Page créée le 4 février 2004
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Jean-Auguste Dominique Ingres,
La Baigneuse, dite de Valpinçon, 1808,
Huile sur toile, H. 1,460 m; L. 0,975 m,
Paris, Musée du Louvre.
C'est
en 1801, à 21 ans, que Jean-Auguste-Dominique Ingres gagne le Grand
prix de Rome. Mais à cause du mauvais état des finances de
l’Etat, il ne peut se rendre dans la Ville éternelle que
six ans plus tard.
A la
fin de la première année de son séjour romain, il
envoie à Paris La Baigneuse – dite La Baigneuse
de Valpinçon, du nom d’un ancien possesseur –.
Rappelons que les pensionnaires de l’Académie de France,
pour quatre ans à Rome, sont obligés d’envoyer régulièrement
une œuvre à Paris pour que l’Académie juge des
progrès, tant techniques que thématiques, faits au contact
des œuvres immortelles de l’Antiquité et de la Renaissance,
en ayant bien soin d’éviter celles du Moyen-Age.
Dès ce premier
envoi, Ingres fait preuve d’une certaine liberté de ton.
Il abandonne pour un temps les thèmes majestueux issus de la mythologie
(tel le tableau qui lui a permis de gagner le Grand Prix : Achille
recevant les Ambassadeurs d’Agamemnon), pour montrer un simple
nu féminin dans l’intérieur suave d’un bain.
Il est bien ici question
de sensualité. Même si le modèle a prudemment tourné
le dos au spectateur, tout semble pourtant inviter celui-ci à s'approcher
: avant tout, le grand rideau vert sur la gauche, qui paraît venir
de dévoiler le corps dans sa plus stricte intimité ; mais
aussi la pose nonchalante du modèle qui semble perdu dans ses pensées
profondes (une introversion que l'on se plaît à croire due
aux vapeurs moelleuses du bain) et surtout la chair dorée et satinée
offerte au regard qui se réjouit de glisser sur cette nuque et
cette épaule chaudes, puis entre les deux omoplates jusqu'au bassin
potelé et le long de la jambe vers le doux petit pied auprès
duquel on découvre la mule rouge. Et ensuite remonter par le même
sillon pour pouvoir descendre cette fois-ci le long de ce merveilleux
bras jusqu'à la main, dont on n'aperçoit que le petit doigt,
négligemment posée sur le divan, lui-même incitation
à la paresse la plus exquise...
On pourra s’étonner
qu’Ingres choisisse ce thème pour son premier envoi. En effet,
il ne fait aucune références (ou très peu) à
l’Antique, époque bénite entre toutes, au cours de
laquelle le nu majestueux pouvait se montrer sans sous-entendu grivoix.
Avec cette Baigneuse, il apparaît tout d’abord que
l’artiste tente de défier les juges de l’Académie
et surtout son maître, le grand David. Celui-ci règne alors
incontestablement sur les arts français. Durant la Révolution
il a repris en main le monde de l’art après les « égarements
» sensuels de la peinture au XVIIIe siècle, signes d’une
société, la noblesse de l’Ancien Régime, en
pleine décadence.
Le jeune Ingres, en qui
de nombreux espoirs sont misés (on est pas impunément premier
Grand Prix de Rome), oserait-il renier l’enseignement de son maître
et choisir de verser dans cette peinture honnie ?
Ce n’est bien sûr
pas exactement le cas. Il est vrai qu’Ingres cherche déjà
à se détacher de la peinture sévère de David,
pour trouver sa propre voie. Mais, d'une part, la sensualité dont
il fait ici preuve, n'a rien à voir avec celle des peintres du
siècle précédent. Dans ce tableau, il s'agit de ce
que j'aurais envie d'appeler une sensualité plus réservée,
retenue. Le peintre ne fait pas dans le délire de la chair rosée
et sucrée dont le seul but est l'excitation des sens. La peau n'est
pas un sucre d'orge sans pour autant être de la porcelaine de Sèvres.
elle apparaît comme réelle, douce, réagissant avec
complaisance aux caresses de la lumière. Une peau qui ne propose
pas plus qu'elle ne saurait offrir.
D'autre part, il faut
se remémorer la situation de la France dans les premières
années du XIXe siècle. Si, en effet, de part sa position
officielle, David est toujours le gardien du bon goût, la période
d’un art révolutionnaire et rigide est de toute évidence
terminée. Dans ces années d’Empire, la nouvelle haute
société recherche d’autres œuvres que les grandes
machines néo-classiques. Après les terreurs de la Révolution,
on désire quelque chose de plus délicat, des tableaux qui
disent un renouveau des joies de vivre, desquelles s'exprime un certain
érotisme (un mouvement auquel David lui-même n’est
pas complètement étranger, d’ailleurs). Dans ce cas,
Ingres peut envoyer sa Baigneuse à Paris, il sait qu’il
touchera une corde sensible.
