page crééée le 28 octobre 2004
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II

        Pour réduire à sa juste valeur la théorie du progrès nécessaire et indéfini, il suffirait de poser deux principes, regardés jusqu’ici comme des axiomes du sens commun, mais niés, il est vrai, par les sectes nouvelles : la liberté de Dieu et le libre arbitre de l’homme. Nous n’avons pas besoin de plaider ici en faveur de ces deux dogmes ; faisons simplement appel à la croyance immortelle de l’homme en sa liberté morale. Notre âme est libre en ses déterminations ; elle peut choisir bien ou choisir mal ; elle peut embrasser la vérité ou l’erreur ; elle peut résister par l’intention à l’ordre divin, ou s’y associer avec amour. Ce sont là, pour nous, des articles de foi contre lesquels rien ne prévaut ; nous rejetons de prime abord dans la doctrine du progrès tout ce qui porterait atteint [sic] au principe de la liberté morale. L’homme est appelé à monter, mais il peut déchoir ; voilà le vrai.
        Il est impossible de déterminer à l’avance quel usage fera l’humanité de son libre arbitre ; s’il faut espérer qu’elle s’élèvera toujours plus haut vers la vérité, vers la beauté et la bonté, il faut craindre sans cesse qu’elle ne s’éloigne. Toute l’histoire, à défaut de la philosophie, ne nous prouve-t-elle pas combien l’humanité est faillible ? Il n’y a donc pas pour les choses humaines de progrès fatal, impossible à éviter, certain comme le développement des choses de la nature. Prétendre que la condition de l’homme et ses œuvres terrestres iront en s’améliorant à l’infini, c’est affirmer d’abord qu’il est impossible à l’homme de prévariquer, et que la présence de l’humanité sur ce globe, que ce globe lui-même, sont éternels, deux affirmations également inadmissibles. Le simple bon sens nous démontre que l’humanité aura un terme en ce monde, comme les nations, commes les individus ; enfin le pouvoir qu’a l’homme de résister à tout ce qui pourrait l’améliorer est un fait malheureusement trop évident. Cette faculté de résistance peut-elle prévaloir contre les desseins de dieu ? Non sans doute ; mais il n’est pas au pouvoir de Dieu de violenter le libre arbitre de l’homme.
        J’admets qu’à travers les résistances et les prévarications individuelles, Dieu conduise l’humanité par des voies inconnues vers un but fixé d’avance. Cette parole si souvent citée, « l’homme s’agite et Dieu le mêne [sic] », peut être invoquée à l’appui d’un progrès nécessaire et continu. Mais rien ne saurait prévaloir contre la faculté accordée à l’âme de se déterminer et de choisir. La liberté, c’est l’essence même de l’être humain. L’humanité reste à jamais libre, en ce monde, de s’élever ou de déchoir, de se sauver ou de se perdre. S’il est infiniment probable que le destin de l’homme est d’atteindre, dès cette vie, un très haut degré de lumière et de vertu, il est absurde d’affirmer que cette progression n’aura pas de terme, puisque l’homme est évidemment borné dans sa puissance, et notre globe borné comme nous dans la durée.
        Tout en rejetant l’idée du progrès absolu et fatal de la perfectibilité illimitée, ne peut-on admettre des accroissements très probables et très considérables dans tout ce qui fait la grandeur de l’homme ? On le peut et on le doit ; on a même le droit d’ajouter qu’il n’est guère possible d’assigner un terme fixe à cette ascension des sociétés humaines. La raison nous permet de croire à bien des progrès , l’imagination nous y pousse, notre amour pour nos semblables nous le fait désirer. Jusqu’où s’étendra ce perfectionnement ? Pour professer qu’il n’aura pas de terme, il faut croire à l’éternité de ce globe ; pour dire quand il s’arrêtera, il faut se vanter de connaître au juste l’âge de l’humanité et le temps qui lui reste à vivre. Nous n’avons pas cette prétention.
