Page créée le 5 mars 2004
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Gustave Courbet,
La Source, 1868,
Huile sur toile, H. 1,280 m ; L. 0,970 m,
Paris, Musée d'Orsay.
Il Nudo, fra ideale e realtà, una storia del Neoclassicismo ad oggi
(Le Nu, entre l’idéal et la réalité, une
histoire du néoclassicisme à aujourd’hui), Bologne,
Galleria d’arte moderna, 22 janvier-9 mai 2004.
Ah
! Le nu ! Une grande histoire (d’amour ?) de l’art. En effet,
le nu est considéré depuis longtemps comme l’expression
la plus parfaite du corps humain. Depuis longtemps et partout, il est
une référence à la nature, à la jeunesse,
à l’insouciance… c’est-à-dire à
l’âge d’or classique ou au paradis biblique. Mais, de
cette expression idéale, le corps nu est tombé dans la honte,
il alors toujours vu comme la porte ouverte aux pires exactions.
Le nu porte en lui cette
dialectique, à la fois l’insouciance et la honte. Ceci a
d’ailleurs mené à diverses interprétations
de la nudité dans l’art. Ainsi, si Stendhal, entraîné
dans des rêveries néoclassiques quand il écrit son
texte Des Beaux-Arts et du
caractère français en 1827, peut croire que «
les Grecs admiraient le nu, et nous en sommes choqués » et
que ceci explique pourquoi « la sculpture s’éloigne
de nos mœurs, car elle ne peut rien sans ce nu […] »,
nous savons maintenant, que cela n’est pas tout à fait vrai
: les Grecs considéraient le vêtement comme faisant partie
intégrante de la beauté. Ainsi, leurs statues sont-elles
autant habillées (ne serait-ce que d'un fin voile) que nues. Mais
n’est-ce pas là question que de terminologie : là
où les Grecs pensaient qu’Hermès était habillé
de son chapeau et ses sandales ailés, Stendhal, voit déjà
le nu dans « de grands bras […] et de belles épaules
» découverts.
C’est cette dialectique
du nu que propose de montrer l’impressionnante exposition de Bologne,
comme l’indique la première partie du titre ; mais en se
concentrant sur la dernière partie de l’histoire : du XIX
au début du XXIe siècle. Cette restriction est pertinente
car c’est justement dans cette période que l’art a
abandonné le nu idéal pour représenter le nu que
d’aucun ont appelé « trivial ». L’histoire
est connue : ne trouvant plus aucun intérêt dans le premier
car il n’était plus en accord avec les préoccupations
de son époque, des artistes – dont le premier est Gustave
Courbet suivi par les Impressionnistes – ont voulu montrer d’autres
nus, de ces femmes (car ce sont elles avant tout qui sont représentées)
de la vie de tous les jours, non plus des formes parfaites à la
Praxitèle, car trop distantes, iréelles, impossibles, c’est-à-dire,
castratrices ; mais des trop grosses ou des trop maigres, mais justement
ces femmes quotidiennes avec leurs défauts qui font partie de leur
charme et qui font qu’elles sont vivantes.
Mais, au XIXe siècle,
de l’idéal, l’art ne tombe pas irrémédiablement
dans le trivial. L’homme (dans les deux sens du terme : l’être
humain et masculin) hésite entre les deux, entre la sainte et la
putain, entre le ciel et la fange. Et cette dialectique continue jusqu’à
nos jours. Elle est bien visible dans cette exposition : des œuvres
grandissantes et rébarbatives du néoclassicisme, on passe
au nu gras de Courbet, au nu grassouillet de Renoir, aux bordels de Toulouse-Lautrec,
de Picasso, d’Otto Dix, jusqu’à la photographie contemporaine
dans laquelle le chimérique rencontre la pornographie.
Dans cette exposition,
la dialectique du nu apparaît en filigranne tout au long d’une
muséographie conçue de façon chronologique qui la
met que mieux en valeur ; non seulement au travers d’œuvres
d’un même artiste ou d’un même groupe opposées
à celles d’autres artistes et d’autres groupes mais
même dans l’œuvre d’un seul peintre : Courbet,
à qui on a trop vite jeté la pierre, n’intitule-t-il
pas une représentation d’une de ses bonnes femmes dans un
bois près d’un cours d’eau, La Source ? Est-on
alors dans l’idéal ou dans le trivial ?
Ladite dialectique permet
aussi de considérer les différents rapports au corps suivant
les époques et les courants : du respect (chez les néoclassiques),
de l’amour (chez Renoir), de l’envie (dans les très
beaux dessins érotiques de Auguste Rodin), de la peur (chez Gustav
Klimt), de l’attirance en même temps que de la répulsion
(chez Egon Schiele), du dégoût après la première
guerre mondiale (chez un Otto Dix), de la sublimation dans les années
1930 (chez Tamara de Lempicka jusque dans les œuvres fascistes).
Tous les sentiments sont dans le nu, certainement parce que toutes les
expressions y sont aussi.
On regrettera cependant
que malgré les moyens importants dont bénéficie cette
exposition : une majorité d’œuvres inestimables (peintures,
sculptures, dessins, photos – dans une superbe gallerie de plus
de 200 planches) d’artistes de tous les pays (tant Européens,
qu’Américains et Asiatiques), l’accent soit principalement
mis sur les XXe et XXI siècles, délaissant le XIXe siècle
dans une version trop simpliste de notre dialectique. L’art de cette
période, et surtout en ce qui concerne le nu, ne peut être
aussi facilement considéré : opposer Gustave Courbet et
les Impressionnistes à Jean-Léon Gérôme et
Paul Baudry, entre autres, est trop évident et évidemment
faux. C'est oublier l'importance du panthéisme qui connaît
un grand regain dans ce siècle à la recherche de nouveaux
idéaux et que partage presque tous les artistes de cette époque.
Courbet en est un des exemples les plus remarquables. Nous l’avons
vu, il n’est pas cet avant-garde à tout prix, les autres
ne doivent alors pas être les grands perdants du siècle ;
mais surtout qu’en est-il du nombre considérable d’autres
artistes qui ne se laissent pas aussi facilement cloisonner dans les boîtes
préparées par une histoire de l’art surannée
et devenue à son tour réactionnaire à force d’être
anti-réactionnaire ?
Il est dommage que de
nos jours, une si belle et si grande exposition joue encore le jeu de
l’opposition avant-garde/académisme qui n’a actuellement
plus lieu d’être.
catalogues : des peintures, sculptures et dessins, en italien, 480 p., 180 ill.,
58 € (35 € dans l'exposition).
des photographies, en italien,
320 p., 180 ill., 48 € (32 € dans l'exposition).
site internet : www.ilnudoidealrealta.it