres du néant n’avaient pas le courage de consommer
leur œuvre sur cette chair illuminée des flammes du Sinaï.
Le créateur fut obligé de faire la besogne du destructeur.
Rien n’est plus triste et plus solennel que ce Dieu descendant son
prophète dans la fosse, et jamais la peinture n’a atteint
cette grandeur sauvage et désespérée.
Ce cartouche ou caisson supporte le pendentif aigu à sa base et
s’évasant par en haut.
Dans la portion inférieure et resserrée
en gaîne [sic 15], Chenavard a dessiné un petit Génie
qui tient un masque enfantin pour exprimer l’âge puéril
de l’humanité. Ce masque a, en outre, une autre signification.
Les âges de l’humanité, qui est l’éternité
collective, ne sont qu’apparents et relatifs.
Par-dessus, dans un compartiment qui ressemble
à un triangle dont la pointe serait tournée vers le bas,
se groupe une colossale figure de la Foi qui rappelle le goût et
le style des fameuses sybilles [sic 16] de Michel-Ange. Elle a
les ailes étendues et la tête dans le ciel ; une nuée
mystérieuse la cache en partie ; son vêtement, austèrement
drappé [sic 17], rappelle celui des vestales ; le soleil
se lève à ses pieds : c’est l’aurore de la civilisation.
Sur les faces postérieures, on voit le Christ détaché
de la colonne pour être conduit au Calvaire, et l’Hégire
ou fuite de Mahomet.
Le Christ, conçu à la manière des grands maîtres,
n’a pas besoin d’explication. L’Hégire, sujet
tout à fait neuf, demande quelques détails : Mahomet,
poursuivi par les habitants de la Mecque qui le voulaient poignarder,
s’est retiré dans la caverne de Thur avec quelques fidèles
; il est accroupi à la manière orientale, l’air
calme et résigné, s’appuyant la tête sur la
main gauche, et de la droite tenant nue sa caractéristique épée
à deux pointes. Cette attitude impassible au milieu du danger
exprime la doctrine du fatalisme qui fait le fond de la religion musulmane.
Sur le premier plan, Abou-Beker se traîne à plat ventre
pour voir, à travers les broussailles, le chemin que prennent
les ennemis qui poursuivent le prophète et ses compagnons. Omar,
adossé à la paroi rentrante de la grotte, regarde avec
étonnement l’araignée ourdissant à l’entrée
du souterrain la toile miraculeuse et les pigeons pondant sur le seuil
les œufs destinés à détourner les soupçons
des investigateurs en leur prouvant que depuis longtemps personne n’a
pénétré dans la caverne : les coureurs et les espions
Koraïschites sont vus à mi-corps au-dessus des broussailles.
A leur tête on distingue Sokara, d’abord persécuteur
acharné, ensuite fervent admirateur de Mahomet, dont il suivait
les traces au moyen de flèches divinatoires. Le cheval de Sokara
butte arrêté par une prière du prophète.
Voilà donc la composition d’un
de ces piliers fondamentaux. D’abord la Foi, figure abstraite et
symbolique ; la foi, qualité nécessaire pour admettre les
idées religieuses. ensuite, comme pour servir de date à
cette qualité de l’âme, le petit Génie au masque
puéril, car l’enfance croit sans preuve, ce qui est le propre
de la Foi. Puis le personnage qui anthropomorphise [sic 8] l’idée,
Moïse, avec le cartouche résumant sa destinée, et enfin,
sur les plans latéraux, deux compositions emblématiques
et historiques à la fois, qui attestent et confirment la pensée
générale.
La même ordonnance est suivie pour les autres piliers. Le second
appartient à l’art, à la poésie : enfant,
le genre humain a cru à la divinité ; jeune homme, c’est
à la beauté qu’il croit. La figure de la Poésie,
les ailes palpitantes et la tête levée, semble regarder
fixement le soleil plus haut monté sur l’horizon, et dont
les rayons lui servent d’auréole. L’Humanité
et à son midi ; elle appuie les pieds sur un Génie qui
joue avec un masque où brillent les fraîches couleurs de
la jeunesse.
La statue caractéristique de ce pilier est Homère. Sa
figure exprime l’attention et l’inspiration. Il est aveugle
pour montrer que le poëte doit procéder non par la vision
immédiate, mais par l’intuition par l’œil intérieur
; il s’appuie sur sa lyre et semble écouter les récits
primitifs et les légendes naïves, sources de la poésie.
