page créée le 13 février 2003
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         Le même jour, j’ai été voir le Dr CARUS[7] : c’est un grand et bel homme qui porte le génie empreint sur sa noble physionomie. Il est auteur de plusieurs ouvrages, entre autres d’une anatomie comparée que l’on traduit actuellement. C’est lui qui a le premier observé qu’il y a du sang qui coule dans les ailes des mouches. Il dessine aussi extrêmement bien. Il sent admirablement la musique ; il raisonne sur les arts comme un homme de génie.
         Samedi 25, fait une visite au conseiller BOETTINGER[8], le vieillard plein de bonté, de cordialité, et savant archéologue. Le soir, chez Mme LOCHESSI, peintre de beaucoup de mérite : là nous avons entendu Mme DEVRIENT, actrice d’un grand mérite, femme de passion, violente, ayant tous les gestes d’un bon garçon fantasque, et capricieuse comme un enfant gâté. Ses gestes sont brusques, animés, presque comme ceux d’une Française, moins la finesse et la grâce légère.
         Le 25 nous avons été voir Rietschell, élève de Rauch. J’ai vu son monument pour le feu roi. La statue est bien pensée. J’ai vu aussi deux des quatre statues qui doivent décorer le piédestal : la Justice et la Modération. La première est bien ajustée ; les draperies sont d’un beau caractère, et bien souples. Je n’aime pas autant la seconde : les draperies n’ont pas de caractères, et mal exécutées. Il dessine bien, mais sa sculpture est un peu froide.
         Le lundi, 27, nous avons été, avec Vogel, chez TIECK. Je suis arrivé le premier, et il a été encore embarrassé dans le premier instant ; mais, quelques minutes après, nous avons parlé littérature, et alors, il a repris son attitude plus aisée, et la conversation est devenue animée. Vogel a fait un petit croquis pour la pose du portrait ; il ne voulait faire que le buste ; je l’ai engagé à le faire en pied, c’est plus monumental.
         La maison de Tieck est sur la grande place. Sous la porte cochère, il y a une marchande de couronnes de fleurs, et, au bas de l’escalier, une très grande quantité de caisses. On monte un escalier extrêmement sombre, jusqu’au premier où il habite.
         Le 28, mardi, à 2 heures, je vais commencer ce buste chez VOGEL. Le matin, nous avons été voir le Cabinet des Estampes. On nous a fait voir trois cents portraits des hommes illustres de l’Europe, la plupart dessinés par Vogel. C’est un monument curieux. Il y a peu de temps que cette collection est commencée, et déjà il y en a une grande quantité de morts. Dans le court passage de cette vie, à peine si la mort nous donne le temps de faire exécuter un portrait qui puisse dire aux générations qui vous suivent que, vous aussi, vous êtes venu partager les misères de ce monde.
         Une séance de Tieck qui a duré de 2 heures et demie jusqu’à 4 heures. Il pose avec une bien grande complaisance.
         Le 29 au matin, j’ai été voir le Dr CARUS. Il m’a fait voir les tableaux sortis de son pinceau. C’est aussi un grand peintre de paysage. On voit que son âme est pleine de poésie, car toutes les scènes qu’il reproduit remuent l’âme. Ce même jour-là, le matin, depuis 10 heures jusqu’à midi, Tieck a posé. L’après-midi, j’ai ébauché sa petite statue ; il n’est pas venu poser. Aujourd’hui, 30, il a posé depuis 2 heures jusqu’à 4. Le 31, vendredi, il a posé depuis 10 heures jusqu’à une heure. Le même soir, nous avons été chez Tieck entendre la lecture du Marchand de Venise de Shakespeare. Il sait tellement saisir le caractère des personnages que l’on comprend tout de suite les personnages, malgré qu’il ne dit pas les noms. Sa figure est belle d’expression ; et sa voix, d’une puissance étonnante. Il peut lire pendant quatre heures sans qu’il soit le moins du monde fatigué. Hugo seul a une poitrine aussi énergique.
