page créée le 2 février 2008
retour à la page principale
retour à la page _expositions_


Carl de Keyzer, États-Unis. Washington. 2005.
Capitol Hill. Énergie et commerce.
Sous-commission des télécommunications et de l'Internet.
Débat sur le protocole d'habilitation de l'Internet, de la vidéo
et des bases de données
(détail).

Trinity, photographies 1991-2007, Paris, Bibliothèque nationale de France, Galerie de photographies (site Richelieu), 29 janvier-13 avril 2008

        En tant que photo-reporter, Carl de Keyzer interroge les lieux de violence du monde contemporain. Néanmoins, à l’inverse d’un Robert Capa, par exemple, il ne cherche pas à vivre les évènements en direct, il préfère passer après les guerres et prend en photo les dévastations qu’elles ont causées. Si Capa cherchait à être au centre des choses, de Keyzer questionne les périphéries. Capa cherchait le noyau primal de la violence : il tentait de comprendre de l’intérieur, de Keyzer tourne autour du trou noir, peut-être parce qu’il sait qu’il n’y a pas de noyau visible. Il scrute depuis les abords du gouffre. Capa a-t-il fini par trouver ce qu’il était venu chercher ? Toutefois, ce n’est pas une question de témérité. Les photos de Keyzer n’en sont pas moins fortes. Elles permettent de comprendre autre chose.
        Dans l’exposition Trinity, Les pérégrinations périphériques de Carl de Keyzer l’amènent à montrer autant les lieux décisionnels que les lieux d’action, qui s’opposent : d’un côté, ce sont les fastes précieux du Parlement européen, du Sénat américain, du Parlement chinois, de l’ONU ou du Vatican, de l’autre, ce sont le Congo, l’Ouganda, la Côte d’Ivoire, l’Angola et l’omniprésent Afghanistan. Cette opposition est renforcée par le format des photos, presque carré pour les premières, très allongé pour les secondes. Mais à chaque fois les être humains semblent perdus dans l’anonymat. Que ce soit dans l’espace de l’image ou dans l’insignifiance de leur rôle (au Sénat américain, par exemple, de Keyzer ne photographie pas les gens importants mais ceux qui les accompagnent, les regardent, les écoutent, les admirent ?). tout le monde est perdu devant une force destructrice qui les dépasse, qu’on soit bourreau ou victime.
        Pourtant, une chose frappe immédiatement dans cette opposition, c’est l’aspect paisible des lieux d’action face à la violence, toute intérieure, des lieux de décisions. Dans les premières, les gens vivent leur vie parmi les ruines, les enfants jouent sur les carcasses des avions ou des chars. Par contre, les visages sont tourmentés dans les ors de l’Occident, dévoilant les tourments des décisions.
        Où se trouve la violence ? Qui est violent ? Bien entendu, les photographies de Keyzer, et surtout leur agencement dans cette exposition, ne sont pas neutres. Les survivants des violences continuent à vivre malgré tout, quand les occidentaux fomentent toujours des plans pour acquérir des puissances économiques tout en semant au jour le jour le désordre et les haines. Cependant, ne nous méprenons pas ! Si le photographe s’intéresse aux parlements (européen, américain, chinois) c’est que les bourreaux agissent au nom du peuple, en notre nom. Ce serait trop facile de se dédouaner. Nous sommes les bourreaux. Nous sommes, qu’on l’accepte ou non, responsables des violences. Mais nous sommes aussi les victimes d’un système que nous ne pouvons pas contrôler. Nous sommes entraîner dans le grand maelström de l'histoire.
        Finalement, dans Trinity, Carl de Keyzer oublie l’instantanéité de la photographie. Il ne veut pas montrer l’immontrable, figure de l’innommable, caché dans le trou noir du temps infiniment court. Il expose la dialectique du monde contemporain, les rapports honteux qu’entretiennent les bourreaux avec leurs victimes (non seulement parce que des milliers de kilomètres et une énorme hiérarchie, dans laquelle se dissout les responsabilités, les séparent mais aussi parce que tout le monde est à la fois bourreau et victime). Plutôt qu’en reporter, qui travaille dans l’instant, De Keyzer fait œuvre d’historien de notre civilisation. Il impose une distance entre les évènements, une distance non seulement géographique mais aussi temporelle : entre l’événement violent et l’événement photographique. Il prépare les icônes contemporaines que les générations futures regarderont non seulement pour comprendre notre époque mais pour comprendre les noirceurs immuables de l’âme humaine.

catalogue : 176 pages, 97 ill., 50 €
site internet : Bibilothèque nationale de France
Lire la critique de l'exposition Robert Capa à Prague en 2004 : Robert Capa, Tváre dejin, Faces of History

retour à la page _expositions_
retour à la page principale