page créée le 11 juin 2005
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Paul Gauguin,
Ia Orana Maria, 1891,
huile sur toile, H. 1,137 m ; L. 0,876 m,
New York, Metropolitan Museum.

        On s'étonnera de voir qu'installé à Tahiti, où il est à la recherche d'un ailleurs idéal pouvant lui offrir des thèmes nouveaux, Paul Gauguin en vienne à peindre une toile catholique.
        Car catholique cette toile l'est assurément. C'est bien une Vierge à l'enfant que le peintre représente. Deux choses le prouvent : les auréoles qui ceignent les têtes de la mère et de son fils et le titre lui-même (qui prévient toute équivoque) : Ia Orana Maria (Je vous salue Marie) . On pourra ajouter la présente des deux femmes les mains jointes en prière qui finissent de démontrer le caractère religieux de cette œuvre.
        Pourtant, tout le monde sera d'accord pour dire qu'on est loin des représentations habituelles de la Vierge à l'enfant. Si, en effet, on retrouve toute la majesté distante de la mère soutenant le regard du spectateur, on s'étonnera tout de même de voir qu'elle porte son enfant à califourchon sur son épaule. Cette position est non seulement périlleuse (et si l'enfant tombait ?) mais en plus, la mère ne présente pas au monde son sauveur, au contraire, il est de trois-quarts dos, la tête posée sur celle de sa mère, seul son visage est tourné vers le spectateur, les yeux dans ses yeux.
        Et que signifie la présence de ces fruits exotiques posés en offrande au premier plan de l'œuvre ? Ce n'est pas là une pratique bien catholique.
        On pardonnera l'installation de cette scène de dévotion catholique dans le paradis perdu de Tahiti. On passera aussi sur l'utilisation de modèles tahitiens. Ces deux détails peuvent exprimer l'aspect universel du message christique. Gauguin n'est d'ailleurs pas le premier à le faire, depuis longtemps, les missionnaires ferment les yeux sur les représentations des personnages bibliques en Africains, en Asiatiques, en Amérindiens… Elles permettent une meilleure adaptation de leur religion dans ces sociétés.
        Par contre, les critiques d'art de l'époque, s'il y en eut, n'auraient pas manqué de s'indigner, entre autres choses, de la façon dont l'enfant Jésus est peint. Ces couleurs verdâtres font plutôt penser à un cadavre qu'au Dieu fait homme.
        Cependant, Est-ce le but de Gauguin de donner une œuvre fidèle à la ligne catholique ? Bien sûr que non. Le peintre, républicain et athée, n'a aucunement l'intention d'être intégré au nouveau groupe de peintres chrétiens qui voit le jour dans ces années autour de la fin du siècle et qui se réclame d'ailleurs de sa peinture (je pense surtout à Maurice Denis).
        Ce qui intéresse ici Gauguin, c'est ce qu'il l'intéressait déjà à Pont-Aven, c'est la permanence des passions humaines. Tout au long des âges de l'humanité, ces passions ce sont exprimées dans toutes ses œuvres qu'elles soient figurées, écrites ou mises en musique. Ce sont ces passions qui sont universelles car elles se retrouvent dans toutes les époques et dans toutes les sociétés du monde. L'amour partagé entre la mère et son enfant est l'une de ces éternelles passions. Et Gauguin, exilé culturel occidental, ne manque pas d'être surpris en rencontrant une de ces madones primitives qui le fait tout de suite penser à nos représentations de la Vierge à l'enfant, version sublimée de l'Amour.

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