page crééée le 28 octobre 2004
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Victor de Laprade

De l’idée de progrès appliquée à l’histoire des arts


Paris
Didier, 1882


I

 

        Il est impossible aujourd’hui de toucher à l’histoire, même à l’histoire littéraire, sans être mis en demeure de s’expliquer sur l’idée de progrès. Sous son apparence si haute, ce mot est un de ceux qui ont couvert le plus de crimes et fait dire le plus de sottises. Les religions positives n’ont jamais eu de sectateurs plus intolérants ques les pontifes de cette vague et nuageuse idole. Il faut fléchir le genou devant elle ou mourir. Mourir, comme on meurt de notre temps pour sa foi et sa liberté : c’est-à-dire renoncer aux honneurs, à la popularité, à la richesse. Cela est facile à un penseur honnête homme ; on y trouve même une véritable joie. Cependant un tel sacrifice est tenu quelquefois pour un martyre, et il rebute bien des courages. Aussi tout le monde s’incline devant ce mot de progrès, sans se mettre en peine de comprendre.
        Ce nom magique, prononcé à tort et à travers, sait tantôt achalander une boutique, tantôt mettre en vogue un système. Du plus petit industriel au plus grand politique, chacun se hâte d’en illustrer ses prospectus. Il suffit d’une adhésion sonore à ce substantif mal défini pour conquérir brevet d’esprit profond et libéral. L’hésitation à croire sur parole est flétrie de l’accusation d’ignorance et d’aveuglement.
        Ayez consumé des années déjà nombreuses dans la poursuite de la vérité et de la beauté morale, dans l’étude passionnée des formes diverses du sentiment religieux et du génie littéraire, embrassez dans votre sympathie toutes les œuvres sincères, même les plus opposées à votre foi et à votre goût ; en vain vous aurez affirmé les droit de la conscience, le devoir du perfectionnement intérieur et social, la noblesse et la liberté de l’homme ; en vain vous aurez visé par vos écrits à susciter les hautes aspirations, à relever les courages, à lutter contre les servitudes qui entravent les âmes et les nations dans leur essor vers la grandeur et vers le bien ; si vous n’avez pas professé que le siècle présent est supérieur par droit de naissance à tout ceux qui l’ont précédé, et que l’humanité, quoi qu’elle fasse, sera meilleure et plus heureuse encore dans le siècle futur, vous n’avez qu’une intelligence étroite et timide, suspecte de quelque fanatisme rétrograde, peut-être même de quelque sordide calcul. Vous blasphémez la lumière et les « idées modernes », vous êtes un esprit sombre, amer, jaloux, un mécontent à tout prix, et presque un ennemi de votre peuple.
        Cherchons donc, bien sérieusement, dans quelle mesure il faut adhérer à cette religion du progrès ; écartons pour cela les nuages dont ses mystiques l’enveloppent, afin de lui conserver le prestige du merveilleux.
        Ce n’est pas dans tel ou tel volume qu’on peut trouver la formule précise du dogme nouveau ; l’idée du progrès a des milliers d’évangélistes, sans avoir encore un symbole bien déterminé. C’est de l’ensemble des affirmations de la science et de la politique de notre temps, des aspirations de la poésie et de l’art, des espérances communes aux masses populaires et à certains esprits d’élite, et chaque jour exprimées par les événement et les écrits, que nous essayerons de tirer les divers articles du Credo de notre siècle sur la perfectibilité humaine.
        A cette noble croyance d’un progrès sans limite pour l’âme humaine, mais en l’appliquant au bonheur terrestre, on voudrait aujourd’hui subordonner toute religion, on se sert d’elle pour battre en brêche le christianisme. Voyons quels sont les titres de cette doctrine à remplacer tout autre dogme sur la destinée humaine. Sachons à quel degré elle peut s’allier avec d’autres principes également précieux à notre conscience.
        Tâchons avant tout de traduire ici avec un soin scrupuleux, en quelques théorèmes clairs et nets, les effusions lyriques qui composent jusqu’à ce jour la philosophie du progrès.
        Voici ce qu’on en peut tirer de positif :
