page créée le 21 octobre 2004
retour à la page principale
retour à la page _textes_
lire de suite le texte
Quand,
en 1912, le romancier et critique d’art Octave Mirbeau signe son
texte d'introduction à l’exposition des vues de Venise
par Claude Monet, ce dernier n’est plus un pauvre peintre inconnu.
Au contraire, après des débuts difficiles, il a petit
à petit acquis une notoriété et, après 1890,
ses expositions sont le rendez-vous d’une certaine intelligentsia
parisienne de la période fin-de-siècle.
Octave Mirbeau n’est
alors plus obligé de soutenir une nouvelle fois son ami contre
les foudres du bien pensant artistique. A cette époque, le temps est
loin où les tenants de l’avant-garde, tant artistique
que littéraire, devait se serrer les coudes pour affirmer leur
place sur le devant de la scène. Non, en 1912, si Octave Mirbeau
compose un texte de présentation pour l’exposition de son
ami c’est certainement autant pour faire perdurer une sorte de
tradition que pour allier de nouveau son nom à une cause qui
lui paraît encore juste.
Mais n’y a-t-il
pas d’autres raisons qui poussent l’auteur à imposer
sa plume ? Je rappelerai que malgré son âge avancé
(il a 72 ans), Claude Monet n’est pas un peintre qui s’est
endormi sur ses lauriers. Il ne se contente pas de poursuivre gentiment
sa carrière en peignant des sujets qui ont fait sa gloire, comme
un bon nombre de ses collègues. Pour lui la peinture
est toujours un combat, un combat pour son idéal artistique.
En effet, on aurait pu croire qu’en se libérant des carcans
de l’Académie, les peintres impressionnistes en général
et Monet en particulier, ont pu créer enfin librement en découvrant
et en approfondissant chacun une technique picturale propre. Il n’en
est rien. Devant le motif comme par la suite dans l’atelier, le
peintre a toujours à trouver le meilleur compromis entre ce qu’il
a devant les yeux et ce qu’il veut, voire ce qu’il peut,
représenter sur sa toile.
Ainsi la création
des œuvres de Monet n’est jamais une sinécure. Poursuivant
toute sa vie le désir de peindre ce qu’il voit, il courre
derrière une véritable chimère. Car la nature et
surtout l’atmosphère qui baigne cette nature (ce qu’il
veut montrer) est toujours changeante. Un moindre coup de soleil, un
passage nuageux, le vent qui se lève ou qui tourne
et c’est un tableau différent qui paraît s’offrir
à lui : la lumière a changé, les pierres, le ciel,
l’eau ne sont déjà plus les mêmes. C’est
une nouvelle toile qu’il faut prendre en espérant que l’effet
précédent revienne, sinon dans la même journée,
du moins le lendemain et pourquoi pas l’année suivante.
Cette course-poursuite après un effet de cinq secondes est une
impossible quête. Elle signe d’ailleurs la fin de la peinture
de plein air. En effet, si Monet a tenté la chose dans ses séries
des années 1890 (Les Meules, Les Peupliers,
La Cathédrale de Rouen, etc.), dans la première
décennie du nouveau siècle, il sait que cela ne sert à
rien. Il préfère alors faire des pochades, des esquisses
sur le motif en tentant de repérer et de reporter au plus vite
sur la toile le plus de détails possibles : la composition mais
surtout les couleurs. Par la suite, en atelier il reprend les tableau
et les mène à bien en faisant appel à ses souvenirs.
On comprend alors que cette manière de faire est une véritable
porte ouverte à la subjectivité artistique. C'est pourquoi les toiles de cette série vénitienne ont été perçues comme des œuvres symbolistes et
non pas réalistes. De plus, le travail d'après la mémoire
n'est pas chose facile : s'il ne réussit pas à retrouver l’impression du moment, le peintre multiplie les couches de peinture et les grattages et, ce faisant, déteriore souvent ses toiles.
Ainsi, ce processus
créatif, que l’on peut croire rapide (et c’est ce
que Monet voudrait), prend de plus en plus de temps. Dans les années
1870, l'artiste peint un tableau en une journée, dans les années
1890, il lui faut un an entre les premiers coups de pinceaux et
l'exposition des toiles achevées, pour celles de Venise, c’est trois ans et demi.
Plus Monet désire saisir l’instant fugace, plus la création
prend du temps. Mais, à sa décharge, je rappelerais qu’à
cette époque, il n’a plus besoin de se dépêcher.
Au contraire, il prend son temps et, entre 1908 (date du séjour
dans la Sérénissime) et 1912, il peint en parallèle
d’autres œuvres représentant les nymphéas de
Giverny. Par ailleurs, ce sont maintenant les marchands d’art qui attendent
son bon vouloir : Durand-Ruel et Bernheim-Jeune
sont en compétition
pour avoir l’exclusivité de la série de Venise. Enfin, il faut aussi compter
sur la vie et ses malheurs. En 1911, sa femme Alice décède,
ce qui plonge Monet dans un chagrin indicible, l'empêchant de
peindre pendant une longue période.
A l’ouverture
de l’exposition de 1912, c’est donc naturellement Octave
Mirbeau qui signe le texte introductif ; pour soutenir son vieil ami et l’encourager
non plus contre d’hypothétiques ennemis extérieurs
mais contre lui-même et les coups de la nature. Il se fait alors dithyrambique. Ainsi, selon lui,
Monet ne cherche pas, il trouve (pour paraphraser anachroniquement une
sentence de Pablo Picasso). Mais aucun des deux n'est vraiment
dupe. Monet sait qu'il ne sort pas vainqueur des défis qu'il
se lance. Tout au plus, arrive-t-il à trouver un compromis entre
ce qu'il veut représenter et ce qu'il représente en effet.
C'est toujours le même combat pour arriver à un impossible
idéal artistique. C'est pourquoi, dans son texte, l'auteur met
en avant le courage de Claude Monet face à son motif. Un courage d'autant
plus grand puisqu'il s’agit de Venise, la "ville nuptiale, où
la bourgeoisie se conjugue". Et Octave Mirbeau s'y connaît
en courage : il est lui-même gravement malade et n’a plus
que quelques rares années à vivre.

Claude Monet, Le Palais ducal, 1908,
huile sur toile, H. 0,730 m ; L. 0,920 m, collection particulière
(exposé à la galerie Bernheim-Jeune en 1912 sous le numero 7).
lire le texte
retour à la page _textes_
retour à la page principale