page crééée le 28 octobre 2004
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III

        Si l’on veut prouver la continuité du progrès et faire valoir notre siècle par ses vrais mérites, par des œuvres originales, il faut proclamer que l’ère des arts est terminée, comme on l’a prétendue pour l’ère des religions ; il faut saluer la science et l’industrie, désormais souveraines du monde, et souveraines absolues. C’est par elles, en effet, que l’homme peut poursuivre et qu’il espère obtenir cette puissance et ces jouissances illimitées qu’on lui présage. La science au lieu de la religion, l’industrie à la place de l’art, tel est le programme de la philosophie positive, et il faut adopter ce programme pour croire sincèrement au progrès indéfini. En apparence, le progrès ne supprime pas les arts comme il veut supprimer la religion ; la science moderne leur promet un rôle immense, des développements inouïs, un état qu’elle considère comme très supérieur à leur passé. Il s’agit de savoir si cette notion nouvelle des arts, conçue par les ingénieurs, les économistes, les agioteurs et quelques philosophes matérialistes, ne répugne pas, non seulement aux artistes, aux poètes, aux critiques, mais à l’essence même de l’art et de l’éternelle raison.
        Voici la théorie positiviste sur l’art et son histoire :
        L’art a pour objet de satisfaire a des besoins plus délicats et plus rares que les autres besoins de l’espèce humaine, mais qui ne sont pas d’une autre nature que les appétits matériels. L’industrie nous assure le nécessaire, l’art nous promet ces élégantes superfluités, ces raffinements, ce luxe enfin, qui deviennent pour l’homme civilisé une seconde nécessité presque aussi impérieuse que les besoins primitifs. A la suite de l’industrie, et sous la suprême direction de la science, l’art se développe, engendrant chaque jour des désirs nouveaux et plus apte chaque jour à produire des jouissances. En passant de l’empire de la religion sous celui de la science, en acceptant l’industrie comme un associé d’égale dignité et d’égale initiative, l’art ne peut que se multiplier et s’accroître ; il acquiert des moyens d’exécution plus prompts et plus faciles, une influence plus générale : il se met à portée de toutes les mains, de toutes les bourses, de toutes les âmes. Tant qu’il fut l’auxiliaire de l’idée religieuse, il resta vague, imparfait, mystérieux comme elle, réservé comme elle aux adeptes, n’engendrant d’émotions que chez les initiés, étroitement dogmatique, incapable de donner un plaisir qui ne fût précédé ou suivi d’une leçon.
        Dans sa seconde époque, l’art émancipé des sacerdoces, vivant de sa propre vie, livré à ses seules lois et aux inspirations du génie individuel, ne poursuivant d’autre but que l’expression de la beauté en soi, d’un idéal inaccessible et inutile au plus grand nombre des hommes, l’art demeure un privilège, la couronne des aristocraties, l’ornement et l’instrument des royautés et des patriciats, la fleur des civilisations oisives, rêveuses, préoccupées de je ne sais quel monde invisible dont la masse des hommes ne prend nul souci, dédaigneuse des biens positifs, indifférente au sort des multitudes.
        A quoi servent ces œuvres si rares, ces beautés si difficiles à saisir, ces aspirations si peu précises ? Toutes ces richesses impalpables, en quoi contribuent-elles au vrai bonheur du genre humain ? Sous le joug des religions, sous l’aiguillon de cette vaine philosophie qui reconnaît un monde supérieur au monde terrestre et se consume à la poursuite de ce néant qu’elle a nommé l’idéal, l’art n’a produit que des fantômes nobles, purs, élégants, si vous le voulez, mais sans réalité et sans vie, rien qui puisse entrer dans l’usage et le plaisir quotidien. L’art n’a procuré aux hommes que des jouissances et des bienfaits imaginatives réservés à nos minorités d’oisifs, dangereux à bien des titres par la séparation qu’ils établissent entre les classes, par l’orgueil qu’ils suscitent chez les privilégiés, par le dénûment d’émotions agréables dans lequel cet art aristocratique laisse plongés les trois quarts des hommes.
