page créée le 13 février 2003
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Le
même jour, j’ai été voir le Dr CARUS[7] : c’est
un grand et bel homme qui porte le génie empreint sur sa noble
physionomie. Il est auteur de plusieurs ouvrages, entre autres d’une
anatomie comparée que l’on traduit actuellement. C’est
lui qui a le premier observé qu’il y a du sang qui coule
dans les ailes des mouches. Il dessine aussi extrêmement bien. Il
sent admirablement la musique ; il raisonne sur les arts comme un homme
de génie.
Samedi
25, fait une visite au conseiller BOETTINGER[8], le vieillard plein de bonté,
de cordialité, et savant archéologue. Le soir, chez Mme
LOCHESSI, peintre de beaucoup de mérite : là nous avons
entendu Mme DEVRIENT, actrice d’un grand mérite, femme de
passion, violente, ayant tous les gestes d’un bon garçon
fantasque, et capricieuse comme un enfant gâté. Ses gestes
sont brusques, animés, presque comme ceux d’une Française,
moins la finesse et la grâce légère.
Le
25 nous avons été voir Rietschell, élève
de Rauch. J’ai vu son monument pour le feu roi. La statue est bien
pensée. J’ai vu aussi deux des quatre statues qui doivent
décorer le piédestal : la Justice et la Modération.
La première est bien ajustée ; les draperies sont d’un
beau caractère, et bien souples. Je n’aime pas autant la
seconde : les draperies n’ont pas de caractères, et mal exécutées.
Il dessine bien, mais sa sculpture est un peu froide.
Le
lundi, 27, nous avons été, avec Vogel, chez TIECK. Je suis
arrivé le premier, et il a été encore embarrassé
dans le premier instant ; mais, quelques minutes après, nous avons
parlé littérature, et alors, il a repris son attitude plus
aisée, et la conversation est devenue animée. Vogel a fait
un petit croquis pour la pose du portrait ; il ne voulait faire que le
buste ; je l’ai engagé à le faire en pied, c’est
plus monumental.
La
maison de Tieck est sur la grande place. Sous la porte cochère,
il y a une marchande de couronnes de fleurs, et, au bas de l’escalier,
une très grande quantité de caisses. On monte un escalier
extrêmement sombre, jusqu’au premier où il habite.
Le
28, mardi, à 2 heures, je vais commencer ce buste chez VOGEL. Le
matin, nous avons été voir le Cabinet des Estampes. On nous
a fait voir trois cents portraits des hommes illustres de l’Europe,
la plupart dessinés par Vogel. C’est un monument curieux.
Il y a peu de temps que cette collection est commencée, et déjà
il y en a une grande quantité de morts. Dans le court passage de
cette vie, à peine si la mort nous donne le temps de faire exécuter
un portrait qui puisse dire aux générations qui vous suivent
que, vous aussi, vous êtes venu partager les misères de ce
monde.
Une
séance de Tieck qui a duré de 2 heures et demie jusqu’à
4 heures. Il pose avec une bien grande complaisance.
Le
29 au matin, j’ai été voir le Dr CARUS. Il m’a
fait voir les tableaux sortis de son pinceau. C’est aussi un grand
peintre de paysage. On voit que son âme est pleine de poésie,
car toutes les scènes qu’il reproduit remuent l’âme.
Ce même jour-là, le matin, depuis 10 heures jusqu’à
midi, Tieck a posé. L’après-midi, j’ai ébauché
sa petite statue ; il n’est pas venu poser. Aujourd’hui, 30,
il a posé depuis 2 heures jusqu’à 4. Le 31, vendredi,
il a posé depuis 10 heures jusqu’à une heure. Le
même soir, nous avons été chez Tieck entendre la lecture
du Marchand de Venise de Shakespeare. Il sait tellement saisir
le caractère des personnages que l’on comprend tout de suite
les personnages, malgré qu’il ne dit pas les noms. Sa figure
est belle d’expression ; et sa voix, d’une puissance étonnante.
Il peut lire pendant quatre heures sans qu’il soit le moins du monde
fatigué. Hugo seul a une poitrine aussi énergique.