Le caisson supérieur est rempli par un sujet emprunté
à la muse antique d’André Chénier :
Dieu
dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute :
O Sminthée
Apollon, je périrai sans doute,
Si tu ne
sers de guide à cet aveugle errant.
C’est
ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant,
Et près
des bois marchait faible, et sur une pierre
S’asseyait.
Trois pasteurs, enfant de cette terre,
Le suivaient,
accourus aux abois turbulents
Des molosses,
gardiens de leurs troupeaux bêlants.
Sur les deux autres faces du triangle
formé par le pilier, Le peintre a placé Socrate, type
de la beauté morale, buvant la ciguë, et Phidias, représentant
la beauté plastique, qui, accusé de vol, détache
de la statue d’ivoire et d’or de Pallas les morceaux de
métal dont on prétend qu’il a détourné
une partie, et les fait peser pour confondre ses calomniateurs.
Au troisième pilier, le Génie
qui sert de date montre un masque ayant les traits de l’âge
mûr ; au-dessus de lui, la Philosophie, les ailes à demi
repliées et dépouillée de ses vêtements,
se regarde dans un miroir ; elle semble méditer sur les grands
problèmes de l’intelligence. Les rougeurs de l’horizon
indiquent la venue du soir : l’heure crépusculaire de l’humanité
a sonné.
La statue d’Aristote personnifie
cette phrase de l’esprit humain qui a pour caractère l’analyse.
Le type du stagyrite est austère et recueilli ; il rêve,
il songe, il cherche ; quelque abstraction philosophique, quelque difficile
problème l’absorbent tout entier ; son caisson nous le
représente enseignant le jeune Alexandre, pour montrer par là
que le plus noble emploi du philosophe est de former l’esprit
de ceux qui sont appelés à conduire les peuples.
Les deux autres pans du pilier nous montre
César Justinien entouré des plus illustres jurisconsultes,
tels que Machiavel, Barthole, Cujas, Grotius, Puffendorf [sic
19] et Montesquieu ; il formule
le code qui porte son nom. Rousseau, l’auteur de l’Emile,
l’homme qui s’est le premier préoccupé des
douleurs et des tortures de l’enfance, est assis sous un arbre
; il contemple des enfants débarrassés du maillot et souriant
à de jeunes mères qui leur donnent le sein ; quelques-uns,
un peu plus âgés, étudient et travaillent d’après
la méthode du maître ; d’autres se reposent et jouent
ou regardent des fleurs.
L’époque moderne occupe le
quatrième pilier. Une grande figure de la Science se contourne
dans l’angle supérieur. Courbée par l’âge,
elle se penche sur un grand livre où elle lit à lueur
de la lampe un travail nocturne. A peine quelques étoiles se
montrent sur le ciel noir qui lui sert de fond, la nuit venue, les flambeaux
naturels n’éclairent plus le monde ; il faut demander d’autres
lumières aux combinaisons mathématiques. Le petit Génie
se cache derrière un masque de vieillard. Galilée est
la statue caractéristique qui s’adosse à la face
intérieure du pilier. Son attitude et sa physionomie expriment
la recherche curieuse. Il regarde le ciel, non plus en dévot,
non plus en poëte, non plus en rêveur, mais en savant. Il
tient dans ses mains le télescope qu’il a inventé.
Ses traits sont empreints d’une gravité sereine. Que peuvent
les petites misères du monde contre celui qui pénètre
les secrets de la mécanique céleste ? On aura beau lancer
sur lui les foudres de l’inquisition, on aura beau le plonger
dans les cachots, la terre n’en tourne pas moins : « è
pur si muove. »
Le caisson représente Galilée
incarcéré et enseignant à ses visiteurs les découvertes
qui l’ont conduit en prison. La prison est une excellente chaire
pour prêcher une idée nouvelle, vérité dont
les persécuteurs ne se doutent pas.
Dans les tableaux complémentaires
sont peints Buffon et Lavoisier. Buffon, cet Orphée en manchettes,
prend des notes au milieu de lions, de tigres, de girafes, de serpents,
de hérons, d’ibis, de crocodiles, qui marchent, rampent,
volent et se roulent autour de lui, comme pour se prêter à
ses études zoologiques. Au second plan, Daubenton se livre à
des travaux d’anatomie. Lavoisier, le fondateur de la chimie moderne,
est représenté dans son laboratoire, au moment où
l’on vient le prendre pour le mener à la guillotine ; il
demande en vain aux farouches démagogues le temps d’achever
ses immortelles expériences.
