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Ingres 1780-1867, Paris, Musée du Louvre, 24 février - 15 mai 2006.
Selon le texte de présentation publié sur le site internet du Louvre, cette exposition
"propose un nouveau regard sur Ingres", regard nouveau qui peut être porté maintenant vu que "la
dernière rétrospective française consacrée à l'artiste
remonte à plus de quarante ans et la connaissance de l'œuvre de l'artiste s'est considérablement accrue depuis".
Pourtant, en parcourant les nombreuse salles, l'aspect innovateur de l'événement ne saute pas tout de suite aux yeux. Il faut réfléchir pour comprendre l'intérêt que l'exposition de telle ou telle œuvre et surtout leur juxtaposition apporte de nouveau. Si on passe de salle en salle, comme on a trop tendance à le faire, on voit les tableaux que l'on connaît si on a un peu fréquenté la carrière du père Ingres : ils sont presque tous là, de la Baigneuse de Valpinçon, à la Grande odalisque (oui ! celle qui a trois vertèbres en trop), du Vœu de Louis XIII à la Vierge à l'hostie, de L'Apothéose d'Homère à La Mort de Léonard de Vinci et pour le même prix, vous avez l'incontournable Bain turc et La Source, ainsi que les nombreux portraits (peints ou dessinés) qui jalonnent l'existence du peintre. Donc, à première vue, pas de grande révolution dans la vision qu'on a de monsieur Ingres. On retrouve ce qu'on sait déjà : la virtuosité technique, le manque d'intérêt pour la couleur et le modelé, la territorialisation et la liberté prise avec les formes sans oublier sa grande capacité à s'adapter à tous les régimes politiques du 19e siècle (est-ce le fait d'avoir grandi pendant la Terreur ? en tout cas, beaucoup d'autres artistes plus jeunes n'ont pas eu cette facilité).
Alors où sont les nouveautés tant attendues ? Elles doivent être resté enfermées dans le catalogue. Tant pis pour ceux qui ne voudrons pas l'acheter. Les dernières révélations sur Ingres leur resteront inaccessibles.
Toutefois, en réfléchissant à cette exposition (et sans regarder dans le catalogue), on peut se demander si la nouveauté que l'on nous fait miroiter n'est pas de présenter Ingres comme un innovateur plutôt que comme un pauvre diable de l'académisme, rôle qu'on a toujours tendance à lui donner. D'aucun, défenseurs invétérés de l'avant-garde innovatrice, pousseront de grands cris : comment peut-on considérer Ingres comme un innovateur, lui, le gardien du temple ? Mais laissons les crier, leur fanatisme les aveugle. Les moins intransigeants se rappeleront que Picasso et Matisse (entre autres) ont vu en lui un précurseur. Cependant, faut-il l'admiration de ces deux grands artistes, piliers insurpassables de l'art du siècle dernier, pour que monsieur Ingres devienne un partisan de l'art moderne ? Ce qu'ils ont vu chez lui n'était-ce pas un caprice attardé ? N'était-ce pas là la marque d'un intérêt pour les formes allongées et si peu naturelles du Maniérisme plutôt qu'une volonté de se défaire du carcan académique ? Car en effet, Ingres ne fut pas le premier à incruster trois vertèbres en plus à son modèle, les artistes maniéristes de la fin du 16e siècle s'adonnaient déjà à ce petit jeu formaliste. Et, en cela, Ingres faisait déjà preuve d'indépendance par rapport à son maître David.
Alors, quoi ? Ingres serait un artiste indépendant, et le premier d'entre eux ? tout le monde se serait fourvoyé à son propos ? que ce soit les tenants de l'académisme qui pleurèrent la disparition de David et rejetèrent la jeune génération indisciplinée, que cette jeune génération même qui voyait en lui un épouvantail… Ingres serait-il un incompris comme l'histoire de l'art en compte tant, mais qui aurait quand même connu les honneurs et la gloire, plus pour ce qu'il représentait que pour ce qu'il a vraiment fait ? Voilà quelque chose d'inédit.