Quand on entre dans
le salon de Tieck, à gauche, près de la porte d’entrée,
est, sur un piédestal, la petite statue de Goethe par Rauch. A
droite, des bibliothèques ; sur l’une, il y a un buste de
Dante. Un peu plus loin, un portrait peint de Tieck, qui est mort d’expression,
tandis que TIECK, dans tous les instants, dans toutes ses expressions,
porte toujours l’empreinte de son génie. Dans les intervalles
des deux croisées qui donnent sur la place, il y a deux petites
tables sur lesquelles sont les bustes de Rauch et de Tieck, le sculpteur.
Entre ces deux croisées, il y en a une grande : il y a un gradin
de deux marches sur lequel sont deux chaises pour que les dames puissent
travailler et voir le marché qui est sous leurs fenêtres.
Dans l’angle auprès de ces fenêtres, il y a une grande
pendule gothique, haute de sept pieds au moins : quand elle sonne l’heure,
le son est enroué comme une vieille femme. Ensuite, sur le mur
qui fait face aux bibliothèques, il y a toutes les lithographies
des frères Boisserée. Au milieu, un petit bas-relief en
plâtre représentant des Génies assis sur des fleurons
: les trois premiers représentent la Poésie, la Peinture,
la Philosophie, et M. Tieck croit que le dernier est le Génie
de l’Argent, qui met les autres en action. Ce bas-relief est d’un
sculpteur qui demeure à Cassel ; il se nomme Klein. – Tout
à fait au-dessus, près du plafond, il y a le dessin d’une
tête de Vierge ; – au-dessous et au milieu, un grand canapé,
une grande table ronde ; et puis, du côté par où l’on
entre dans le salon, il y a une porte qui mène au cabinet de Tieck.
Un poêle monumental, comme ils sont en Allemagne, sépare
les deux portes. – Au-dessus de la bibliothèque, qui est
près des fenêtres, il y a une figure de Sainte qui tient
une branche de palme ; elle est jusqu’à mi-corps ; c’est
un grand dessin qui me paraît d’un maître.
Le logement de Tieck
est au premier. Dans la porte cochère de la maison de Tieck, il
y a, d’un côté, à gauche, une marchande de couronnes
; à droite, une marchande de souliers ; et plus dans le fond, au
pied de l’escalier, ce sont des caisses qui appartiennent à
l’épicier qui a sa boutique au-dessous de l’appartement
de Tieck.
Le samedi, 1er novembre,
Tieck a posé depuis dix heures jusqu’à une heure.
La nouvelle littérature, en Allemagne, n’est pas à
la hauteur de l’ancienne. Il y a bien quelques rejetons, çà
et là, qui donnent quelques espérances, mais les grands
génies ont disparu. Il reste encore quelques vieilles fortes têtes
qui sont là comme, dans les forêts, on laisse quelques beaux
arbres, de distance en distance, mais qui font voir, par leur beauté,
la différence qui existe entre eux et les jeunes rejetons.
Le 2 novembre, dimanche,
M. Tieck n’a pas posé. Ce jour-là, nous avons été
voir M. Quant, qui a une collection de tableaux très remarquables.
Lundi, 3 novembre,
M. Tieck n’a pas posé.
[énumération des heures de pose de Tieck,
les mardi 4 et mercredi 5 novembre.]
Le
jeudi, 6 novembre, M. Tieck a posé depuis 10 heures jusqu’à
1 heure et demie. Le même jour, j’ai été voir
M. MORITZ RETZSCH[9]. J’ai été saisi, en voyant sortir
de son atelier cet artiste qui est venu au-devant de nous de la vivacité
d’un Français et le mouvement d’un artiste français.
Il est de taille médiocre ; il a la taille très forte, une
forêt de cheveux gris à grandes boucles gracieuses ; il a
des gestes extrêmement brusques et rapides ; il rejette sa chevelure,
à tout instant, vers le derrière de sa tête, comme
les femmes le font quand elles rejettent leur voile par derrière.
Il est tellement impatient qu’il lui est impossible de rester en
place un instant ; tous ses gestes indiquent la libre indépendance
d’un véritable artiste. Il est peu apprécié
de ses compatriotes ; mais, en récompense, il l’est beaucoup
des étrangers. Il habite une petite maison à une lieue de
Dresde, et il vient, tous les jeudis, en ville pour donner ses leçons.
