page créée le 22 septembre 2004
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La photographie de l’officier nazi

        Un jour, j’ai été invité dans la famille d’un ami allemand. Rien de bien particulier dans cette maison. Elle ressemblait à n’importe quelle maison allemande ou française, occidentale… Une seule chose m’a frappé : sur la télévision trônait la photo d’un officier de la Wehrmacht.
        Ce détail m’a beaucoup étonné et même choqué. Dans notre culture de la fin du XXe siècle, envahie par les films de guerre, l’uniforme allemand de la seconde guerre mondiale est définitivement abhorré. Il est devenu à lui seul le symbole de la barbarie nazie dans sa cruauté la plus extrême. L'exhiber c'est montrer qu’on a des sympathies pour l’idéologie nazie. Ainsi, voir une telle photo placée à la meilleure place dans une habitation est pour beaucoup de personnes du plus fâcheux effet. J’en fait partie.
        Cette photo me gênait tellement que je n’ai même pas osé demander qui était la personne représentée. Car, de toute évidence, poser la question m'aurait causé beaucoup d’embarras. Pourquoi ? Peut-être ne voulais-je pas mettre le doigt sur un sujet qui m'apparut tout de suitre très sensible. Ou peut-être ne voulais-je pas entendre une réponse innatendue. De toute évidence, j’avais peur de ce qu'on aurait pu me dire : peut-être la famille ne reniait-elle pas du tout l’engagement du grand-père (j’imagine que cela devait être le grand-père) dans les abominations de la seconde guerre mondiale ou pire, peut-être trouvait-elle beau cet uniforme ; que sais-je d’autre… Mais ce trouble n'était que de mon côté et certainement beaucoup moins du côté de la famille. Si elle trouvait normal que cette photo soit là, ce n’était pas à moi d’avoir à en redire. Si elle était là, cela prouvait qu’elle était entièrement assumée. C’était moi qui ne l’assumait pas du tout. Je fis alors semblant non pas de ne pas la voir mais de ne pas m’en offusquer.
        Depuis, je me dis que je n’ai pas réussi à faire face à mon trouble devant l’exhibition de cette photographie. J'aurais dû poser les questions claires et franches à son propos. Cela aurait permi d'appaiser ma conscience. Car depuis, j’en suis réduit à faire des hypothèses. J’ai cherché des excuses pour me cacher mon propre trouble : un uniforme de la Wehrmacht n’est pas un uniforme SS. Ainsi, si le grand-père était un militaire, il n’avait peut-être pas adhéré à l’idéologie nazie. Par contre, pour la famille, avoir le portrait d'un aïeul sur la télévision est tout à fait banal. Elle voyait certainement avant tout la personne avant de voir l'uniforme. Ce que je faisais, moi, dans l’ordre inverse.
        D’ailleurs, dans la maison d’une autre famille, on m’a aussi montré – avec beaucoup plus de gêne, il est vrai – la photo d’un oncle qui, lui, s’était complètement engagé dans le parti national-socialiste. Toutefois, sur cette image, il n’était pas en uniforme, mais aux yeux de sa famille, et maintenant aux miens, son adhésion était écrite sur son visage. Il était marqué du sceau de l'opprobre de façon indélébile. Mais, quand bien même les horreurs qu'il aurait sinon perpétrées du moins pensées ou dites, il était de la famille qui, si l’on en croit les autres membres, avait vécu une vie « normale ». Ils ont beaucoup regretté sa disparition.
        Cela soulève alors une autre question : celle beaucoup plus large de l’origine de la barbarie. Qui sont ces personnes qui se sont engagées aux côtés d’Adolf Hitler ? Sont-ils définitivement des monstres de nature, qui ont réalisé leurs rêves démoniaques dès que l’occasion s’est présentée (et si elle ne s’était pas présentée, ils auraient certainement été des serial killers) ? Ou bien sont-ce des personnes comme vous et moi, mais entraînées dans des évènements qui les ont dépassées, embrigadées dans un système extrêmement bien hiérarchisé dans lequel la culpabilité est toujours renvoyée vers les supérieurs (n’est-ce pas là, d’ailleurs, la défense des officiers nazis et SS jugés à Nuremberg : « je ne savais pas ce qui se passait, je ne faisais qu’obéir aux ordres. ») ? La critique est aujourd'hui facile mais comment savoir comment nous aurions réagi à l'époque ?

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