        Mais, dans la phase où nous entrons, l’art, inspiré de la science, associé à l’industrie, servi par elle et la servant tour à tour dans la production du luxe, des plaisirs délicats, de tous les objets destinés à charmer l’imagination et les sens ; l’art cesse d’être une œuvre d’exception, une chose rare et presque inutile, une jouissance interdite à la multitude : il pénètre dans les goûts, dans les mœurs et presque dans les aptitudes de tous. Une foule de procédés, aussi exacts qu’ingénieux, multiplient à l’infini les exemplaires des chefs-d’œuvre. Réservées jadis aux temples des dieux, aux palais des patriciens, aux édifices politiques, l’architecture, la sculpture, la peinture, répandent leurs ornements dans tous les carrefours. Un peuple de statues s’élève dans les villes ; des flots de musique et de peinture courent à travers nos demeures. Il n’est pas de besoin si vulgaire qui n’ait aujourd’hui son temple embelli par les arts. Les plus hautes aspirations de la nature humaine, le patriotisme, le sentiment religieux n’ont pas suscité autrefois d’aussi nombreuses armées de peintres, de statuaires et d’architectes.
        Les boutiques des marchands, les auberges, les gares de chemins de fer, les lieux consacrés aux plus grossières réunions réclament le travail des Muses, et en obtiennent de somptueux ornements. Les cafés deviennent des expositions de peinture, de musique et bientôt de littérature. Entre deux pipes et deux chopes de bière, un maçon peut comparer Beethoven à Mozart, Ingres à Delacroix, Thérésa à Racine et à Corneille ; le Parthénon et les chambres du Vatican ont prêté, peut-être, à ce sanctuaire, quelques figures correctement reproduites. Phidias et Raphaël ne sauraient être absents d’une aussi belle fête. Parmi ces flots d’admirateurs, ils ont peut-être un grand nombre de futurs émules. Sans aller encore jusqu’à la théorie du phalanstère qui nous promettait, par chaque groupe de dix-huit cents personnes, un Homère, un Shakespeare, un Michel-Ange, un Newton, et ainsi de suite dans tout l’ordre intellectuel, n’est-il pas certain qu’une foule de vocations restent étouffées, qu’une foule de génies meurent en germe, et que la vulgarisation indéfinie des objets d’art doit susciter une foule de talents originaux ? La facilité de reproduire exactement et de multiplier en exempalires innombrables les chefs-d’œuvre de l’art, n’est-ce pas là un incontestable progrès et un accroissement de l’art lui-même ?
        Telle est, sans exagération aucune, mais dans toute sa nudité, l’idée que se font des arts les positivistes, les savants matérialistes, la plupart des démocrates, tous ceux, en un mot, qui prétendent représenter le progrès. Or, cette vulgarisation de l’art, cette facilité de multiplier les reproductions des chefs-d’œuvre, c’est un perfectionnement de la science, de l’industrie, un accroissement de la richesse, un bénéfice de la démocratie ; mais c’est un progrès absolument étranger à l’art lui-même, un fait dont les Muses n’ont pas le mérite et ne recueillent pas les fruits. Je comprends que notre siècle soit fier à juste titre de tout ce qu’il a produit en ce genre, qu’il y voie un témoignage considérable de la puissance de l’homme, qu’on en tire un argument en faveur de la perfectibilité humaine en général ; mais tout cela n’ajoute rien à la perfection propre de chacun des arts ; ce n’est pas même une phase particulière de l’histoire de l’art comme l’a été, au seizième siècle, l’avènement de la musique ; c’est l’avènement, c’est la domination des sciences et des procédés industriels.
        On a pu vanter la musique comme le plus parfait de tous les arts ; se féliciter de sa prépondérance ; ce n’est pas notre opinion ; mais nous ne discutons pas ici de la beauté relative de chaque Muse. Que les amoureux de la musique la tiennent pour la plus pure et la plus charmante, et, comme elle a grandi la dernière, qu’ils affirment que l’art a suivi jusqu’à elle une marche progressive et qu’elle est le couronnement de ce merveilleux édifice, nous n’y faisons pas obstacle. La question est de savoir si, dans la perfection de la musique, l’art n’a pas atteint son suprême et dernier développement, s’il est par lui-même indéfiniment progressif, comme la science, comme la richesse, comme la sociabilité ont la prétention de l’être. Ayant fait son œuvre, ayant exprimé, inspiré tous les sentiments chers à l’humanité durant ses premiers âges et les diverses formes de l’idéal qu’elle avait adoré jusqu’à nous, parvenu à son apogée, l’art a cédé la place et la primauté à un autre ordre d’inspirations, au culte d’un autre idéal servi par la science et par l’industrie. Dans l’ensemble de la destinée de l’homme et de sa carrière sur ce globe, est-ce là un progrès ? Heureux ceux qui osent l’affirmer !