        Est-ce à dire que l’humanité n’ait pas à ce jour un âge quelconque ; qu’elle ne soit pas soumise à la nécessité des saisons, à cette loi de la croissance, de la maturité et du déclin à laquelle n’échappe aucun des êtres de l’univers visible, depuis l’hysope et la fourmi jusqu’au plus immense des soleils ? Nous croyons profondément à l’unité de la loi dans la nature ; notre globe et la race qui l’habite ont commencé et ils finiront ; ils sont tous deux à un moment de leur durée nettement distinct des autres moments, en un mot ils ont un âge, si difficle qu’il soit de préciser quel est cet âge ; ils parcourent une de leurs saisons, et le nombre de leus saisons est borné. Dieu seul n’a pas d’âge, pas de saisons, pas moments ; car dieu seul est éternel.
        Est-il absolument impossible, à l’aide de la philosophie, de la science naturelle, de l’histoire déjà si riche en documents, de prouver qu’il y a des âges dans le développement de l’esprit humain sans que le retour soit possible vers un âge écoulé et sans que la succession de ces âges constitue un progrès nécessaire ? L’histoire des arts nous démontre, avec la dernière évidence, cette succession des saisons dans l’humanité comme dans l’individu. Les arts n’acquièrent pas tous leur perfection au même moment de la vie des peuples ; sans doute ils coexistent à l’état rudimentaire dès le principe des sociétés ; à toutes les époques ils se prètent un mutuel appui ; mais ils se succèdent dans le principat et n’occupent que chacun à leur tour le rôle de coryphée. Depuis que les arts ont apparu dans l’histoire, chacun d’eux a-t-il suivi une marche ascendante, de telle sorte que, de progrès en progrès, et sans tenir compte des déviations passagères, il ait atteint de nos jours, un degre de supériorité incontestable sur les œuvres anciennes de deux et de trois milles ans ?
        Prenons l’architecture, la statuaire ; la la peinture même, quoique son avènement au principat soit de date plus récente et toute chrétienne. Nous ne posons pas la question pour l’architecture de notre époque, si fière cependant de tous les moyens dont elle dispose pour remuer des montagnes et pétrir la nature à sa guise ; notre époque est incapable d’architecture ; elle le prouve chaque jour dans les embellissements de Paris. Prenons dans les temps modernes les époques et les œuvres incontestées, le Moyen âge, la Renaissance, nos églises ogivales, les monuments italiens des quatorzième, quinzième et seizième siècles.
        Quel est le critique qui se chargera de nous démontrer leur perfection supérieure à celle du Parthénon ou même à celles des temples égyptiens ? Je ne l’ai pas encore rencontré ; et pour mon compte, je tiens encore l’architecture égyptienne et l’architecture grecque pour aussi parfaites que l’art du moyen âge et que le nôtre par conséquent. Tout ce qu’on peut faire de plus, c’est d’admettre l’égalité entre les anciens et les modernes, et de reconnaître qu’appelés à servir d’autres besoins, à exprimer d’autres sentiments, les édifices chrétriens ont réussi dans leur objet comme les constructions antiques ; mais pour la perfection intrinsèque et au seul point de vue de l’art, rien n’égale, rien n’égalera jamais le Parthénon.
        L’idée de comparer la statuaire de nos jours à celle de Phidias ne saurait traverser un esprit sérieux. Allons de suite au plus grand des modernes, à Michel-Ange. J’admets que la diversité des goûts et des points de vue amène une hésitation dans le jugement. Mon esprit à moi et celui de bien d’autres n’hésiterait pas. Mais enfin les plus fidèles croyants du progrès oseraient-ils attribuer au sculpteur florentin une supériorité sans partage ? Voici ce qui est évident : de Memphis et d’Athènes, à Florence, à Rome et à Paris, l’architecture et la statuaire en trois mille ans n’ont pas fait un seul pas dans le progrès. Aux yeux des poètes et des vrais critiques, elles auraient plutôt déchu.
        La peinture des anciens n’a pu survivre aussi complète que le marbre, leur bronze et leurgranit. Notre supériorité dans cet art et peut être présumée sans être certaine. Tenons donc Raphaël pour plus parfait qu’Appelles et Polygnote. Dans tous les genres autres que la représentation de la personne humaine, dans tous les détails et les accessoires de l’art, perspective, jeux de lumière, coloris, trompe-l’œil de toutes sortes, dans le paysage que nous avons créé, dans tous les ordres inférieurs, notre supériorité est éclatante. On ne saurait la contester dans l’expression des nuances du sentiment sur le visage ; mais, pour l’élégance et l’idéale beauté des contours, pour la perfection de la forme humaine, pour la force et la majesté viriles, pour la souriantes diversité des corps féminins, sommes-nous donc bien sûrs que Raphaël lui-même ait laissé si loin de lui les grands peintres de l’antiquité ?
