page crééée le 28 octobre 2004
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Le progrès est l’une des idées prépondérantes
du 19e siècle. A cette époque, la Révolution
de 1789 est sans conteste la preuve de son existence. En effet, à la fin du 18e siècle se sont produits des actes d’une
importance majeure pour la destinée des peuples. On est passé
d’une vieille société qui semblait inapte aux changements
à une nouvelle société qui voulait décidemment s’améliorer.
D’une manière qui
peut paraître étonnante, dans la première moitié
du 19e siècle, cette idée de progrès dont toute l’humanité
doit bénéficier est inspirée du christianisme. Etonnante
en effet, puisque, lors de la Révolution, le principal reproche qui fut
fait à la religion était son immobilisme. C'était bien
sûr oublier que l'enseignement principal du christianisme est depuis toujours
l'amélioration personnelle, dans la recherche de la vérité
et la beauté morale. C’est-à-dire s’élever
de sa situation matérialiste (marquée par le péché
originel) vers la perfection, qui n’est qu’en Dieu (avec peut-être
une conception différente de la nature divine). De la perfectibilité
de l'être humain à la perfectibilité de la société,
le chemin paraît court. Cependant, il a fallu près de quatre siècles
(du 15e au 18e siècle) pour y arriver ; et surtout, il a fallu le passage de l'idée
de progrès de la religion à la philosophie. D'ailleurs, au 19e siècle, ces deux
domaines d'activité de la pensée ne sont pas opposés. Bien
au contraire, dans le siècle précédent, les philosophes qui édictent l'idée
du progrès de l'humanité sont des chrétiens convaincus
: Vico, Herder, Hegel. Et Victor de Laprade, en 1882, écrit que la philosophie
est « comme une seconde phase de l’idée religieuse »
parce qu’elle désigne « les croyances réfléchies
qui succèdent aux croyances naïves et spontanées »[1].
Mais si le catholicisme a réussi
à imposer une vision unique de la vie exemplaire à mener, la philosophie
n’est pas aussi unitaire. Il y a, au début du 19e siècle,
de multiples conceptions, dont celles des esprits positivistes et des matérialistes qui voient dans le progrès le
but ultime de l’humanité.
Bien entendu des voix ont réagi
contre ces conceptions qu’elles ont jugées
outrancières et fausses. Le poète lyonnais Victor de Laprade
(1812-1883) en fait partie. En catholique convaincu, il ne peut écouter
ou lire les thèses progressistes sans s’élever à
leur encontre et sans cesse leur opposer les dogmes de la religion.
Il expose ses idées dans
un texte intitulé De l’idée de progrès appliquée
à l’histoire des arts, publié dans ses Essais de
critique idéaliste, en 1882. Cette date tardive (il a 70 ans et
plus que quelques mois à vivre) n’est à double titre pas
surprenante. D’une part, il écrit en réaction à la
politique anticléricale de la troisième République et désire
se faire entendre dans le concert des réfractaires aux réformes sociales
qui s’opposent à l’emprise des congrégations religieuses
dans la société française. D’autre part, il dit son
dégoût envers l’industrie et la science, qu’il considère
comme les deux composantes de la nouvelle religion de la société
moderne et dont le progrès est le dogme.
Cependant, dans sa haine, il
fait l’amalgame entre les thèses de l’extrême-gauche,
marxiste ou communarde, et celles de la bourgeoisie capitaliste. En effet, ces
deux tendances croient de la même façon en la science et l’industrie,
cependant elles n’ont pas les mêmes idées quant aux buts
: si la bourgeoisie cherche un enrichissement immédiat et - comme Laprade
l'exprime dès les premières lignes de son texte - elle utilise
le concept de progrès dans une optique commerciale, les communistes rêvent
d’un bonheur terrestre dans le futur. Ce faisant, ces deux conceptions
repoussent la religion et, par là, le grand art, loin de leurs préoccupations.
Il est bien clair qu’aucune de ces deux directions ne saurait contenter l’auteur
qui ne peut accepter ni la laïcité ni l’athéisme.
Pour Laprade, la philosophie et le catholicisme doivent régir toute chose.
