page créée le 1er décembre 2004
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Etienne-Jules Marey, Surface courbe inclinée.
Tirage papier original, H. 0,088 m ; L. 0,052 m.
Cinémathèque française, collection des appareils,
Fonds Noguès n° 51 / 31.
Mouvements de l’air. Etienne-Jules Marey (1830-1904),
photographe des fluides, Paris, Musée d’Orsay,
19 octobre 2004-16 janvier 2005.
On s'étonnera
toujours de voir que dans les travaux
photographiques du physiologiste Etienne-Jules Marey, l’esthétique prend très vite le pas sur
la science. Ainsi, depuis longtemps on regarde plutôt ces travaux comme des
œuvres d'art. Il n'est alors pas rare de voir régulièrement sugir ses chronophotographies
dans notre esthètique contemporaine (celles de l'homme qui marche étaient, par exemple, projetées sur la façade du pavillon français
à l'Exposition universelle de Hanovre en 2000).
Marey a-t-il recherché
cette esthétique ? Peut importe. Est-il un artiste ? Non. Mais, qu’il
l’est voulu ou non, l’art naît dans ses études scientifiques ; ses
photographies en sont la preuve. Tout
au moins est-il un génial créateur. Veut-il étudier les mouvements de
l’air ? Il fabrique lui même une machine qui propulse des flux de
fumée vers des obstacles de forme différente et il photographie
l’effet produit.
Le scientifique regarde le résultat
d’un œil intéressé. Il y voit beaucoup
de choses intéressantes. Il pense certainement à des calculs compliqués.
L’esthète voit tout à fait autre chose. Il voit que l’air
crée des motifs tout à fait impressionants. Quand l’ordre
est brisé, apparaît le chaos, puis dans le chaos naissent d’autres
formes. Les lignes régulières de fumée deviennent turbulences,
courbes, tourbillons, vagues, volutes… Quelquefois, on reconnaît
des motifs très anciens : des vagues déroulées en frise
dans les temples grecs, par exemple. Le philosophe voit encore autre
chose. Devant ses yeux, une fente s’ouvre dans le rideau de fumée.
C’est une ouverture vers l’inconnu, le rêve, la folie.
Mais ces différentes
interprétations ne sont pas étonnantes. En effet, la nature est
la source originelle de toute réflexion humaine, de la science, de l’art
et de la philosophie. Aux XIXe et au XXe siècles, on a tendance à
l'oublier, tant notre mode de vie urbain a escamoté la complexité
des formes de la nature. Si bien qu’on est toujours étonné
de découvrir ou de redécouvrir la régularité d’un
flocon de neige, l’ingéniosité des racines d’un arbre,
les mélodieuses volutes de la fumée d’un cigare. C’est
pourquoi les travaux de Marey sont aussi intéressants. Pourtant ce n ’est que
la nature qui est mise en scène.
Il aura d’ailleurs fallu
attendre la photographie pour prendre conscience de ces complexités naturelles. Auparavant,
on pouvait toujours récuser la véracité d’un dessin,
d’une peinture. La photographie a ceci de scientifique qu’elle est
avant tout objective (c’est d’ailleurs pour cette objectivité
que Marey l'utilisait).
C’est là la modernité
dans toute sa splendeur. Malgré ce que certains esprits rétrogrades
pensaient [à ce propos, on lira avec profit le texte de Victor de Laprade],
la science a non seulement ouvert à l’art de nouveaux champs d’expérimentation,
mais elle a aussi prouvé que l’art des Anciens tant admirés
n’était qu’une expérience de la nature.
Dans cette exposition, on appréciera aussi la
bonne idée d'avoir reconstitué quatre machines à fumée
(l'une d'elles permet même d'agir directement sur l'inclinaison de l'obstacle). Le visiteur
à donc la possibilité de voir en temps réel l'évolution
des volutes de fumée. Ce qui est aussi intéressant que les prises
de vues statiques d'Etienne-Jules Marey.
Catalogue : Textes par G. Didi-Huberman et L. Mannoni, 368 p., 151 ill., 29,50 €
site internet : www.musee-orsay.fr