page créée le 6 mars 2004
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Paul Cézanne,
L'Estaque, 1878-79,
huile sur toile, H. 0,730 m ; L. 0,600 m,
Paris, Musée d'Orsay.

L'Oro e l'azzuro, i colori del sud da Cézanne a Bonnard (L'Or et l'azur, les couleurs du sud de Cézanne à Bonnard), Trévise, Casa dei Carrares, 20 octobre 2003-7 mars 2004
        Une exposition sur l’art au bord de la Méditerranée présentée en Italie, ça me fait tout de suite penser à quelqu’un qui se regarde le nombril. Dans le genre : « regardez tous, comme c’est beau le sud. Comme on y est bien. Comme il y a de belles couleurs ! » On s’attend, et cela ne manque pas, à voir des œuvres connues (et elles sont effectivement nombreuses ici) du genre Cézanne, Van Gogh et les sempiternels Impressionnistes – Monet le tout premier. Surtout que le choix topologique des thèmes est limité à la Provence et à la Côte d’Azur, comme s’il n’y avait pas de très bonnes œuvres représentant d’autres côtes de la Méditerranée. Ainsi on a droit à quelques vues de l’Estaque et de la Sainte-Victoire, d’Arles et de Bordighera. Du déjà vu et revu et rebattu, en quelque sorte. Jusqu’à La Chambre de Van Gogh à Arles trônant au paroxysme de cette exposition. Les organisateurs n’épargnent aucune émotion au visiteur !
        Cependant, hormis toutes ces choses attendues, il faut bien l’admettre, cette exposition a tout de même réussi à sortir des sentiers battus. Tout d’abord et surtout en ne présentant pas que des artistes qui ne sont plus à découvrir. Ainsi, aux côtés de Cézanne, Van Gogh, Monet, Matisse, Braque, etc. (je laisse le soin aux lecteurs d’ajouter lui-même le nom des artistes auquel le sud de la France est attaché ; il peut en être sûr, ils sont représentés dans cette exposition) on voit Eugène Boudin qui a abandonné pour un temps sa Normandie, Raoul Dufy, Félix Valloton, Paul Signac qui se sont éloignés de Paris. Mais surtout on découvre (ou redécouvre) des œuvres d’artistes moins célèbres mais tout aussi intéressantes – faut-il le préciser ? – comme Paul Guigou, Armand Guillaumin, Théo van Rijsselberghe, Louis Paltat, Achille-Emile-Othon Friesz, Henri-Edmond Cross. Tous ces artistes qui se sont approprié la côte ou l’arrière-pays, peut-être dans le sillage des maîtres plus connus, mais en n’oubliant pas d’ajouter leur manière de voir et de faire. Mais surtout, on saura gré aux organisateurs d’être aller chercher des peintres auxquels on ne pense pas tout de suite. C’est particulièrement le cas d’Edvard Munch et de Chaïm Soutine.
        Qu’ont donc à faire ici ces deux maîtres de l’expressionnisme, des terreurs, des ténèbres de l’âme humaine, dans ce décor que d’aucun qualifie de paradisiaque ?
        Ils cherchent à interpréter à leur façon les paysages que leurs confrères n’ont certainement pas manqué de leur vanter. D’un côté, Munch s’essaie aux couleurs douces sur la Promenade des Anglais. Mais cela ne lui convient apparemment pas. Dans les quelques toiles présentées ici, on le sent qui s’ennuie. Il semble même voir beaucoup plus d’intérêt dans les mêmes paysages éclairés par une fantastique lumière lunaire. D’un autre côté, Soutine ne cherche pas la douceur du sud. Qu’il soit à Paris ou à Céret, il trouve toujours le même prétexte pour déformer les maisons, les rues, les arbres. Il n’utilise pas de belles et douces couleurs mais du marron sombre, du gris sale, du noir, du rouge-sang. De toute évidence la Méditerranée n’a pas d’effet appaisant sur son tempérament dépressif.
        C’est un véritable choc de voir ces quelques toiles exposées au milieu de tant de belles œuvres que les visiteurs imaginent pouvoir accrocher dans leur salon comme une fenêtre ouverte sur le soleil. Mais on se souvient alors que Soutine n’est,d'une certaine manière, pas le seul dans son cas. On se rappelera que Monet, ne trouve son bonheur ni à Bordighera, ni à Antibes, ni même à Venise. Il préfère, les tempêtes de la Bretagne, les brumes matinales de la Seine ou de la Tamise, les meules de foins à deux pas de sa porte, la façade aux impressions toujours changeantes de la cathédrale de Rouen. Même le grand Van Gogh peint aussi des vues nocturnes et torturées de la Provence mêlant dans une même œuvre les futures expériences de Munch et de Soutine.
        Il devient alors clair que la Provence et la Côte d’Azur, pour paradisiaques qu’elles puissent paraître, n’ont, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, pas plus la préférence des artistes que les vues parisiennes ou de n’importe quelle campagne française. A cette époque, le décor est définitivement le support des impressions ou des expressions des peintres. Certains trouvent dans le sud le moyen d’exprimer la joie et le bonheur, mais il ne faut pas se cacher que d’autres n'y trouvent pas l’éclaircissement espéré. On est alors bien loin d’une expression objective de la nature – et cela se sent déjà chez Paul Guigou, qui ouvre cette exposition avec ses vues réalistes du pays de la Durance –. On est ici en pleine subjectivité. C’est d’ailleurs ce qui fait le véritable intérêt de cette exposition (bien au delà du fait de voir des tableaux connus ou des belles couleurs) : comprendre comment chaque artiste sait sentir et interpréter une même région, un même paysage.

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