page créée le 24 septembre 2005
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Isaac Ilitch Lévitan,
La Vladimirka, 1892,
huile sur toile, H. 0,790 m ; L. 1,230 m,
Moscou, Galerie Trétiakov.

        En regardant cette toile de l'artiste russe Isaac Ilitch Lévitan, on est tout d'abord saisi par l'impression de calme et de sérénité qui s'en dégage. On ressent ce que l'artiste lui-même a ressenti un jour qu'il déboucha en ce lieu non loin de chez lui. C'est une route de terre qui s'éloigne paisiblement au travers du paysage plat, vers l'horizon lointain, vers des contrées cachées, il est vrai, sous de sombres nuages. Mais on passe sur ce détail, puisque le premier plan, où nous sommes censés nous trouver, est baigné d'une douce lumière d'automne.
        Devant cette toile de Lévitan, beaucoup de spectateurs passeront en y jetant un regard distrait. C'est encore un paysage, se diront la plupart. Et un paysage sans grand intérêt : une vaste plaine avec ce qu'il semble être de la forêt et peut-être une église sur la gauche, une route qui prend toute la place, un effet lumineux simple et aucun point sur lequel l'attention peut s'arrêter, aucun point qui parlerait de cette âme russe que les peintres de la fin du 19e siècle recherchent dans les campagnes de leur pays.
        On passe donc. C'est ce qu'on dû faire des miliers de spectateurs, tant occidentaux que russes et ce, depuis la création de cette oeuvre en 1892. Mais si l'on prend la peine de s'arrêter et de lire le titre - et l'explication qui l'accompagne peut-être - tout de suite, elle prend une signification particulière. C'est la Vladimirka, le chemin de Vladimir, que nous avons devant les yeux. C'est la route que prenaient les condamnés à la déportation en Sibérie. A la fin du 19e siècle tous les Russes le savent. Cette toile de Lévitan prend alors un sens très critique. Et tout se passe dans le voir mais aussi dans le non-voir. Les spectateurs sont mis dans la situation des déportés et voient ce que voyaient ces malheureux : le début de leur peine. Mais, ces déportés eux-mêmes ont disparus. Le chemin est vide. Pourtant, ils continuent d'être présents, au moins en esprit. Ils continuent de passer, de s'en aller vers leur destin. Ils passent invisibles et insensibles à la distraction des spectateurs. Ils sont déjà morts.
        En sachant cela, l'oeuvre perd ses dehors de quiétude et même ennuyeux pour faire partager au spectateur ce que le peintre a ressenti quand il a appris ce qu'était réellement ce chemin. Un sentiment d'autant plus pénible pour lui qu'il a été lui-aussi banni de Moscou à cause de sa judéité. Chaque spectateur qui prend conscience de ces malheurs passe donc d'une gaîté simple d'une fin d'après-midi d'automne à une tragique mélancolie des longues nuits d'hiver qu'annoncent les sombres horizons lointains.

Pour en savoir plus : on lira aussi la critique de l'exposition Ilia Répine, peintre contemporain de Lévitan qui s'est tenue à Berlin à l'automne 2003.

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