Par ailleurs, cette Baigneuse
est-elle si étrangère que cela à la thématique
antique ? Qu’est-ce qui nous fait croire que cette jeune femme est
une contemporaine ? Il n’y a aucun détail qui nous permettent
de l’avancer avec certitude. Grâce à un décor
réduit au minimum, l’artiste fait disparaître toutes
notions du temps. Les détails vraiment reconnaissables (les broderies,
la petite mule rouge, le jet d’eau à tête de lion)
ne nous permettent pas d’assurer une datation. La jeune femme peut
alors tout aussi bien être une femme du premier Empire français
ou une de ces riches patriciennes de l’empire romain. De plus, la
mode parisienne du début du siècle s'inspire largement des
formes antiques et notamment de celles que l'on découvre régulièrement
dans les excavations de Pompéi et d’Herculanum. Ceci permet
encore plus l’amalgame des époques. La Baigneuse fait
ainsi le pont entre deux empires, dont l’un est le reflet de l’autre.
Elle met les deux périodes au même niveau. Elle saura flatter
les juges de l’Académie.
Plus encore, avec ce tableau,
Ingres s’essaie dans un style, l’Orientalisme, qui fait à
cette époque, après l’expédition d’Egypte,
de plus en plus d’émules. En effet, grâce au même
minimalisme dans le décor, l’artiste fait disparaître
toute notion d’espace. Ainsi, on pourrait voir dans cette œuvre
l’intérieur d’une villa parisienne du début
du XIXe siècle ou romaine du Ier siècle de notre ère
ou encore athénienne du VIe siècle av. J.C., mais ce pourrait
tout aussi bien être un intérieur intemporel de cet Orient
que l’on découvre et qui fait rêver.

Jean-Auguste-Dominique Ingres,
La Petite Baigneuse, Intérieur d'Harem, 1828,
Huile sur toile, H. 0,350 M ; L. 0,270 m,
Paris, Musée du Louvre.
D’ailleurs, Ingres donne plus tard une réinterprétation de la Baigneuse dans une toile intitulée La Petite baigneuse, Intérieur d’Harem, en 1828, c’est-à-dire lorsque l’Orientalisme est pleinement accepté. Mais, cette version perd en intimité ce qu’elle gagne en description. Déjà, la peau du modèle de dos a perdu de sa chaleur, elle se rapproche maintenant plus de ce teint de porcelaine qui la fait ressembler à un bibelot charmant plutôt qu'à un être sexuellement désirable. Ensuite, il est évident que le spectateur (que l’on imagine avant tout masculin) se voit rejeté hors de la scène. La baigneuse s’est éloignée de lui en se rapprochant de ses compagnes. Elle est maintenant dans ce monde purement féminin et le spectateur est réduit à désirer inutilement ce corps qui ne s’offre plus.

Jean-Auguste-Dominique Ingres,
Le Bain turc, 1867,
huile sur toile, H. 1, 080 m ; L. 1,100 m
Paris, Musée du Louvre.
C’est peut-être
à la même période qu’Ingres commence son fameux
Bain turc, qu’il ne finit qu’en 1862 et dans lequel
notre baigneuse se trouve toujours au premier plan. Là encore,
l’environnement de toutes ces autres femmes ne permet pas de désirer
le beau corps qu’un malicieux rayon de lumière modèle
doucement. Dans cette toile, Ingres joue sur la saturation : il n’est
pas possible de convoiter toutes ces femmes, si bien que, puisqu’on
ne peut les avoir toutes, on en a aucune. Le harem, qui fait tant rêver
les hommes du XIXe siècle, leur fait voir tout ce qu’ils
ne pourront jamais obtenir et jamais honorer. S’il s’offre
à la vue, il est pourtant totalement inaccessible.
Tout ceci est par contre
totalement absent de la Baigneuse de Valpinçon. Dans celle-ci,
on sent tous les désirs et la fougue de la jeunesse, assoiffée
de découvertes dans un pays qui fait rêver : le modèle
est peut-être une putain d’un bordel romain, comme une prude
paysanne du Latium qui a accepté de poser et peut-être plus…
Mais ce peut être aussi une image de l’Italie elle-même,
toujours jeune car éternelle, à qui le jeune Ingres demande
de s'offrir sans prudence à ses assauts impétueux.
lire la critique de l'exposition Ingres 1780-1867, au Musée du Louvre