        Pour notre compte, nous ne saurions admettre qu’aucun des merveilleux accroissements de la science et de l’industire contemporaines ait eu pour corrélatif un progrès dans l’art. La peinture, la statuaire, l’architecture de notre temps restent évidemment inférieures à celles des grandes époques, malgré le perfectionnement des moyens d’exécution que leur a procurés la science moderne ; l’amélioration, la vulgarisation des procédés techniques aboutissent tout simplement à faire de l’art une industrie et non point à enrichir, à élever, à féconder l’art lui-même. L’art puise sa vie à des sources toutes différentes ; la science et l’industrie ne sont et ne peuvent être, vis à vis de lui, que de très humbles servantes. Aujourd’hui que ces servantes sont devenues maîtresses, l’art n’a fait que subir une déchéance, au lieu d’accomplir un progrès.
        L’art ne reconnaît au-dessus de lui que deux choses : la religion et la philosophie ; c’est d’elles seules qu’il reçoit l’inspiration créatrice, c’est dans leur sein qu’il a pris son origine. Il n’est même pas exact de dire que les arts aient deux sources d’inspiration et deux origines distinctes. Ils sont nés tous et se sont développés avec le sentiment religieux ; ils sont tous fils du sanctuaire. Quand nous nommons la philosophie comme une de leurs nourrices, c’est en considérant la philosophie comme une seconde phase de l’idée religieuse ; c’est en prenant ce mot pour désigner les croyances réfléchies qui succèdent aux croyances naïves et spontanées. L’art traverse pareillement ces deux phases. On a souvent débattu la question de savoir laquelle des deux est préférable pour lui. Cette question nous semble résolue par l’histoire. En Grèce, en Italie, en France, c’est entre ces deux périodes et sur la limite où elles se confondent, que tous les arts ont atteint leur perfection.
        La musique est arrivée la dernière à son point culminant. Ses plus grands chefs-d’œuvre sont presque d’hier. Beethoven est mort en 1827. Comme tous les autres arts, elle était née dans les temples, mais le sentiment religieux était déjà bien affaibli dans notre Europe quand la musique a obtenu ses plus grands succès. J’en tirerai en passant cette conclusion, que la musique est fort loin d’être l’art le plus spiritualiste et le plus religieux, comme le prétendent quelques critiques. C’est un fait digne d’être noté que la grande heure de la musique, entre Mozart et Beethoven, tombe en plein dix-huitième siècle.
        Quoi qu’il en soit de la valeur morale et religieuse de la musique, il est évident que, dès aujourd’hui, cet art n’est plus en progrès, et qu’il subit la même évolution que tous les autres. Les moyens d’exécution se sont accrus démesurément ; qu’est-ce que la harpe de David et les trompettes des lévites auprès des innombrables et formidables instruments de nos orchestres ? C’est bien moins encore que ne serait la palette de Polygnotte [sic] et d’Apelles à côté de celle que la droguerie moderne peut fournir à M. Courbet. Sans oser dire, quoique nous en soyons très convaincu, que la musique succombera sous l’instrumentation, nous devons constater qu’en ce moment, avec tous les autres arts, elle se matérialise, elle s’abaisse, elle se corrompt, à mesure qu’elle se fait plus populaire. Quoique venue la dernière, elle est entrée déjà dans la phase où se trouvent aujourd’hui la peinture, la statuaire, l’architecture. Elle est aussi avancée, en donnant à ce mot sa double acception.