« Depuis que l’homme a paru sur la terre, il n’a cessé de s’améliorer physiquement et moralement ; ses lumières, sa moralité, son pouvoir sur le monde extérieur, son bien-être s’accroissent de siècle en siècle, fatalement, par le seul effet de la durée et sans qu’on puisse assigner de terme à cette progression. Quoi qu’il veuille et quoi qu’il fasse, l’homme est en ce monde indéfiniment perfectible et destiné à s’élever, sur ce globe, à des degrès de science et de bonheur que nos pères ne soupçonnaient pas et qui nous étonneraient nous-mêmes. Les adeptes de la doctrines n’admettent pas de limite à ce pouvoir temporel dont l’homme s’investira lui-même dans la création et à la science que suppose ce pouvoir. Nous pourrions citer mille preuves de l’immensité de ces espérances et des éblouissements prophétiques qu’elles suscitent chez les penseurs tenus pour les plus libres et les plus clairvoyants.
        Il y a quelques années, un éminent écrivain nous annonçait ceci dans un article de la Revue des Deux-Mondes : « Un jour, du globe où nous habitons, l’homme échangera des informations avec les sphères les plus lointaines, saura ce qui s’y passe, y donnera de ses nouvelles et jouira, du fond de son cabinet, de cette vue complète, de cette intime pénétration de l’univers que nous autres chrétiens n’attribuons qu’à Dieu, et, dans une certaine mesure, aux âmes bienheureuses[ »]. Dans ses Dialogues philosophiques, le même penseur, plus audacieux que tous les poètes, nous promet un avenir ou [sic] les savants règneront sur l’humanité d’une façon si absolue, que leur volonté, et je ne sans quel fluide qui jaillira de leurs manes suffiront à foudroyer les récalcitrants. Il est vrai que notre cher confrère, M. Renan, donne à cette partie de son livre le titre de Rêves. Quand on nous parle de la perfectibilité indéfinie de l’epsèce humaine, on prend donc ce mot à la lettre et dans son sens le plus absolu ; l’homme sans sortir de la terre, est en train d’y devenir Dieu. Voilà une des formules qu’on pourrait donner de la loi du progrès sans faire violence aux thèses qui commentent cette loi.
        On s’explique du reste cette portée miraculeuse donnée à l’idée de progrès par certains adeptes, lorque, du milieu de toutes les grandeurs de notre civilisation chrétienne, on se replace par la pensée à l’origine que ces philosophes attribuent à l’espèce humaine. Tous n’admettent pas, il est vrai, que l’homme ne soit autre chose qu’un singe perfectionné ; mais tous, en niant la révélation édénique aussi bien que les révélations suivantes, font des premiers humains des sauvages aussi grossiers, aussi ignorants que ces malheureuses peuplades de la Polynésie, qui en sont encore, après des milliers d’années, à l’âge de pierre, à la langue monosyllabique et à l’anthropophagie. Il est certain que si le singe s’est fait homme, que si la brute humaine, dont on trouve encore des échantillons dans quelques îles de la mer du Sud, s’est élevée par ses propres forces jusqu’à ce degré de perfectionnement que comporte l’existence des grands esprits du christianisme et de l’antiquité grecque, on peut considérer comme possible cette transformation de l’homme actuel en une sorte de magicien ou d’ange, dont le regard percera jusqu’aux sphères les plus lointaines.
        Si Platon et Bossuet sont issus d’un singe ou simplement d’un sauvage privé de toute révélation, on ne voit pas pourquoi, de la race de Platon et de Bossuet, ne sortiraient pas quelque jour ces sorciers tout-puissants et presque divins, prédits par les adeptes de la science moderne. La doctrine du progrès indéfini nous ouvre donc de magnifiques espérances, mais ses fruits immédiats sont moins brillants. N’examinons pas quels ont été et quels peuvent être ces résultats dans le domaine des faits ; restons dans le domaine des idées ; voyons quelles sont les conséquences de ce dogme du progrès dans les sciences historiques et politiques. Nous allons les déduire avec la plus sincère logique. Elle nous semblent à nous formidables, mais la critique moderne ne recule pas devant elles.
        Toute religion, toute forme de l’art et de la société humaine sont supérieures aux formes qu’elle remplacent. L’avenir vaudra mieux que le présent. Ni Dieu, ni l’homme ne peuvent rien contre contre cette heureuse fatalité. La victoire est le juge infaillible de la bonté d’une cause. Détruire, c’est améliorer. La perfection n’est pas un mérite moral ; elle ne dépend pas d’une volonté droite et éclairée. Elle est imposée par le temps ; c’est une question de date.