Ces sujets font faire un triste retour
sur le sort des hommes illustres : Homère, le divin aveugle,
erre et mendie ; Aristote s’empoisonne pour éviter les
suites des dénonciations d’un prêtre de Cérès
qui l’accusait d’impiété ; Jésus-Christ
est crucifié, Mahomet persécuté et fuyant, Galilée
emprisonné, Lavoisier décapité ; Socrate est forcé
de boire la ciguë, Phidias obligé de justifier de l’accusation
de vol, Rousseau se suicide. Quant à Moïse, Dieu le traita
fort rigoureusement ; il l’empêcha d’entrer dans la
Terre promise, but de sa vie, objet de toutes ses espérances,
et cela, pur un seul moment d’hésitation ; car le génie
est aussi récompensé par Dieu que par les hommes ; et
il semble que le ciel en soit aussi jaloux que la terre.
O grands infortunés ! illustres
misérables ! sans être fils de Jéhovah comme Jésus,
vous avez tous porté vos croix et sué vos sueurs de sang
au Jardin des oliviers amers et des angoisses suprêmes ; par votre
passion vous êtes devenus des dieux, vous aussi, et votre temple
si longtemps attendu s’élève enfin !
Après l’exposé historique
des murailles et la synthèse intellectuelle des piliers, qui
sont la partie humaine de cette immense composition, viennent les grandes
panathénées théogoniques, déroulées
sur une frise de onze pieds de hauteur et de huit cents pieds de long,
et se posant au-dessus des sujets réels comme le ciel au-dessus
de l’horizon.
L’artiste philosophe suppose que
de tout temps les dieux se sont conformés aux milieux dans lesquels
ils se révélaient, et que leurs incarnations successives
ont suivi les progrès de l’univers. Au sortir du chaos,
ils sont vagues, ténébreux et formidables comme le chaos
lui-même ; plus tard, leurs formes, quoique multiples et monstrueuses,
se moulent avec plus de précision. Leurs enveloppes bestiales,
leurs bras sans nombre, leurs attributs compliqués, expriment
obscurément des idées encore confuses et des mystères
cosmogoniques mal débrouillés ; les dieux sont en harmonie
avec les mammouths, les mastodontes, les serpents de mer et toute cette
nature énorme, touffue et fourmillante des premiers jours du
monde.
Dans l’Inde, ils empruntent à
l’éléphant sa trompe, au polype ses tentacules,
au lotus sa fleur ; plus tard, en Egypte, Io quitte son corps de vache,
et n’en garde que la tête sur les épaules d’Isis.
Les membres parasites s’élaguent peu à peu. Si Anubis
aboie avec une gueule de chien, il n’a que deux bras comme un
homme. Bientôt paraissent les dieux anthropomorphes de la Grèce,
types de la beauté la plus parfaite. A chaque avatar, les divinités
ont laissé tomber des carapaces, les peaux écaillées,
les formes hideuses, comme les papillons qui abandonnent leurs chrysalides.
Chaque transformation les rapproche de plus en plus de l’homme
qui est fait à l’image de Dieu, car la théogonie
est soumise aux mêmes lois que la cosmogonie ; elle procède
du composé au simple, du monstrueux au beau, de l’absurde
au raisonnable. Après les dieux charmants de la Grèce,
à qui pourtant manque la beauté morale, vient Jésus-Christ
, qui met une âme céleste dans le corps de L’Apollon
pythien et réunit toutes les perfections. Ensuite arrivent les
grands hommes, dieux visibles du monde moderne, lampes transparentes
qui laissent briller un plus vif rayon de l’âme universelle.
Les dieux, c’est-à-dire les intelligences supérieures,
n’ont pas besoin, dans le milieu où nous vivons, de prendre
d’autre forme que celles d’un héros, d’un poëte
ou d’un philosophe.
Essayons de donner une idée de
cette prodigieuse procession près de laquelle la frise du Panthéon
n’est qu’une miniature et qu’un jeu d’enfant.
Dans l’angle le plus obscur, près
de la porte d’entrée, le peintre a placé le chaos,
où se forme déjà la bizarre figure de la Trimourti,
rassemblant en elle tous les principaux symboles du panthéisme
indien. – Brahma20],
Wishnou et Shiva, c’est-à-dire les pouvoir créateur,
conservateur et destructeur, s’y mélangent avec des attitudes
et des enlacements étranges où l’œil a peine
à se retrouver ; tout est confus, énigmatique et sombre
dans cette forme inextricable qui se débrouille du néant.