Il m’a fait voir ses admirables compositions dont le texte et les
gravures sont de lui ; elles sont empreintes de la plus profonde philosophie,
de la satyre la plus fine, et souvent de la grâce, de la naïveté
la plus remarquable. Dans ses figures de femmes et d’enfants, il
y a une grâce digne du Corrège. J’ai vu un petit tableau
représentant le Génie de la Mort emportant des enfants.
De loin, quand on regarde cet Ange, avec une grande masse d’ombre
qui fait que l’on voit peu les yeux, on éprouve un sentiment
pénible. Il est beau, mais ses traits sentent les ténèbres.
Approchez-vous : vous voyez bien les yeux qui prennent une expression
de grâce consolante ; c’est là du génie. J’ai
vu aussi un petit tableau où son caractère satyrique est
bien peint. Ce sont deux satyres qui se battent à outrance, tête
contre tête, pour une jeune fille qu’un beau jeune homme emmène
dans une barque. Sa couleur est peu naturelle : peu de ressort, mais ses
contours n’ont pas la sécheresse des Allemands. On voit qu’il
a peu pratiqué le mécanisme des couleurs. A l’époque
où les Français sont venus porter la guerre en Allemagne,
il a dû renoncer au voyage d’Italie pour soutenir ses parents
; ainsi il doit tout à lui. Il paraît que c’est la
gravure qui l’a toujours alimenté. Il s’est marié
avec une jeune fille de la campagne, qu’il a fait instruire et qui
comprend parfaitement son génie. Elle est belle, et on voit sur
sa physionomie une âme peu commune. Il n’a pas d’enfants.
Il a une quarantaine d’années ; son profil est fortement
articulé ; les sourcils sont souvent en mouvement et remontent
souvent vers le front ; ses yeux sont grands, un peu saillants et d’un
bleu très foncé. Sont teint annonce un homme sanguin ; son
cou très gros et le corps même ; les mains petites et potelées.
Aujourd’hui,
vendredi, M. Tieck a posé depuis 10 heures et demie jusqu’à
1 heure, et, le même jour, à 3 heures, j’ai commencé
la médaille de RETZSCH. Le soir j’ai été voir
le peintre FRIEDRICH[10]. C’est lui qui nous a ouvert la porte. Il
est grand et mince, pâle ; des sourcils très épais,
les yeux enfoncés. Il nous a introduits dans son atelier : un poêle,
une petite table, un chevalet sur lequel il n’y avait rien, les
murs qui ont une couleur verdâtre ; rien d’accroché
dessus. Enfin, après l’en avoir bien prié, il nous
a apporté plusieurs de ses ouvrages : un délicieux tableau
représentant un arbre sans feuilles, une chouette sur une branche,
et la lune qui joue derrière les branches. Pas de terrain : cela
est d’un effet qui fait rêver. Il nous a fait voir beaucoup
de dessins admirables : point de figures ; l’intérêt
est occasionné par le site et par l’effet. Sa manière
d’exécuter est d’une naïveté remarquable.
Il est comme les grands génies qui disent des choses sublimes,
avec des expressions très simples. Les ouvrages de cet homme forcent
à rêver ; ils sont tellement poétiques ; ils donnent
admirablement bien la tragédie du paysage.
Le
même jour, au matin, j’avais été, à 8
heures, faire la médaille de BOETTIGER. Comme je travaillais, une
porte s’entr’ouvre, et je vois apparaître une tête
d’ange qui nous regardait avec cette expression de finesse candide
qui n’appartient qu’aux jeunes filles allemandes. Cette apparition
silencieuse est restée ainsi longtemps posée.
En revenant, le
soir, avec M. Carus, de chez Frédéric, en arrivant
sur la place où est notre hôtel, nous avons vu l’église
qui est auprès, dont les vitraux étaient éclairés
par les rayons du croissant. Ces vitraux avaient l’air d’être
éclairés par une lumière venant de l’intérieur
; cette lumière était blanche, et les vitraux semblaient
autant de diamants ; c’était comme une lumière divine,
et les réverbères que l’on apercevait dans la rue,
avec leur couleur rouge, faisaient ressortir davantage cette couleur fantastique
des vitraux.
