page créée le 7 mai 2004
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Josef Koudelka, Czechoslowakia, 1968

        Il est midi, le 21 août 1968 et l’ordre règne à Prague.
        Les troupes du Pacte de Varsovie viennent d’écraser le « Printemps de Prague ». La Václaviské Námesty, l’artère centrale de la capitale tchécoslovaque est presque vide ; seules quelques rares voitures blanches, quelques rares badauds s’aventurent sur les lieux du drame.
        Vide ! Plus un résistant. Le peuple a disparu. Après l’espoir des derniers mois, après l’agitation des derniers jours, les joies, les rires, les cris, un silence pesant s’est abattu sur la ville.
        Sur cette note d’abstraction, la photo de Josef Kouldelka termine la série consacrée aux évènements de l’année 1968 à Prague. Cette série exprime l’espoir d’un peuple en une société plus juste, plus libre, plus ouverte, en un mot, plus humaine. Dans le mouvement qui a boulversé les Etats-Unis (au même moment, je le rappelle, ce pays est en guerre au Viêt-Nam), puis l’Europe (la France en mai !), La Tchécoslovaquie, de l’autre côté du Rideau de fer, a voulu trouver une alternative au socialisme implacable, encore stalinien. Le peuple a voulu dire non à l’uniformisation, à la standardisation de la société. Non à la grisaille quotidienne, non à l’apologie du travail, non au totalitarisme.
        Mais dans la logique communiste, ce qui n’est pas fidèle à la ligne est contre-révolutionnaire, au service de l’impérialisme, de la dissidence capitaliste. Pour écraser la rébellion, les chars de Varsovie, de Sofia, de Berlin sont intervenus. Pour paraphraser une des rares phrases clairvoyantes de Bertold Brecht après l’écrasement du soulèvement de Berlin en 1953 : « le gouvernement aurait voulu changer de peuple ».
        15 ans plus tard, à Prague comme à Berlin, le pouvoir communiste emploie la force pour faire taire les rires, pour tuer l’espoir. Et le peuple est rentré chez lui pour enterrer ses morts. Il a laissé le terrain aux chars aveugles. Puis les chars sont partis et le terrain est maintenant vide. Plus de trace, plus de signe. Le silence règne. Il recouvre la joie comme un voile qui sait faire taire les aveux. Seul le photographe est encore présent pour témoignagner.
        Chose rare d’ailleurs en photographie, le photographe intervient lui-même dans son œuvre. Son bras, son poing, orné d’une montre, jaillit du côté gauche et couvre le tiers inférieur droit de l’espace pictural. Ceci est en accord avec l’esthétique de Josef Koudelka. Il aime à bouleverser les habitudes visuelles en jouant avec la profondeur de champs, qu’il annihile, pour faire surgir les premiers plans au milieu des autres.
        Mais, au-delà d’une recherche simplement formelle, le photographe propose par ce geste deux messages au spectateur : un témoignage direct de l’heure exacte de la fin du « Printemps de Prague » et un avertissement aux dirigeants. Un avertissement, puisqu’il reprend dans son œuvre l’esthétique révolutionnaire du poing, chère aux communistes des premières heures (par la suite, dans le réalisme socialiste, elle disparaît, remplacée par celles des sourires enchantés des enfants de Staline). Mais ici, ce poing n’est pas levé vers le ciel, symbole de résistance, il est comme abattu en travers de la perspective de l’avenue. Abattu, mais pas inerte, il est toujours fermement serré, c’est-à-dire actif. Le bras et le poing barrent la perspective, ils bloquent continuellement le regard en l’empêchant de s’évader dans le lointain, vers d’autres lendemains qui auraient pu chanter.
        En se mettant en scène de la sorte, Josef Koudelka n’est plus un intermédiaire, un esthète invisible. Il devient acteur dans sa propre œuvre. Il témoigne. Son bras surgit comme un cri violent. Sa photographie est un hurlement de haine et de désespoir dans le silence. Elle est, en noir et blanc, comme une trace indélibile sur le voile de neige tendu par les dirigeants communistes.

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