page créée le 8 octobre 2003
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Georges de La Tour, La Madeleine
repentante, v. 1640,
huile sur toile, H. 1,130 m x L. 0,927 m,
Washington, National Gallery, Ailsa Mellon Bruce Fund.
Une
femme est assise à une table. Elle a appuyé sa tête
sur sa main droite et de la gauche elle semble caresser un crâne.
Devant elle se trouve un miroir dans lequel se reflète le crâne.
La femme le regarde, comme plongée dans ses pensées. La
scène est noyée d’obscurité, elle est seulement
éclairée par une chandelle placée derrière
le crâne.
Ce tableau de Georges
de la Tour fait partie de la série des Madeleine repentante,
dont il est peut-être le plus connu. Le message qu’il exprime
est simple, c’est un Memento mori ("rappelle-toi que tu
vas mourir"), d’ailleurs, on y retrouve quelques éléments
des natures-mortes, aussi appelées Vanités : le miroir,
le crâne, la chandelle. Ils sont tous les symboles de la fragilité
de la jeunesse, de la beauté et de la vie en général
et s’adaptent parfaitement au thème de Marie-Madeleine
repentante.
En effet, l’hagiographie
de cette femme raconte qu’elle fut délivrée par
Jésus-Christ de sept démons (que d’aucun ont interprétés
comme les sept péchés capitaux, mais dont on a surtout
retenu la luxure). Par la suite, elle suivit le Messie dans sa vie quotidienne
d’une façon si assidue qu’elle est considérée
comme l’une de ses plus fidèles disciples. Cette assiduité
l’amena à être présente lors de la crucifixion
et lors de la mise au tombeau, alors que les apôtres (mis à
part Jean) avaient fui. Le matin du troisième jour, elle fut
l’une des femmes qui apportèrent des onguents pour le corps
du défunt et qui découvrirent le tombeau vide. Elle fut
aussi la première à qui le Réssuscité apparut
et lui demanda d’aller porter la Bonne Nouvelle aux apôtres.
Ce faisant, il lui fit jouer un rôle primordial dans l’économie
du Salut, il fit d’elle l’apostola apostolorum,
l’apôtre des apôtres. Par la suite, elle se rendit
dans le sud de la France et évangélisa la région
de Marseille. Elle se retira enfin dans une grotte de la Sainte-Baume
et vécut là pendant trente ans une existence d’ermite.
Le tableau de La Tour
est la figuration de la dernière partie de cette vie, dédiée à
la contemplation et à la méditation. Il se place dans une tradition picturale
remontant aux derniers siècles du Moyen Age, qui montre la Madeleine
dans sa grotte de la Sainte-Baume, seulement accompagnée
d’un crâne, d’un crucifix et/ou d’un livre (les
saintes Ecritures). Ici le crâne et le livre sont seulement présents,
posés l’un sur l’autre. Par ailleurs, l’artiste
fait intervenir un miroir. On sait que depuis très longtemps
(plus ou moins depuis sa création), cet objet est autant l’attribut
favori des coquettes dans lequel elles admirent leur éphémère
beauté que le symbole de leur vanité mais aussi, pour
les plus sensés, le symbole de la sagesse et de la vérité.
Ici la vérité est
simple à comprendre : Memento mori ! Ce n'est pas son visage qu'elle
voit mais un crâne.
Cependant, en regardant
ce tableau plus attentivement, une chose étonnante doit être
remarquée. Comment se fait-il que le spectateur, depuis sa position
latérale par rapport à Marie-Madeleine et au miroir, qui
semblent face à face, puisse voir le reflet du crâne dans
le miroir ? De deux choses l’une, soit nous voyons le crâne
et la Madeleine ne le voit pas, soit elle le voit et nous ne le voyons
pas. La première proposition, pour plus sage qu’elle puisse
être est à rejeter. En effet, il est difficile d’imaginer
que la Madeleine ait engagé une réflexion sur la mort
en admirant un autre reflet que celui du crâne et particulièrement
celui de l’obscurité qui l’entoure. Non, la construction
du tableau et le jeu du reflet et du regard donnent bien au spectateur
l’impression qu’elle voit le crâne dans son miroir.
Il faut donc déduire
que Georges de La Tour n’a pas représenté la réalité
telle qu’il l’avait peut-être devant les yeux en se
servant d’un modèle dans son atelier. Il est en effet absurde
de penser qu’il aurait dû choisir entre les deux propositions
réalistes que lui imposait la réflexion du miroir. En
représentant les choses de la manière dont il les a représentées,
il délivre un message beaucoup plus fort. De fait, le spectateur
voit ce que Marie-Madeleine voit aussi. Il est invité à se mettre à sa place.
Nous voyons avec ses yeux.
Ceci n’est pas étonnant, depuis longtemps la Madeleine
est la représentante de l’humanité auprès
du Christ. Tout comme elle, elle est née marquée par le
Péché originel et tout comme elle, elle a un penchant
à se laisser aller à la luxure. Mais, tout comme Marie-Madeleine
ayant rencontré Jésus qui l’a absoute de ses péchés,
l’humanité doit reconnaître le Christ et vivre dans
l’espoir de la même rémission.
Dans le tableau de Geourges
de La Tour, Marie-Madeleine engage donc les Chrétiens à
suivre son exemple : abandonner la vie insensée de débauches
et surtout ne pas croire aux faux semblants car le miroir, pour qui
sait regarder, dit toujours la vérité. Il renvoie toujours
une image de la mort.