page créée le 26 octobre 2004
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Claude Monet, Les Roses, 1925-26, huile sur toile,
Paris, Musée Marmottan.
Il
s’agit d’un des derniers tableaux de Claude Monet. Celui qu’il
réalise pour son plaisir. Car avec cette œuvre et depuis longtemps,
il n’a plus rien à prouver. Il vend maintenant ses toiles
à grand prix. Il est même un peintre institutionnalisé
: en 1922, il signe sa donation à l’Etat des Grandes Décorations
des Nymphéas, grâce à l’entremise de Georges
Clémenceau. Par ailleurs, depuis des décennies, les autres
artistes ont "digéré" ses trouvailles esthétiques
pour amener de nouvelles évolutions (en 1926, Picasso n’est
déjà plus cubiste et l’art abstrait est déjà
vieux d'une quinzaine d’années). Si Monet crée encore
c’est avant tout parce que c’est son métier, ou plutôt,
la passion de toute sa vie. Il peint pour son plaisir. Il peint pour lui.
Il est libre.
Et cette liberté
est partout dans ce tableau. Elle est dans la touche : les formes apparaissent
dans les coups de pinceaux. Elles naissent de la pâte colorée.
Monet ne prend d’ailleurs pas la peine de recouvrir entièrement
la surface. Celle-ci apparaît, vierge, sur les bords de la toile.
Elle est dans les couleurs : le peintre se sert d’une palette étonnament
large, presque toutes les couleurs de l’arc en ciel sont présentes.
Il sait que de leur juxtaposition naît beaucoup d’autres qui
paraîtront beaucoup plus naturelles. Elle est dans les formes :
celles-ci n’ont pas de contour propre. Chaque couleur se confond
avec sa voisine. Il n’y a pas de dessin préparatoire. Elle
est aussi dans la composition : l’œil du peintre est suffisament
aiguisé pour monter en quelques minutes une telle mise en page
; qui a d’ailleurs beaucoup à voir avec l’art japonais.
De fait, Monet ne prépare rien. Peut-être n’a-t-il
pas le temps, certainement, il a besoin de tout jeter, comme ça,
simplement, sur la toile ; de mettre de la couleur sur une surface en
s’inspirant de loin en loin de choses vues dans la réalité
de son jardin. Elle se voit enfin et surtout dans le grand format de ce
tableau et ceci ne laisse pas d'étonner et de retenir l'attention
du spectateur. Dans les dernières années de sa vie, Claude
Monet ne semble plus pouvoir se contenter de peindre sur des petits formats
(ceux qui se vendent le mieux). Avec ses innombrables Nymphéas,
il est passé à un format plus monumental. Ce format qui, jusque dans le XIXe siècle, était réservé à la peinture d’histoire
ou religieuse. Ce format que Monet
lui-même avait abordé pour ses premières œuvres
de genre, comme le Déjeuner sur l’herbe de 1866,
non sans une certaine provocation. Notre tableau est-il lui-aussi
créé dans une volonté de provocation ? Non, dans
les derniers moments de sa vie, Monet n’a plus le désir d’attaquer
l’Académisme. Il s’agit plutôt d'affirmer la
vérité de l'Impressionnisme en mettant en avant toutes les
caractéristiques esthétiques (celles de la liberté
prise par le peintre, comme je l'ai dit plus haut) dans un format imposant,
sans se soucier du "qu'en dira-t-on ?". Si bien que l'on dirait
une esquisse. Mais une esquisse de taille gigantesque ; qu'il faut voir
de loin pour comprendre ce qu'elle représente et de près
pour admirer la virtuosité technique de Monet. Par ailleurs, grâce
à cette œuvre, il s'agit de donner aux images de la vie de
tous les jours un format à leur véritable valeur. Pourquoi,
en effet, peindre ces roses se détachant sur un ciel bleu sur une
toile de taille moyenne quand on peut offrir en grand le spectacle impressionnant
de la nature ?
La liberté de Claude
Monet à la fin de sa vie est l'aboutissement de sa carrière.
Car cette liberté est un hommage à la vie. Au-delà
de l’agitation de la main qui peint, des trépidations de
la touches colorées, on ressent une bouleversante sérénité
qui provient autant des couleurs choisies que de la composition et du
thème. Tout dans cette œuvre respire la vie. Elle est une
unique ode à la vie.