FREDERIC
ne va jamais dans la Société. Qu’irait-il y faire
? Porter sa mélancolie au milieu des gens qui ne la comprendraient
pas avec son génie sombre ? C’est bien ce qui particularise
la civilisation qui veut que tous les hommes se ressemblent moralement,
comme dans un régiment tous les soldats ont la même taille,
ont les mêmes mouvements. Vous entendez dire de lui partout : «
on ne peut le voir : il est si différent des autres ! »
Samedi,
8 novembre, M. TIECK a posé depuis 10 heures jusqu’à
midi. Nous avons dîné chez lui ensuite.
Dimanche, nous n’avons
pas travaillé.
Lundi, 10 novembre,
depuis 10 heures jusqu’à une heure.
Le jour où
nous avons dîné chez Tieck, il a été extrêmement
bon et accueillant. Je ne pouvais vaincre une profonde mélancolie
: je pensais au dernier dîner que j’ai fait chez Goethe, que
je n’ai plus revu.
Il
y a bien des années que FREDERIC est marié avec une femme
très bonne, très simple et très vertueuse ; mais
dans les premières années, il lui était impossible
de vaincre une profonde mélancolie qui lui était occasionnée
par l’idée que sa femme ne lui était pas fidèle,
et que ses enfants n’étaient pas de lui. Depuis, il est revenu
à des idées plus saines. Pauvre homme ! C’est dans
ses profondes douleurs que se trouve la source de ses poétiques
peintures ; ce n’est donc qu’à travers un voile de
sang et de douleur que l’âme peut comprendre les grands secrets
de la nature ? Quand Frédéric regarde le ciel, la nuit,
ces maisons si fantastiques et qui ne réveillent que faiblement
l’attention des hommes, lui voit des notes, pour peindre de la passion,
comme un musicien trouve, dans des sons qui paraissent insignifiants,
des accents pour peindre des sensations et remuer l’âme des
hommes qui n’auraient pas compris sans lui. Il réveille en
eux des impressions qui étaient endormies dans leur cœur.
Il sent l’art aussi largement, aussi profondément que Gluck.
Je ne suis pas de ces gens qui adoptent exclusivement un genre plutôt
qu’un autre ; je vois aussi, avec le plus grand intérêt,
les paysages qui transportent mon âme dans des sites gracieux, des
scènes douces de la nature ; mais je l’avoue, j’aime
davantage l’art qui me fait penser, l’art philosophique. Frédéric
représente aussi de ces vertus naïves, mais il a encore un
aliment au cœur, il poétise tout ce qu’il touche. Il
ne met point de figures dans ses paysages. Que l’homme viendrait-il
ajouter à ces admirables scènes, lui qui n’est que
le reflet de la nature, lui qui dépoétise souvent pas ses
caprices ou par un but d’utilité, en faisant des canaux froidement
alignés, là où il y avait un beau fleuve, qui abaisse
les montagnes, qui singe la noble et sublime nature dans ses jardins à
l’anglaise ? Il est une assez grande tragédie, lui, pour
qui veut le comprendre. Dans les grandes scènes de la nature, il
n’est qu’accessoire ; son rôle n’est plus grand,
comme quand il fait de la tragédie tout seul. Il y a bien des larmes
dans la lune, et bien des cris de désespoir et de douleur dans
les orages. Un cimetière est le lacrymatoire du genre humain.
Frédéric
ne va pas dans le monde ; on rirait de sa noble naïveté :
« il n’est pas comme tout le monde », dirait la civilisation
moderne qui, si elle le possédait, arrondirait tous les angles
de ce gigantesque rocher qui porte sa tête dans le ciel, et dont
la base lutte contre les vagues de la mer en courroux.