        On est bien forcé d’admettre quelques éclipses et quelques retards passagers dans cette marche ascensionnelle, inexplicables déviations de l’humanité fatalement ramenée dans la voie de l’avenir et condamnée, quoi qu’elle fasse, à la sagesse et au bonheur. Mais chaque révolution, chaque mouvement, chaque destruction nous rapproche, en définitive, d’un état supérieur. Brisons ce qui est bien, nous sommes assurés d’avoir mieux. En vain nous dissiperions l’héritage de nos enfant [sic] ; si appauvris, si mal élevés qu’ils soient, ils vaudront plus que nous, au moins dans leurs fils ou petits fils. En vain nous voudrions le mal ; c’est le bien qui s’accomplira.
        Est-il, d’ailleurs, un mal moral dans ce système ! Je n’en découvre qu’un seul : la résistance à ce qui vont nous remplacer, l’esprit de conservation.
        Voyez d’ici toute une morale nouvelle, entièrement nouvelle, immense progrès sur la vieille morale et la vieille politique !
        Poursuivons : La religion est une forme essentiellement transitoire, la forme enfatine de la connaissance humaine ; c’est une œuvre d’imagination et de jeunesse, l’explication superficielle du problème du monde, que l’esprit se donne à lui-même avant l’âge de raison. Aux religions immobiles succède la science progressive ; elle pénètre de plus en plus profondément les secret de la nature et réussit à la dominer ; à mesure que l’homme renonce à chercher le divin au-dessus de l’univers et de lui-même, et qu’il cesse d’adorer, il s’empare pour son propre compte des vieux attributs de la Divinité, il se sent devenu Dieu.
        L’art passe de l’empire des religions sous celui de la science, à moins qu’il ne soit destiné à s’évanouir avec la religion elle-même et la jeunesse de l’humanité, comme c’est l’opinion de plusieurs. On admet en général qu’il subsistera, non plus avec son caractère dogmatique et révélateur d’un idéal désormais aboli, mais comme un vulgarisateur de la science, ou comme instrument et ornement de la politique, ou, surtout, comme entrepreneur des voluptés sociales. Dans toutes ces hypothèses, serviteurs de la science, expresion d’un besoin inné d’émotions factices de plaisirs délicats, concours prêté par l’imagination à la propagation des idées, fleur de la richesse et du bien être croissant parmi les hommes, l’art est soumis à la lois [sic] du progrès ainsi que tout le reste ; et si le progrès ne l’abolit pas, chaque siècle, en vertu de ce même progrès, lui doit apporter une perfection nouvelle.
        Constatons, dès l’abord, que la question de l’histoire des arts est une des plus gênantes pour la doctrine de la perfectibilité fatale et indéfinie. Aucune des écoles qui la professent n’a donné, que nous sachions, sur la philophie de l’art, de théorie précise et complète. Nous entreprenons ici d’examiner dans quelle mesure il est possible de concilier les faits connus et tout le passé de l’art, avec ce système d’un perfectionnement nécessaire, infaillible et illimité, des sociétés humaines.
        Continuons à extraire de l’idée de la perfectibilité indéfinie de l’homme sur la terre, toutes les conséquences qu’elle renferme. Elle implique une morale, une politique, une métaphysique, une cosmogonie particulières. Elle favorise singulièrement, si elle ne l’a pas créée, cette histoire naturelle, toute récente, qui admet la transformation des espèces de l’une en l’autre et qui donne pour ancêtre à l’homme un singe perfectible. Elle enseigne en compensation à l’humanité qu’il n’existe pas d’être divin au-dessus d’elle ; la Divinité réside uniquement dans l’idée que notre esprit se forme de son existence ; nos progès sont le progrès même de ce Dieu, qui n’est pas mais qui devient. L’homme et le monde, tous deux fatalement progressifs, c’est là le Dieu qui se construit tous les jours, le Dieu en perpétuelle voie de devenir.
        Hâtons-nous de reconnaître que la doctrine de la perfectibilité des choses humaines n’engendre pas nécessairement cette étrange théologie, et que, renfermée dans certaines limites, elle peut s’allier avec le spiritualisme le plus pur. Nous l’avons présentée d’abord dans ses thèses les plus extrêmes pour prémunir les intelligences contre la séduction qui entoure ce mot de progrès. Prise dans un sens absolu et comme une loi irréfragable de l’humanité, l’idée de progrès entraîne des exagérations qu’il faut combattre. Voyons dans quelle mesure elle s’accorde avec la saine philosophie et les croyances chrétiennes.

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