C'est ainsi qu'il avance que l’idée d'un progrès infini
de l’humanité est une véritable ineptie. D’une part,
parce que l’univers est condamné au jour du jugement dernier ;
il n’y a que Dieu qui soit éternel. D’autre part, ce serait
oublier le libre arbitre de l’humanité. En effet, « elle
peut choisir bien ou choisir mal » et « l’homme est appelé
à monter, mais il peut déchoir ».
Pour lui, on l'aura compris,
il n’est de mode de pensée que religieux, c’est-à-dire chrétien et même catholique. D’ailleurs, en écrivant que les différents arts «
sont nés […] et se sont développés avec le sentiment
religieux [, qu']ils sont tous fils du sanctuaire », il reprend l'idée que Hegel exprime dans son Esthétique : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie
ont tout d’abord servi à bâtir et à décorer
le Temple primaire et à y chanter les louanges de Dieu. Ainsi pour Laprade
tout art qui ne serait pas religieux ou philosophique n’a aucune raison
d’être ; car « tant qu’il fut l’auxiliaire de
l’idée religieuse, [l'art] resta vague, imparfait, mystérieux
comme elle, réservé comme elle aux adeptes, n’engendrant
d’émotions que chez les initiés, étroitement dogmatique,
incapable de donner un plaisir qui ne fût précédé
ou suivi d’une leçon ».
Donner une leçon, voilà
le maître mot de l’esthétique voulue par l’auteur.
Il ne peut se contenter d’un art qui « nous promet ces élégantes
superfluités, ces raffinements, ce luxe » qui, « à
la suite de l’industrie, et sous la suprême direction de la science
», engendre « des désirs nouveaux et plus apte chaque jour
à produire des jouissances ». Au contraire, il rêve
d’un art didactique en rapport avec une grande idée religieuse,
voire une idée philosophique. Mais, toujours selon sa conscience, il
est « convaincu de la stabilité et de l’éternité
du christianisme » et donc « que le progrès des arts s’est
achevé dans son sein avec celui de la métaphysique et de la morale
». Et s’il appelle l’avènement d’une «
religion nouvelle » qui verra aussi l’avènement d’un
art nouveau, c’est pour de suite émettre un doute énorme.
Serait-ce la photographie ? Non, cet art nouveau est peut-être «
une très intéressante et précieuse découverte […]
dans ses rapports avec l’art », mais il n’est pas un «
progrès sur la peinture, ou seulement sur la gravure » car «
elle est [seulement] appelée à vulgariser, à rendre familiers
aux plus pauvres une foule de modèles et de paysages lointains ».
Fille de la science et de l’industrie, la photographie n’est pas
un « principe de créations originales et de véritables progrès
». En résumé, elle est inapte à la louange de Dieu.
Et si l’art nouveau «
qui n’a pas encore de nom » dont il rêve l'avènement
était le cinéma (qui apparaît treize ans après la
publication de ce texte) ? Il s’agit en effet d’une forme nouvelle
de narration et de création. L’image en mouvement n’est-elle
pas un vieux rêve des artistes ? Mais, même si Laprade meurt avant
de connaître cette invention, on peut être assuré qu’il
n’y aurait pas donné plus d’intérêt qu’à
la photographie. En effet, le cinéma est lui aussi fils de la science
et de l’industrie. Il est avant tout technique et très peu artistique.
Et prenant pour modèle la vie de tous les jours comment peut-il montrer
les choses invisibles, le mystère divin ? Non, le cinéma ne redorera
pas le blason de la religion.
Sauf à considérer,
malgré tout, la science et l’industrie comme les deux ailes
de la religion moderne - ce à quoi, on l’aura compris, Victor
de Laprade ne peut se résoudre -, il préfère décreter
la mort de l’art (avant l’avènement d’un art
véritable et encore inconnu) et dire pouvoir se contenter du Parthénon
et des cathédrales, des œuvres de Phidias, de Raphaël
et de Beethoven que de se ravaler à « l’état
physique, moral et social du singe ».
[1] Toute sa vie, Laprade
rêve de l’association de l’amour et de la raison, "ces deux
ailes d’or" que l’homme possède pour atteindre Dieu.
Le texte que je publie
est celui publié au chapitre III des Essais de critique idéaliste,
(pages 49-77), aux éditions Didier, à Paris, en 1882.

Terrise père et fils,
Portait de Victor de Laprade
premier chapitre
deuxième chapitre
troisième chapitre
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