La
physionomie du talent de Retzsch est la sensibilité ; celle de
Frédéric est la sombre mélancolie. Retzsch indique
fort bien, dans ses figures, le Méphistophélès maigri
par ses passions ; ses jeunes filles sont admirables de candide naïveté,
et ses enfants sont gracieux comme la nature. Lui, qui est quelquefois
satyrique, jamais il ne représente la femme qu’avec une expression
et des sentiments dignes d’elle ; on voit bien que sa vie est partagée
par une femme dont la vie est chaste. La représentation de ce sexe
dans les ouvrages de Retzsch est l’éloge de sa femme. Il
est aussi entouré d’êtres bien faits pour lui inspirer
des sentiments de grâce et de naïveté. Cette jeune fille
qui nous apportait le café, quand je faisais sa médaille,
avait, dans son beau et jeune visage, une expression si indéfinissable
de pureté et de naïveté, sa belle taille svelte et
ses mouvements modestes et candides ! Il y a dans ces belles jeunes filles
allemandes, quelque chose qui commande le respect et un enthousiasme religieux
pour le beau. Jamais une pensée corporelle ne peut naître
à la vue de ces Anges ; c’est pur comme le sourire d’un
petit enfant. Elle a des mouvements calmes, la voix douce et frêle
; jamais de ces accents éclatants qui annoncent ordinairement la
passion. Quand Retzsch la regardait, on voyait bien que c’était
son… [phrase laissée incomplète par David].
J’ai
entendu dire que FREDERIC n’était pas assez peintre, que
l’on voyait que ses dessins et ses tableaux étaient faits
avec trop de simplicité, et que c’était pour cette
raison qu’il représentait toujours des sites sombres, des
clairs de lune. C’est pour cette raison que je l’admire davantage.
Il nous raconte simplement des choses sublimes ; il sait mettre notre
âme dans un état fait pour les comprendre. Les autres artistes
appellent à leur aide tous les grands moyens de l’art parce
qu’ils désirent se faire remarquer, eux, peintres ; ils sont
comme ces hommes qui commencent par vous dire avec emphase : « Je
vais vous raconter une chose étonnante qui va vous faire une grande
impression », et puis voilà ces expressions exagérées
qui viennent en foule, et le spectateur reste froid, parce que nous n’aimons
pas que l’on nous fasse notre enthousiasme.
Goethe
et d’autres grands hommes, quand il vous racontent quelque chose,
on est étonné de la grande simplicité des expressions
dont ils se servent. C’est la chose même qui est sublime ;
ils satisfont l’amour-propre de l’auditeur ou bien du lecteur
; car il croit être pour quelque chose dans ce récit, puisque
son imagination a aidé à faire ce sujet. Tout est dans le
cœur de l’homme. Les hommes de génie savaient le lui
faire connaître, dans les époques où l’homme
était naïf, où la naïveté était
dans les mœurs, qu’il n’avait besoin que d’une
simple indication pour se passionner à la vue d’une indication
poétique. Actuellement qu’il est blasé par une civilisation
qui s’éloigne de plus en plus de la nature, il lui faut un
luxe d’idées, rendu avec coquetterie. Il est comme ces hommes
dont le palais est tellement usé que l’on est obligé
de rehaussé le goût des mets par des épices, et souvent
de déguiser leurs formes, tandis qu’un homme simple, qui
ne mange que quand il a faim, n’a besoin que de mets simples et
naturels.
FREDERIC vous
fait rêver par la vue d’une simple chaumière ouverte,
dans laquelle on ne voit pas un être vivant. Il est impossible
d’être attiré par les touches brillantes du pinceau.
On ne peut se faire une idée de la manière dont la peinture
est faite ; on ne pense nullement à lui. Effectivement, on ne
voit pas dans la nature l’exécution ; une chose qui n’a
ni commencement ni fin doit être ainsi. J’éprouve
toujours un sentiment pénible quand j’entends, devant un
ouvrage d’art, vanter la manière dont il est exécuté
; j’ai toujours remarqué que c’était par des
hommes nuls. Il n’a pas la prétention de vous donner le
dernier mot de la nature ; il vous prend par la main, et semble vous
dire : « Ouvrez les yeux et voyez les trésors qu’elle
renferme, si vous avez une âme faite pour la comprendre. »
C’est une espèce d’itinéraire vers la tragédie
du paysage ; car qui peut s’arrêter longtemps vers les essais
des hommes, lorsque l’on peut aller à la source puiser soi-même
les impressions qui se renouvellent continuellement et d’une manière
si variée ? L’artiste ne peut donner qu’un instant,
mais la nature déroule, à chaque minute, de nouvelles
peintures.
Quelquefois, mais
rarement, notre peintre met dans ses tableaux, un homme vu de dos.