Mais, est-ce là une nouveauté que l'on découvre seulement à notre époque ? Non, il suffit de reprendre le texte écrit par Charles Baudelaire à l'occasion de la première rétrospective consacrée à Ingres lors de l'Exposition Universelle de 1855 et l'on voit que le poète avait compris toute l'ambiguïté, l'ambivalence et la dichotomie de l'œuvre de l'artiste. Dans son texte, il répond aux questions qui lui sont venues devant l'ensemble des peintures : « quel est le but de M. Ingres ? Ce n'est pas, à coup sûr, la traduction des sentiments, des passions, des variantes de ces passions et de ces sentiments ; ce n'est pas non plus la représentation de grandes scènes historiques […]. Que cherche donc, que rêve donc M. Ingres ? Qu'est-il venu dire en ce monde ? Quel appendice nouveau apporte-t-il à l'évangile de la peinture ? » Il est vrai que juste avant il s'était écrié : « […] aujourd'hui nous sommes en face d'un homme d'une immense, d'une incontestable renommée, et dont l'œuvre est bien autrement difficile à comprendre et à expliquer. J'ai osé tout à l'heure, à propos de ces malheureux peintres illustres [Guérin et Girodet], prononcer irrespectueusement le mot : hétéroclites. On ne peut donc pas trouver mauvais que, pour expliquer la sensation de certains tempéraments artistiques mis en contact avec les œuvres de M. Ingres, je dise qu'ils se sentent en face d'un hétéroclitisme bien plus mystérieux et complexe que celui des maîtres de l'école républicaine et impériale, où cependant il a pris son point de départ. » Hétéroclitisme, le néologisme est intéressant, il appelle l'éclectisme qui fleurit dans la même époque. Ingres est-il un peintre éclectique ? La réponse est sans conteste oui. Ingres ne voyait pas son tableau par le tout mais par le détail (la preuve est apportée par l'étonnante Etude de nombril pour La Source exposée ici). Son art est analytique et non pas synthétique. Chaque morceau est beau mais le tout peut donner une impression désagréable. Ainsi, selon Baudelaire, la vision des tableaux d'Ingres peut être néfaste : « […] je tiens à constater une impression première sentie par beaucoup de personnes […] sitôt qu'elles seront entrées dans le sanctuaire attribué aux oeuvres de M. Ingres. Cette impression, difficile à caractériser, qui tient, dans des proportions inconnues, du malaise, de l'ennui et de la peur, fait penser vaguement, involontairement, aux défaillances causées par l'air raréfié, par l'atmosphère d'un laboratoire de chimie, ou par la conscience d'un milieu fantasmatique, je dirai plutôt d'un milieu qui imite le fantasmatique ; d'une population automatique et qui troublerait nos sens par sa trop visible et palpable extranéité. […] C'est une sensation puissante, il est vrai, - pourquoi nier la puissance de M. Ingres ? - mais d'un ordre inférieur, d'un ordre quasi maladif. C'est presque une sensation négative, si cela pouvait se dire. En effet, il faut l'avouer tout de suite, le célèbre peintre, révolutionnaire à sa manière, a des mérites, des charmes même tellement incontestables […], qu'il serait puéril de ne pas constater ici une lacune, une privation, un amoindrissement dans le jeu des facultés spirituelles. L'imagination qui soutenait ces grands maîtres, dévoyés dans leur gymnastique académique, l'imagination, cette reine des facultés, a disparu. » Baudelaire touche là au cœur de l'art du maître. Il arrive à ce je-ne-sais-quoi d'étrange, d'indicible, d'effrayant et peut-être d'excitant qui est cette "trop palpable extranéité" qui touche au "fantasmatique" qui exsude des tableaux d'Ingres. Extranéité, encore un néologisme qui appelle
cette fois l'hétérogénéité de Georges Bataille. Et si c'était là la modernité de monsieur Ingres ? Mais cette modernité peut-elle être entière sans l'imagination que Baudelaire refuse de reconnaître au peintre ?
Finalement, dans l'une de ces fulgurances qui sont la marque des grands esprits, l'auteur va jusqu'à comparer, « quelque énorme que paraisse ce paradoxe », Ingres à Gustave Courbet. Car, selon lui, ils ont tous les deux sacrifié l'imagination « sur l'autel des facultés qu'[ils considèrent] sincèrement comme plus grandioses et plus importantes […]. Mais la différence est que le sacrifice héroïque que M. Ingres fait en l'honneur de la tradition et de l'idée du beau raphaélesque, M. Courbet l'accomplit au profit de la nature extérieure, positive, immédiate. Dans leur guerre à l'imagination, ils obéissent à des mobiles différents ; et deux fanatismes inverses les conduisent à la même immolation. »
Et voilà Ingres privé en quelques mots de la pleine paternité de la modernité. Si, de son côté, Courbet a immolé l'imagination "au profit de la nature extérieure, positive, immédiate", ce en quoi il est en accord avec son époque positiviste et matérialiste, Ingres a préféré le faire "en l'honneur de la tradition et de l'idée du beau raphaélesque" dans une vision rétrograde et passéiste.
Ainsi, au-delà de l'évident désir de choquer le lecteur en comparant le vieux Ingres (il a soixante quinze ans) au jeune Courbet (il n'a pas quarante ans), Baudelaire a vu plus clair que la majorité de ses contemporains. Grâce à cette comparaison, il oppose ces deux possibilités de la modernité. Mais plutôt que de reconnaitre Courbet supérieur à Ingres, il les met tous les deux dos à dos et les oblige à considérer la suprématie d'un seul autre artiste. Suprême artiste parce qu'il aura compris la primauté de l'imagination sur les autres facultés grandioses et plus importantes, Eugène Delacroix.
Ainsi, même si Ingres en sort avec l'auréole d'artiste indépendant, il faut quand même préciser qu'indépendance ne veut absolument pas dire innovation. Et il est assuré que l'innovation est fille de l'imagination, tant recherchée par Baudelaire. Ainsi, si Ingres était indépendant, il n'était pas innovateur et si sa peinture vaut qu'on la regarde encore et toujours, il faut se rappeler que ce qui le poussait à créer, c'était toujours cette volonté rétrograde de retrouver la "perfection" des Grecs, le credo de l'Académie. Ce que les artistes réellement innovateurs (et indépendants par la force des choses) postérieur dans le 19e siècle ont toujours combattu.
catalogue, 406 pages + CD-rom, 39,90 euros.
album de l’exposition, 8 euros.
mini-site internet : www.louvre.fr
pour en savoir plus sur la Baigneuse de Valpinçon

J.A.D. Ingres, La Vierge à l'hostie, 1854,
H. 1,13m ; L. 1,13 m,
Paris, Musée d'Orsay