         Quand on entre dans le salon de Tieck, à gauche, près de la porte d’entrée, est, sur un piédestal, la petite statue de Goethe par Rauch. A droite, des bibliothèques ; sur l’une, il y a un buste de Dante. Un peu plus loin, un portrait peint de Tieck, qui est mort d’expression, tandis que TIECK, dans tous les instants, dans toutes ses expressions, porte toujours l’empreinte de son génie. Dans les intervalles des deux croisées qui donnent sur la place, il y a deux petites tables sur lesquelles sont les bustes de Rauch et de Tieck, le sculpteur. Entre ces deux croisées, il y en a une grande : il y a un gradin de deux marches sur lequel sont deux chaises pour que les dames puissent travailler et voir le marché qui est sous leurs fenêtres. Dans l’angle auprès de ces fenêtres, il y a une grande pendule gothique, haute de sept pieds au moins : quand elle sonne l’heure, le son est enroué comme une vieille femme. Ensuite, sur le mur qui fait face aux bibliothèques, il y a toutes les lithographies des frères Boisserée. Au milieu, un petit bas-relief en plâtre représentant des Génies assis sur des fleurons : les trois premiers représentent la Poésie, la Peinture, la Philosophie, et M. Tieck croit que le dernier est le Génie de l’Argent, qui met les autres en action. Ce bas-relief est d’un sculpteur qui demeure à Cassel ; il se nomme Klein. – Tout à fait au-dessus, près du plafond, il y a le dessin d’une tête de Vierge ; – au-dessous et au milieu, un grand canapé, une grande table ronde ; et puis, du côté par où l’on entre dans le salon, il y a une porte qui mène au cabinet de Tieck. Un poêle monumental, comme ils sont en Allemagne, sépare les deux portes. – Au-dessus de la bibliothèque, qui est près des fenêtres, il y a une figure de Sainte qui tient une branche de palme ; elle est jusqu’à mi-corps ; c’est un grand dessin qui me paraît d’un maître.
         Le logement de Tieck est au premier. Dans la porte cochère de la maison de Tieck, il y a, d’un côté, à gauche, une marchande de couronnes ; à droite, une marchande de souliers ; et plus dans le fond, au pied de l’escalier, ce sont des caisses qui appartiennent à l’épicier qui a sa boutique au-dessous de l’appartement de Tieck.
         Le samedi, 1er novembre, Tieck a posé depuis dix heures jusqu’à une heure. La nouvelle littérature, en Allemagne, n’est pas à la hauteur de l’ancienne. Il y a bien quelques rejetons, çà et là, qui donnent quelques espérances, mais les grands génies ont disparu. Il reste encore quelques vieilles fortes têtes qui sont là comme, dans les forêts, on laisse quelques beaux arbres, de distance en distance, mais qui font voir, par leur beauté, la différence qui existe entre eux et les jeunes rejetons.
         Le 2 novembre, dimanche, M. Tieck n’a pas posé. Ce jour-là, nous avons été voir M. Quant, qui a une collection de tableaux très remarquables.
         Lundi, 3 novembre, M. Tieck n’a pas posé.
[énumération des heures de pose de Tieck, les mardi 4 et mercredi 5 novembre.]
         Le jeudi, 6 novembre, M. Tieck a posé depuis 10 heures jusqu’à 1 heure et demie. Le même jour, j’ai été voir M. MORITZ RETZSCH[9]. J’ai été saisi, en voyant sortir de son atelier cet artiste qui est venu au-devant de nous de la vivacité d’un Français et le mouvement d’un artiste français. Il est de taille médiocre ; il a la taille très forte, une forêt de cheveux gris à grandes boucles gracieuses ; il a des gestes extrêmement brusques et rapides ; il rejette sa chevelure, à tout instant, vers le derrière de sa tête, comme les femmes le font quand elles rejettent leur voile par derrière. Il est tellement impatient qu’il lui est impossible de rester en place un instant ; tous ses gestes indiquent la libre indépendance d’un véritable artiste. Il est peu apprécié de ses compatriotes ; mais, en récompense, il l’est beaucoup des étrangers. Il habite une petite maison à une lieue de Dresde, et il vient, tous les jeudis, en ville pour donner ses leçons. Il m’a fait voir ses admirables compositions dont le texte et les gravures sont de lui ; elles sont empreintes de la plus profonde philosophie, de la satyre la plus fine, et souvent de la grâce, de la naïveté la plus remarquable. Dans ses figures de femmes et d’enfants, il y a une grâce digne du Corrège. J’ai vu un petit tableau représentant le Génie de la Mort emportant des enfants. De loin, quand on regarde cet Ange, avec une grande masse d’ombre qui fait que l’on voit peu les yeux, on éprouve un sentiment pénible. Il est beau, mais ses traits sentent les ténèbres. Approchez-vous : vous voyez bien les yeux qui prennent une expression de grâce consolante ; c’est là du génie. J’ai vu aussi un petit tableau où son caractère satyrique est bien peint. Ce sont deux satyres qui se battent à outrance, tête contre tête, pour une jeune fille qu’un beau jeune homme emmène dans une barque. Sa couleur est peu naturelle : peu de ressort, mais ses contours n’ont pas la sécheresse des Allemands. On voit qu’il a peu pratiqué le mécanisme des couleurs. A l’époque où les Français sont venus porter la guerre en Allemagne, il a dû renoncer au voyage d’Italie pour soutenir ses parents ; ainsi il doit tout à lui. Il paraît que c’est la gravure qui l’a toujours alimenté. Il s’est marié avec une jeune fille de la campagne, qu’il a fait instruire et qui comprend parfaitement son génie. Elle est belle, et on voit sur sa physionomie une âme peu commune. Il n’a pas d’enfants. Il a une quarantaine d’années ; son profil est fortement articulé ; les sourcils sont souvent en mouvement et remontent souvent vers le front ; ses yeux sont grands, un peu saillants et d’un bleu très foncé. Sont teint annonce un homme sanguin ; son cou très gros et le corps même ; les mains petites et potelées.