Qui le voit, éprouve
par son mouvement une impression profonde. Toujours seul : il a raison
: la société des hommes nuit à l’enthousiasme
des grandes scènes de la nature. On a dit que Frédéric
avait fait un voyage studieux avec son ami Hall, le paysagiste : ils
ne se disaient pas un seul mot de toute la journée, et c’était
seulement le soir, à l’auberge, qu’ils se parlaient
de ce qui les avait frappés. Il vient de terminer plusieurs grands
dessins représentant les quatre saisons, qui sont aussi les quatre
âges de la vie de l’homme. C’est une bien belle pensée,
bien poétique et bien philosophique, que ce beau poème.
Dans le premier, la nature est dans l’enfance de la création
; le soleil va se lever ; les arbres sont blanchis par les fleurs des
arbres fruitiers, et l’enfant joue auprès d’un petit
ruisseau dont les bords sont garnis de fleurs. Dans le second, les arbres
portent des fruits, le ruisseau est devenu une rivière ; l’enfant
est devenu un homme, et s’unit à la femme. Dans le suivant,
la nature est grandiose ; les collines sont devenues des montagnes menaçant
le ciel ; les arbres sont grandioses ; le soleil commence à être
caché par les nuages qui portent la tempête, et enfin la
rivière est devenue un torrent ; on voit l’homme couvert
d’une armure disant adieu à une femme qui lui fait voir,
sur une montagne escarpée, une croix. Dans le quatrième,
sous un rocher en forme de grotte, on voit le squelette de l’homme
et de la femme ; c’est quelque chose de bien grandiose que la
forme et la couleur de ses rochers ; ils ne sont plus éclairés
que par une lumière incompréhensible. Dans le dernier,
c’est le Ciel : on ne voit pas la terre ; les nuages sont bas
; plus haut est la lumière, mais non la lumière du soleil,
et l’homme et la femme, devenus des anges, s’élèvent
vers cette lumière. Je lui disais de peindre ces philosophiques
oppositions ; il m’a répondu qu’il ne trouverait
jamais de couleurs pour rendre ce qu’il a dans l’âme.
Parmi la quantité de beaux ouvrages qu’il a chez lui, j’ai
été vivement frappé d’un site de la mer du
Nord ; c’est une montagne de glaçons qui a englouti un
vaisseau dont on voit encore des débris. C’est une grande
et terrible tragédie ; aucun homme n’a survécu.
C’est bien compris pour ne pas partager l’attention. Il
m’a dit qu’il avait l’intention d’en faire un
autre dans lequel il ferait voir, à l’horizon, une montagne
de glace qui aurait étouffé un vaisseau. Sur le devant
du tableau, l’eau serait claire et limpide, la végétation
du printemps et le journal du bâtiment serait sur le rivage, relatant
que le capitaine X… et son équipage ont vu les spectacles
les plus extraordinaires qu’il soit donné à l’homme
de voir. Quelle grande idée que ce tableau !
On remarque, dans
la physionomie de Frédéric, beaucoup de cette expression
méditative que l’on trouve toujours chez les hommes qui
s’occupent de grandes pensées. Il y a sur son visage une
expression de mélancolie, de bienveillance et de timidité.
On voit que l’énergie de son caractère domine ses
passions qui ont dû être très fortes. Il est très
impressionnable : quand je l’ai prié de mettre son nom
en bas d’un dessin qu’il m’avait donné, représentant
une fosse sur le rebord de laquelle un fossoyeur avait planté
sa pelle, et sur laquelle est perché un hibou, et la lune qui
éclaire cette scène de tombeau. Il laissa tomber un peu
d’encre dessus. Je vis que sont premier mouvement était
de le déchirer ; mais il n’en fit rien, parce que je l’assurai
que l’on pourrait prendre cette tache pour un oiseau. Il sourit,
avec cette expression enfantine que l’on retrouve que chez les
hommes remarquables d’Allemagne.
La dernière
fois que j’ai été le voir, il m’a fait monter
l’étage au-dessus, où demeure HALL, peintres de
paysages, qui est un homme très remarquable, mais dont les ouvrages
ne portent pas cet accent de poétique philosophie que l’on
remarque dans les ouvrages de Frédéric. Il cherchait à
faire valoir, dans les ouvrages de son confrère, ce qu’il
croyait fait pour convenir à mes idées sur le paysage.
