Dans
les années 1880 se forme dans le village de Skagen (à l’extrémité
nord du Danemark) un groupe de peintres qui, à l’instar de
ceux de Barbizon ou ceux de Pont-Aven, recherchent des thèmes nouveaux
qui reflèteraient leurs désirs d’ailleurs et de nature.
Après un séjour
de quatre ans en France, le peintre danois Peder Severin Krøyer
s’installe pour l’été dans la paisible bourgade
en 1882. Enchanté par l’ambiance qui y règne,
il revient tous les ans avant d’y acheter une petite propriété.
Dans les tableaux qu’il
peint à Skagen, se ressent une certaine douceur de vivre et même
un évident désir d’indolence, qui marquent un rejet
de la vie quotidienne à Copenhague et, à plus forte raison,
à Paris. L’un de ses coins favoris est la grande plage au
nord de Skagen, sur le Kattegat (sur la mer Baltique). Il en représente
la longue perspective dans plusieurs tableaux, vers le nord ou vers le
sud avec des personnages qui se promènent (
Promenade à
Skagen ou
Après-midi d’été à
la plage, 1893) ou des enfants qui se baignent, comme ici. Il est
vrai que cette plage, qu’aucun rocher ou aucune végétation
ne coupe, est impressionnante. Elle s’ouvre vers des horizons lointains,
à la limite de l’inaccessible.

Peder Severin Krøyer, Promenade à Skagen, huile
sur toile, Copenhague, Musée royal d'art
Dans
l’œuvre qui nous intéresse, la plage n’est pas encore
un champ d’expérimentation plastique mais bien plutôt un
terrain de recherche thématique. En effet, notre regard n’est pas
emporté par les couleurs pastels vers le lointain mais est arrêté
par les barques sombres et surtout par les bambins qui se baignent. Je rappelerai
que ce thème est particulièrement apprécié par les
peintres naturalistes des pays du Nord. Il offre en effet une double lecture,
puisqu’il fait autant partie de la peinture de genre que d’une certaine
vision symbolique. L’insouciance des enfants qui batifolent dans l’eau
et sur le sable n’est pas sans rappeler la jeunesse perdue, voire la naïveté
édenique.
D’ailleurs, pour
appuyer l’impression de spontanéité indispensable
à toute scène de genre, Krøyer recherche un difficile
éclairage en contre-jour, qu’il représente avec une
grande
maestria. Mais la représentation de cet effet n’a
pas été sans mal, c’est-à-dire sans de nombreuses
études préliminaires (le motif de la fillette qui reste
habillée sur la plage a été l’objet de quelques-unes
d’entre elles). Mais de spontané, cette peinture n'a que l'apparence. En effet, ces études préliminaires démontrent que le peintre ne l ’a
pas créée sur le motif. Et, s’il est beaucoup
influencé par l’Impressionnisme, il est assuré qu’il
ne peint pas en plein air. Au contraire, sa composition étudiée
(avec ce grand espace au premier plan qui invite le spectateur à
participer à la scène) et sa technique « léchée
» démontrent qu’il a énormément travaillé
dans son atelier.

Peder Severin Krøyer,
Fillette debout sur le sable, huile sur toile
Il
est vrai que les peintres naturalistes nordiques ne recherchent pas la
même chose que les impressionnistes français. Quand, pour
ces derniers, la technique n’est qu’un instrument pour arriver
à leurs fins esthétiques, elle n’est aucunement remise
en question par les premiers ou du moins sont-ils toujours réticents
à l’asservir. Ainsi, Krøyer ne tente une simplication
des formes et une restriction de la palette que dans sa
Promenade
à Skagen, plus tardive.
Cela ne fait ainsi pas
de Peder Severin Krøyer un simple suiveur de la peinture française
contemporaine, mais sous l’influence de certaines écoles
d’art allemandes, et particulièrement celle de Düsseldorf,
les peintres du Nord créent un style propre, une branche
du naturalisme, qui a aussi de fortes ramifications en France, même
si on a très souvent tendance à l’oublier.
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