         Aujourd’hui, vendredi, M. Tieck a posé depuis 10 heures et demie jusqu’à 1 heure, et, le même jour, à 3 heures, j’ai commencé la médaille de RETZSCH. Le soir j’ai été voir le peintre FRIEDRICH[10]. C’est lui qui nous a ouvert la porte. Il est grand et mince, pâle ; des sourcils très épais, les yeux enfoncés. Il nous a introduits dans son atelier : un poêle, une petite table, un chevalet sur lequel il n’y avait rien, les murs qui ont une couleur verdâtre ; rien d’accroché dessus. Enfin, après l’en avoir bien prié, il nous a apporté plusieurs de ses ouvrages : un délicieux tableau représentant un arbre sans feuilles, une chouette sur une branche, et la lune qui joue derrière les branches. Pas de terrain : cela est d’un effet qui fait rêver. Il nous a fait voir beaucoup de dessins admirables : point de figures ; l’intérêt est occasionné par le site et par l’effet. Sa manière d’exécuter est d’une naïveté remarquable. Il est comme les grands génies qui disent des choses sublimes, avec des expressions très simples. Les ouvrages de cet homme forcent à rêver ; ils sont tellement poétiques ; ils donnent admirablement bien la tragédie du paysage.
         Le même jour, au matin, j’avais été, à 8 heures, faire la médaille de BOETTIGER. Comme je travaillais, une porte s’entr’ouvre, et je vois apparaître une tête d’ange qui nous regardait avec cette expression de finesse candide qui n’appartient qu’aux jeunes filles allemandes. Cette apparition silencieuse est restée ainsi longtemps posée.
         En revenant, le soir, avec M. Carus, de chez Frédéric, en arrivant sur la place où est notre hôtel, nous avons vu l’église qui est auprès, dont les vitraux étaient éclairés par les rayons du croissant. Ces vitraux avaient l’air d’être éclairés par une lumière venant de l’intérieur ; cette lumière était blanche, et les vitraux semblaient autant de diamants ; c’était comme une lumière divine, et les réverbères que l’on apercevait dans la rue, avec leur couleur rouge, faisaient ressortir davantage cette couleur fantastique des vitraux.
         FREDERIC ne va jamais dans la Société. Qu’irait-il y faire ? Porter sa mélancolie au milieu des gens qui ne la comprendraient pas avec son génie sombre ? C’est bien ce qui particularise la civilisation qui veut que tous les hommes se ressemblent moralement, comme dans un régiment tous les soldats ont la même taille, ont les mêmes mouvements. Vous entendez dire de lui partout : « on ne peut le voir : il est si différent des autres ! »
         Samedi, 8 novembre, M. TIECK a posé depuis 10 heures jusqu’à midi. Nous avons dîné chez lui ensuite.
         Dimanche, nous n’avons pas travaillé.
         Lundi, 10 novembre, depuis 10 heures jusqu’à une heure.
         Le jour où nous avons dîné chez Tieck, il a été extrêmement bon et accueillant. Je ne pouvais vaincre une profonde mélancolie : je pensais au dernier dîner que j’ai fait chez Goethe, que je n’ai plus revu.