Quand il est assis,
la pose habituelle et involontaire de sa tête est d’être
penchée vers la terre. Rarement il rit ; mais alors son rire
a la naïveté d’un enfant.
J’éprouvais
un vif intérêt en voyant tous ces jeunes enfants qui sortaient
de plusieurs portes dans le corridor, pour voir l’étranger
venant rendre hommage au talent de leur père qui est si méconnu
par ses compatriotes. Toutes ces jeunes têtes blondes ont l’air
naïf et bien élevé des enfants allemands. Sa femme
a l’air extrêmement modeste et elle est vêtue avec
la plus grande simplicité. On voit que la fortune n’a pas
passé dans cette famille ; on voit que cette femme a eu une existence
de lutte résignée. Il parle peu vite, et avec des accents
peu élevés, comme les hommes qui ont une vie méditative.
Il est grand, les os forts, les muscles prononcés, les mains
maigres et intelligentes. Il était vêtu d’une grande
redingote grise, un pantalon de même couleur.
lire la partie Weimar, Nuremberg et Munich>>
[7] Carl Gustav Carus (médecin et philosophe allemand, 1789-1869).
Directeur de la clinique d'accouchement et professeur à l'Académie
chirurgicale de Dresde en 1827, il fut médecin de la Cour et conseiller
d'Etat. Sa pensée se rapproche de celle de Goethe et des romantiques
qui considèrent la nature comme un tout dont l'homme fait partie.
Il donne aussi une certaine place à l'instinct et à l'inconscient,
cherchant à déterminer comment on passe de ces domaines
à la conscience.
[8] Karl August Böttiger (historien de l’art et archéologue
allemand, 1760-1835). Il est successivement, recteur du lycée de
Guben (1784), puis de celui de Bauzen (1790). En 1791, grâce à
Johann Gottfried von Herder, il devient directeur du lycée de Weimar.
Dans cette ville, où il jouit d’une notoriété
grandissante, il rencontre le peintre Meier, protégé de
la comtesse Amalie, qui l’initie à l’archéologie.
Suite à des querelles qui l’opposent à Schiller puis
à Goethe et même à Herder, il doit quitter Weimar
pour Berlin et Dresde où il commence par occuper une place insignifiante
: directeur d’étude de la pagerie, puis de l’Académie
des chevaliers avant d’être gardien en chef des musées
des antiquités (1821). Il participe aussi à la vie culturelle
de Dresde en faisant des conférences et écrivant des études
sur l’antiquité. Il devient sinon le plus important, du moins
le plus connu des professeurs d’art.
[9] Moritz Retszch (peintre d’histoire, dessinateur
et graveur allemand, 1779-1857). Elève à l’Académie
de Dresde puis élève de Grassis qui l’attira vers
le néoclassicisme. Pour ses premières œuvres, il choisit
de représenter des scènes issues d’Homère.
Vers 1806, les poésies de Geßner et Fouqué l’amène
vers le romantisme auquel il resta fidèle jusqu’à
la fin de sa vie. En 1808, il peint quelques scènes du Faust
que Goethe venait de publier. Sur la suggestion du poète, il grave
ses scènes en 1816. Dans les années 1830 et 1840, il grave
d’autres compositions d’après Schiller, Goethe et Bürger
mais surtout d’après Shakespeare, son chef d’œuvre
en 106 planches parues entre 1828 et 1845 à Leipzig.
[10] Caspar David Friedrich (peintre allemand, 1774-1840).
Il fut élevé dans une atmosphère de sévère
piété dans une famille protestante dans une petite ville
côtière de la Poméranie. En 1794, il rentre à l'Académie
de Copenhague. Quatre ans plus tard, il s'installe à Dresde, grand
centre intellectuel et artistique de l'estde l'Allemagne. Il y rencontre
les représentants du Romantisme Novalis Tieck, Schelling, Fichte,
Kleist. Toutefois, il fut dès sa jeunesse (une précoce tentative
de suicide en témoigne) un être déchiré et
peu communicatif. Il fut le peintre le plus romantique de tous les peintres
allemands.
Par la suite, David l'appelle toujours Frédéric.
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