        Tout ce qui nous reste de la peinture antique, à Pompeï, à Rome et ailleurs, n’est pas œuvres d’artistes, mais de praticiens. Nous n’avons pas un lambeau de six pouces couverts par le pinceau d’un maître. Quelques pans de murailles, décorés par des artistes anonymes, voilà tout ce qui nous reste des anciens. Quel est l’homme illustre de nos jours, je n’en excepte aucun, qui peut se vanter de dessiner une figure avec plus de justesse, d’heureuses proportions et d’élégance, que ces peintre en bâtiment de la Grêce et de l’Italie, à une époque où tout déclinait déjà dans la civilisation antique ?
        Un seul des arts, celui qui fut le plus longtemps stationnaire, a fait d’évidents progrès dans l’ère moderne ; il atteint de nos jours une perfection inconnue et à peine soupçonnée dans le monde ancien ; la musique, étroitement soumise à la poésie et confondue avec elle dans leur commun berceau, a conquis chez nous depuis trois siècles sa pleine indépendance ; elle exerce aujourd’hui sur les autres arts une véritable suprématie ; dans l’histoire de cet art, le progrès est éclatant ; il a été tardif ; ce n’est qu’au moyen âge que la musique sort pour ainsi dire de l’enfance par l’invention successive de l’orgue et d’une foule d’instruments plus parfaits que ceux des anciens.
        Ce perfectionnement des moyens d’exécution et de l’œuvre musicale en elle-même n’a rien ajouté à la puissance de la musique sur l’organisme de l’homme et sur son âme. Les effets miraculeux que produisant la musique sur les peuples primitifs, et jusque dans l’antiquité grecque avec les instruments les plus imparfaits, les plus barbares, mais en s’associant à la poésie comme une fidèle servante, dépassent, de tout un monde, l’action qu’exercent aujourd’hui les plus admirables orchestres, les plus puissances compositeurs une race devenue, pourtant, si nerveuse et si délicate.
        Malgré l’infériorité actuelle de son action morale, la musique en elle-même, et vis-à-vis de ses lois propres, n’en est pas mois infiniment plus parfaite de nos jours qu’aux siècles d’Auguste et de Périclès et sous le règne des Pharaons. Elle est en outre infiniment libre de se mouvoir dans sa sphère, ayant rejeté la domination des autres arts et les faisant servir à son tour. Quand elle daigne s’associer à la poésie, les paroles ne sont plus pour elle qu’un infime accessoire, un simple canevas sur lequel brodent ses doigts de fée. Elle a trouvé depuis le seizième siècle dans la société européenne sa saison propice, son âge d’or ; son jour de règne est à la fin venu. Elle a produit pendant cette période, avec Mozart, Beethoven et tant d’autres, ses œuvres capitales, auprès desquelles les œuvres de l’antiquité n’étaient que des préludes. De telle sorte qu’on peut conjecturer sans trop de risque, que ces merveilleux génies ne seront pas plus dépassés dans leur art qu’on n’a dépassé Phidias, Ictinus et Raphaël. La musique a eu son grand siècle au delà duquel il est impossible aux vrais artistes de rêver un progrès. Ce siècle dure encore, si l’on veut ; mais qui osera soutenir qu’il ne s’y manifeste pas quelques symptômes de décadence ?
        L’évolution des arts s’est ainsi complétée par le règne de la musique. Est-ce à dire que cette évolution témoigne d’un progrès continu, et que la musique, parvenue la dernière à son point culminant, soit le plus parfait de tous les arts, que le goût de la musique, l’aptitude à l’exercer, le don d’exprimer nos émotions sous cette formes, et si vous le voulez de produire à son aide au fond des âmes des agitations encore inconnues, soient la preuve d’une supériorité absolue de notre époque sur celles qui l’ont précédée ? Cet argument en faveur du progrès nous semble très contestable. La grandeur de notre siècle n’est pas là ; c’est en dehors des arts qu’il faut la chercher. Ce n’est pas de l’histoire des arts qu’il faut s’étayer pour démontrer par les faits de notre temps la perfectibilité indéfinie du génie humain.

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