Près de ce buisson touffu de têtes et de bras se montrent
à demi, sous un voile qui dérobe leur union mystique,
Brahm et Santi, d’où naquit l’androgyne Brahm-Maya,
tenant d’une main la chaîne des êtres, fixée
en outre à son pied gauche, et de l’autre main agitant
la ceinture magique dont Vénus héritera plus tard. Cette
figure aux traits indécis et gracieux, type des hermaphrodites
grecs, est assise au sommet du mont Mérou, sur un lotus épanoui,
symbole de l’alliance du feu et de l’eau. A ses pieds sont
accroupis le tigre et le bœuf, et coule le Gange, fleuve saint
dans lequel se plongent plusieurs divinités, tandis que d’autres
en suivent le cours.
Un peu plus loin Wishnou, couché
sur un lit de lotus, est porté par les replis du grand serpent,
qui élève au-dessus du dieu endormi ses sept têtes
formant une espèce de dais. Du sein de Wishnou sort le lotus
soutenant Ganesa, dieu de la sagesse et du succès. Sur ses genoux
s’accoude Lackmi[21],
sa belle épouse.
Ici commence la série des avatars
ou incarnations de la divinité sous des formes diverses. Le premier
avatar qui se présente après Wishnou a un corps d’homme
terminé en poisson, et quatre mains dont chacune tient un symbole
différent des forces de l’univers. Shiva, monté
sur le bœuf Nandi[22],
marche au bord du fleuve ; il porte le sceptre et les balances de la
Justice, dont il est le dieu. Ensuite arrivent Indra, juché sur
Ivarat, le monstrueux éléphant à trois trompes,
Marcandata le nageur, Bhavani porté par un lion, Scanda, le Mars
indien, monté sur un paon, balançant ses têtes multiples,
et ses mains nombreuses agitant toutes sortes d’armes et d’étendards
; Yama, le Pluton grec, figure farouche et sinistre qui, accroupie sur
le dos d’un buffle, tient les balances de la justice et les serpents,
symbole de vengeance ; Boudhevi, déesse de la mauvaise fortune,
cheminant au petit pas de son âne, humble et piteuse monture,
et soutenant son étendard, sur lequel est peint un corbeau ;
Varouna, dieu des eaux, chevauchant un crocodile et faisant claquer
un fouet ; et enfin, Conveia, le plus abject et le plus bestial de tous
; Conveia, le dieu des richesses, avec son ventre énorme et les
nœuds de serpents qui l’entourent. La procession indienne,
partie de la Trimourti, immobile, s’avance d’un pas majestueux
et lent, presque insensible ; elle suit les ondulations et les replis
du Gange où plongent les éléphants et les grands
animaux, et se détache sur le fond bleuâtre des montagnes
lointaines de l’Himalaya. Le cours stagnant, pour ainsi dire,
de son défilé, indique l’esprit stationnaire de
l’Inde, où chaque pas met des siècles à s’accomplir.
Après avoir descendu le fleuve
sacré, tantôt un pied dans l’eau, tantôt un
pied sur la rive, la procession émerge des ondes du Gange avec
Mithra, dieu du jour, personnification du soleil. Du haut de son char
d’or et de pierreries attelé de taureaux blancs, il effeuille
des roses, symbole des vives couleurs dont il est la source. Son char
roule sur des nuages empourprés, au-dessus du sommet des hautes
montagnes : dégagé des chaos génésiaques
et des limons cosmogoniques, le cortège divin marche désormais
d’un pied plus libre et d’une aile plus légère.
Mithra est entouré des divinités persiques : de Lunus,
monté sur sa vache blanche ; de Malabar [sic 23],
à la tête de singe et aux jambes de vérat [sic[24]
; du Kaiomords, bœuf ailé à face humaine et roi de
la terre et des Izèds armés, ayant chacun quatre ailes
d’épervier, bons génies dont quelques-uns étouffent
des autruches, emblèmes du mauvais principe.
Ormuzd et Ahrimane[25],
escortés des six Amschaspands et des six Derwends, représentants
du bien et du mal, nous font atteindre les divinités de la Chaldée
et de l’Egypte.
Bélus, Astarté, Mylitta,
Atergatis, Moloch précédent Kneph, Phtà, Osiris,
Isis, Thaut, Typhon, Anubis. Ici, l’horizon rouge, enflammé,
est découpé par des montagnes de granit rose, des cimes
des pyramides et des faîtes de temples gigantesques. L’Olympe
égyptien ne doit être en effet qu’un entassement
de pierres, de marbre et de basalte, un grand rêve architectural.