        Il faut conclure de tout ceci que l’idée du progrès illimité et indéfini, quand elle serait juste pour les autres branches de l’œuvre humaine, est absolument inapplicable aux arts. L’art est destiné à parcourir un certain nombre de saisons, au delà desquelles il est impossible de concevoir pour lui un nouveau développement. Les incontestables et vraiment merveilleux progrès accomplis depuis un siècle par la science et l’industrie n’ont fourni aux arts que des moyens d’exécution plus faciles, des procédés adroits pour produire plus vite et plus abondamment, et pour se rendre plus populaire, mais pas un seul principe de créations originales et de véritable progrès. Les exemples et les œuvres surabondent : c’est sans doute une très intéressante et précieuse découverte que la photographie dans ses rapports avec les arts ; elle est appelée à vulgariser, à rendre familiers aux plus pauvres une foule de modèles et de paysages lointains ; mais qui songe à la considérer comme un progrès sur la peinture, ou seulement sur la gravure ?
        Qui oserait même prétendre que les ressources qu’elle peut fournir à l’étude de la peinture sont pour cet art lui-même un véritable élément de grandeur et de perfection ?
        L’abondance des ressources techniques et des moyens matériels d’exécution n’est qu’un avantage très secondaire pour les arts. Tout dépend du génie qui emploie ces procédés et du principe qui inspire ce génie. Il n’y a de grandes évolutions possibles, pour les arts en général et pour chaque art en particulier, qu’à la suite d’une évolution de l’idée religieuse. Ceux qui croient, s’il en est quelques-uns, à la future apparition d’une foule de religions nouvelles, dont chacune sera plus parfaite que la précédente, peuvent admettre la naissance d’une foule de formes nouvelles et de plus en plus parfaites de chacun des arts, et qui sait ?… la découverte d’un art nouveau, qui ne serait ni la poésie, ni la peinture, ni la statuaire, ni la musique, ni l’architecture, et qui n’a pas encore de nom ; [cinéma] ceux là, plus nombreux, qui considère la philosophie positive, l’athéisme et le matérialisme comme un grand progrès sur la religion chrétienne, et qui proclament la fin de toutes les religions, admettent comme le dernier terme du perfectionnement de l’art son mélange avec l’industrie. L’art, pour eux, n’est qu’un instrument de bien-être plus raffiné. Cette doctrine n’implique que la diffusion et la production plus faciles des œuvres d’art, mais non pas la perfection intrinsèque de chacun d’eux et l’accroisssement de sa sphère. Pour rêver un renouvellement, une transformation, un accroissement de l’art, une phase nouvelle de son histoire, analogue à celles qui se sont produites par l’avènement de la statuaire et du génie grec après l’art égyptien, par l’avènement de la peinture avec le génie chrétien, par le développement de la musique avec le naturalisme de la Renaissance et le vague humanitarisme du dix-huitième siècle, il faut rêver aussi l’apparition d’une religion nouvelle. Mais quand on est convaincu de la stabilité et de l’éternité du christianisme, on doit croire aussi que le progrès des arts s’est achevé dans son sein avec celui de la métaphysique et de la morale.
        Cela ne veut pas dire que les arts soient finis, ils ne finiront qu’au moment où finira le spritualisme religieux. Le jour où la philosophie positive et les progressistes humanitaires auront détruit, comme ils l’espèrent, les derniers vestiges du christianisme, ils auront complètement aboli les derniers principes de l’art.
        La religion vivra et les arts vivront, c’est notre croyance ; mais il faut cesser d’espérer que les arts dépassent l’idéal qu’ils ont atteint, pas plus que l’idéal chrétien ne sera dépassé. Tout ce qu’on peut raisonnablement prétendre, c’est que les émotions et les enseignements de l’art seront mis à la portée d’un plus grand nombre, comme on peut espérer que l’idéal chrétien, que l’imitation du Christ se répandra de plus en plus parmi les hommes. Il y a là de quoi satisfaire les amis les plus enthousiastes de chacun des arts. Pour notre compte, le Parthénon et les cathédrales, Phidias et Raphaël et enfin Beethoven nous suffisent parfaitement. Nous n’imaginons rien de plus grand qu’eux, chacun dans sa sphère ; nous vivrions encore quelques centaines d’années, que notre admiration pour tout ce qu’ils représentent ne serait pas épuisée. Nous croyons que, dans une foule de siècles, l’humanité trouvera encore ces grandes œuvres et ces grands génies à son niveau ; à moins que, de progrès en progrès, la philosophie positive n’ait ramené l’homme à l’état physique, moral et social du singe, notre premier ancêtre, comme chacun sait.

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