page créée le 6 juillet 2004
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Ernst Ludwig Kirchner,
Nu couché devant le miroir, 1910,
huile sur toile, H. 0,950 m ; L. 0,830 m,
Berlin, Brücke museum

        Le thème du nu féminin allongé est un poncif de l’art. On ne compte plus les nombreuses œuvres, tant peintes que sculptées, qui en représentent. Le thème du nu au miroir n’est pas non plus une nouveauté. L’exemple le plus connu est certainement la Vénus au miroir de Diego Velasquez. Mais pourtant, avec ce tableau, Ernst Ludwig Kirchner sait renouveler les poncifs, pour ouvrir la porte à la modernité.
        Où se cache-t-elle cette modernité ? Certainement pas dans le fait de représenter un nu féminin qui n’a rien de divin (si ce n’est selon les canons d’un quelconque art primitif). Depuis l’Olympia d’Edouard Manet, la nudité, dans tout ce qu’elle a de sexuel et de provoquant, est entrée avec grand fracas dans l'art. La modernité pourrait alors être vue dans la simplification des formes, inspirée justement des arts primitifs (africain ou océanien), ou bien dans les couleurs vives qui sont l’apanage des peintres du mouvement expressionniste allemand Die Brücke.
        Mais, la modernité se voit surtout dans le miroir posé au chevet du lit, dans lequel, à l’inverse de l’œuvre de Velasquez, la femme ne se mire pas. Tout au contraire, elle lui tourne le dos et semble regarder dans la direction du spectateur. Rejeté vers l’arrière - ou plutôt vers le haut du tableau (on ne peut définitivement pas parler de profondeur dans ce tableau) -, le miroir doit se contenter de réfléchir le dos de la femme.
        Mais que voyons-nous ? Le miroir ne reflète pas ce qu’il a devant lui. Comme muni d’une vie propre, il renvoie l'image de notre nu dans une position différente de celle qu’il prend devant nos yeux : le bras gauche (qui devient celui de droite dans le miroir) y est replié sur la hanche quand tout le corps apparaît reposé sur son côté droit (qui devient celui de gauche dans le miroir). Il apparaît que, dans cette toile, Kirchner a représenté deux moments différents du temps de pose de son modèle.
        Mais peut-on encore parler de pose ? Si la femme a bougé entre le moment où l’artiste la représente sur le divan et celui où il peint le reflet, ce n’est pas faire là preuve de beaucoup de professionnalisme. Qui est-elle cette dondon qui ne peut pas tenir une pose plus de dix minutes ?
        Mais qui parle de modèle professionnel ? Certainement pas Kirchner. La femme qu’il nous montre n’est pas de ces personnes à qui la pudeur commande de ne pas se montrer nu et encore moins pour de l’argent et qui gisent ou se tiennent debout des heures durant, dans des positions plus ou moins difficiles, de façon on ne peut plus apathique. Au contraire, la femme qu’il nous montre est justement une femme. C’est un être humain vivant, c’est-à-dire qui bouge. Le peintre la regarde bouger en éprouvant des sentiments humains à son égard et non pas perdu dans des rêves de gloire académique.
        Dans cette œuvre, Kirchner représente une composante de la vie que de nombreux artistes ont tenté, tentent et tenteront encore de faire intervenir dans leur œuvres : le mouvement et par là, le temps. C’est là la modernité, abandonner les désirs de montrer l’éternité silencieuse et immobile pour ne s’attacher qu’à ce qui est le lot des humains est qui n’est en rien plus détestable : la vie et au travers d’elle, le moment toujours renouvelé de l’admiration d’un corps nu.

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