Une
ville ou plutôt une partie assez réduite d’une ville. Elle
ressemble à de nombreuses villes italiennes.
Cependant, il s’agit d’une ville imaginaire. Aucune cité
de la péninsule italique ne présente un nombre aussi important
de constructions ainsi disposées. Dans
cette vue, l’artiste, quel
qu’il soit
[1], a réuni des bâtiments de style Renaissance pour réaliser son rêve de ville idéale.
C'est une ville née
ex-nihilo, à laquelle ses architectes auraient
donné un style unique, celui de l’époque de sa fondation,
sans aucune trace d’un quelconque passé.
C'est là le rêve de tout architecte et urbaniste : créer une ville entière,
qui proposerait tous les avantages développés dans les théories de
l’époque sans n’avoir plus à se soucier des inconvénients de
financement, de dérangement des habitants, de préservation du passé, etc. (d’ailleurs, ce rêve, provenant de la Renaissance, a perduré à travers
les siècles, jusqu’aux travaux du baron Haussmann dans le
Paris du XIXe siècle et au projet iconoclaste du Corbusier, appelé "plan
Voisin"
[2]).
Le tableau de Francesco di Giorgio Martini présente donc la vue d’une
ville idéale. Soit. Pourtant, c’est là une ville bien étrange, dont
aucun habitant ne vient déranger le mathématique arrangement !
Il est bien évident que l’artiste,
qui est certainement aussi architecte,
n’a pas figuré d’êtres humains dans sa ville pour ne pas
égarer le spectateur dans la contemplation ludique des multiples occupations
journalières (à l'instar de Canaletto, au XVIIIe siècle, dans ses
Vedute de Venise). Par l’absence de ces êtres humains, la ville
n’est pas reléguée au rang de décor mais devient le
véritable acteur du tableau.
La ville, la cité, ce phénomène nouveaux dans la culture européenne de
la Renaissance, tient donc ici la place principale. Dans son tableau, l’artiste en fait le
portrait, comme il se serait attaché à figurer un être humain.
Il s’applique à donner tous les détails caractéristiques des
architectures, il distribue des couleurs différentes à chaque bâtiment,
il fait ressortir la différence des matériaux et, surtout,
il agence strictement les perspectives. Celles-ci, d’ailleurs, sont le
véritable prétexte de cette oeuvre. Leurs lois, nouvellement
découvertes, sont étudiées et théorisées à cette époque et de
nombreux tableaux en sont la mise en pratique.

Pourtant, cette ville est habituellement habitée. De nombreux détails
indiquent la présence d’habitants : des volets sont tirés, des portes
sont ouvertes, il y a même des plantes à certains balcons. Les habitants
sont donc momentanément absents. Mais, au lieu de croire que ceux-ci se
sont retranchés chez eux ou qu’ils l’ont désertée tous en même temps,
cette absence est plutôt une invitation : elle incite le spectateur
à entrer dans la scène. La grande place vide au premier plan, que les
deux édicules de part et d’autre permettent de ne pas paraître désagréablement
immense, est une claire invitation pour l’oeil à parcourir librement l’espace.
De plus, les perspectives des monuments latéraux forcent cette impression
: elles amènent le regard à leur unique point de fuite qui se trouve dans
la porte entr’ouverte du
tempietto central, qui est, elle aussi,
une invitation explicite.
Ainsi,
plutôt que d’être la représentation froide d’une
ville idéale parce qu’inhabitée ou parce que les bâtiments
sont tous d’un style uni, cette vue faussement objective, grâce
à des "recettes" artistiques (utilisation d’une
dominante de couleurs chaudes, représentation de matériaux
riches), mathématiques (perspective, symétrie, équilibre
des masses), voire même psychologique (le
tempietto rond
est plus accueillant que les autres bâtiments rectilignes), crée
le puissant désir pour le spectateur de l’investir.