Typhon, à cheval sur un bélier,
brandit sa massue, pendant qu’Isis, coiffée d’une
tête de vache, allaite le petit Orus [sic 26],
et qu’un lion emporte la momie d’Osiris, défendue
et protégée par un Anubis à museau de chacal.
Entre ces quatre personnages se joue le
grand drame de la lumière et de l’ombre, de la vie et de
la mort, de la destruction et de la reproduction. La nuit chasse le
jour ; Typhon tue Osiris ; mais Isis ou la Nature a des mamelles pleines
de lait, Horus tête, et le vigilant Anubis aboie ; le jour reviendra
et Horus vengera son père.
Ce groupe dépassé, on aperçoit
Pen-Mendès[27] appuyé
sur un sceptre et retenant par les cornes un bouc, emblème de
fécondité, et Kneph, le dieu du Nil, avec sa tête
de bélier, la croix ansée à la main et porté
sur son fleuve par une barque à voile gonflée, symbole
de navigation.
Sur la rive du Nil marche la procession
de la barque sacrée renfermant l’arche que les juifs adopteront.
En effet, quelques pas plus loin, on voit le peuple hébreu entrant
dans la mer Rouge, dont les ondes se séparent en murailles liquides,
et se dirigeant vers la Terre promise.
La marche de cette procession théogonique
se règle sur les tableaux historiques placés au-dessous
d’elle. Chaque religion correspond à une période
de la vie de l’humanité : peu à peu le ciel se civilise
comme la terre. Les dieux descendent avec les hommes des hauts plateaux
de l’Himalaya, pour se répandre dans la Perse, la Chaldée
et l’Egypte. Ils suivent la grande migration des peuples, et à
chaque pas ils se dépouillent de quelque forme étrange,
de quelque symbolisme monstrueux, pour se rapprocher de la forme humaine.
Le défilé divin est arrivé
à l’angle rentrant de la croix, où se trouve l’immense
composition de la Guerre de Troie : les Olympiens, assis ou couchés
sur des nuages, inclinent leurs regards vers la terre, et paraissent
prendre au combat des héros un intérêt tout humain.
Pallas Athenè, la lance à la main, le casque en tête,
l’égide au bras, semble vouloir franchir le cordon architectural
qui la sépare de la zone terrestre, pour aider de ses conseils
et de son pouvoir son protégé Achille.
Ils sont là tous : Zeus, au noir
sourcil, Hêré, aux bras de lait et à l’œil
de génisse ; Aphrodite, la taille ceinte du ceste, magique héritage
de Bram-Maya ; Phoibos-Apollon, avec son arc d’argent et son carquois
d’or ; Artémis, la blanche chasseresse ; Arês, le
dieu de la guerre, portant la main à la blessure que lui a faite
au flanc la lance de Diomède, sans respect pour sa divinité
; Hestia la vierge pure comme le feu dont elle a la garde ; le glauque
Poseidon ; le rouge Ephaistos ; Hermès, avec ses talonnières,
ses chaînes d’or et sa bourse ; Dio, agitant sa torche et
regardant d’un air farouche le ravisseur de sa fille, Pluton,
enfumé, sous sa couronne de cyprès, de narcisse et de
capillaire, par les vapeurs de son empire infernal. Cette fois, la panathénée
divine ne touche plus la terre ; elle nage dans l’éther
étincelant. De légères nuées suffisent à
porter ces corps nourris de nectar et d’ambroisie, et qui n’ont
gardé de la matière que la beauté.
[14] Dans le texte de 1848, Gautier écrit déjà ce nom
de la sorte.
[15] L’accent circonflexe est déjà en trop dans le texte
de 1848.
[16] Le texte de 1848 orthographie correctement ce mot.
[17] Dans le texte de 1848, ce mot est correctement orthographié.
[18] Ce néologisme est déjà créé
en 1848.
[19] Pour Pufendorf. Cette faute est déjà commise en 1848.
[20] Le texte de 1848, orthographie ce nom « Brama ».
[21] En 1848, Gautier écrit ce nom « Lachmi ».
[22] Dans le texte de 1848, Gautier orthographie ce nom « Naudi ».
[23] Dans le texte de 1848, Gautier écrit « Mahabar ».
[24] Cette faute est déjà commise en 1848.
[25] En 1848, Gautier orthographie ce nom « Arimane ».
[26] En 1848, Gautier écrit déjà ce nom de la sorte.
[27] Dans le texte de 1848, il est écrit « Pan » à
la place de « Pen ».
chapitre IV
retour au chapitre II
retour à la page d'accueil de la description du Panthéon
retour à la page _textes_
retour à la page principale