         Il y a bien des années que FREDERIC est marié avec une femme très bonne, très simple et très vertueuse ; mais dans les premières années, il lui était impossible de vaincre une profonde mélancolie qui lui était occasionnée par l’idée que sa femme ne lui était pas fidèle, et que ses enfants n’étaient pas de lui. Depuis, il est revenu à des idées plus saines. Pauvre homme ! C’est dans ses profondes douleurs que se trouve la source de ses poétiques peintures ; ce n’est donc qu’à travers un voile de sang et de douleur que l’âme peut comprendre les grands secrets de la nature ? Quand Frédéric regarde le ciel, la nuit, ces maisons si fantastiques et qui ne réveillent que faiblement l’attention des hommes, lui voit des notes, pour peindre de la passion, comme un musicien trouve, dans des sons qui paraissent insignifiants, des accents pour peindre des sensations et remuer l’âme des hommes qui n’auraient pas compris sans lui. Il réveille en eux des impressions qui étaient endormies dans leur cœur. Il sent l’art aussi largement, aussi profondément que Gluck. Je ne suis pas de ces gens qui adoptent exclusivement un genre plutôt qu’un autre ; je vois aussi, avec le plus grand intérêt, les paysages qui transportent mon âme dans des sites gracieux, des scènes douces de la nature ; mais je l’avoue, j’aime davantage l’art qui me fait penser, l’art philosophique. Frédéric représente aussi de ces vertus naïves, mais il a encore un aliment au cœur, il poétise tout ce qu’il touche. Il ne met point de figures dans ses paysages. Que l’homme viendrait-il ajouter à ces admirables scènes, lui qui n’est que le reflet de la nature, lui qui dépoétise souvent pas ses caprices ou par un but d’utilité, en faisant des canaux froidement alignés, là où il y avait un beau fleuve, qui abaisse les montagnes, qui singe la noble et sublime nature dans ses jardins à l’anglaise ? Il est une assez grande tragédie, lui, pour qui veut le comprendre. Dans les grandes scènes de la nature, il n’est qu’accessoire ; son rôle n’est plus grand, comme quand il fait de la tragédie tout seul. Il y a bien des larmes dans la lune, et bien des cris de désespoir et de douleur dans les orages. Un cimetière est le lacrymatoire du genre humain.
         Frédéric ne va pas dans le monde ; on rirait de sa noble naïveté : « il n’est pas comme tout le monde », dirait la civilisation moderne qui, si elle le possédait, arrondirait tous les angles de ce gigantesque rocher qui porte sa tête dans le ciel, et dont la base lutte contre les vagues de la mer en courroux.
         La physionomie du talent de Retzsch est la sensibilité ; celle de Frédéric est la sombre mélancolie. Retzsch indique fort bien, dans ses figures, le Méphistophélès maigri par ses passions ; ses jeunes filles sont admirables de candide naïveté, et ses enfants sont gracieux comme la nature. Lui, qui est quelquefois satyrique, jamais il ne représente la femme qu’avec une expression et des sentiments dignes d’elle ; on voit bien que sa vie est partagée par une femme dont la vie est chaste. La représentation de ce sexe dans les ouvrages de Retzsch est l’éloge de sa femme. Il est aussi entouré d’êtres bien faits pour lui inspirer des sentiments de grâce et de naïveté. Cette jeune fille qui nous apportait le café, quand je faisais sa médaille, avait, dans son beau et jeune visage, une expression si indéfinissable de pureté et de naïveté, sa belle taille svelte et ses mouvements modestes et candides ! Il y a dans ces belles jeunes filles allemandes, quelque chose qui commande le respect et un enthousiasme religieux pour le beau. Jamais une pensée corporelle ne peut naître à la vue de ces Anges ; c’est pur comme le sourire d’un petit enfant. Elle a des mouvements calmes, la voix douce et frêle ; jamais de ces accents éclatants qui annoncent ordinairement la passion. Quand Retzsch la regardait, on voyait bien que c’était son… [phrase laissée incomplète par David].
         J’ai entendu dire que FREDERIC n’était pas assez peintre, que l’on voyait que ses dessins et ses tableaux étaient faits avec trop de simplicité, et que c’était pour cette raison qu’il représentait toujours des sites sombres, des clairs de lune. C’est pour cette raison que je l’admire davantage. Il nous raconte simplement des choses sublimes ; il sait mettre notre âme dans un état fait pour les comprendre. Les autres artistes appellent à leur aide tous les grands moyens de l’art parce qu’ils désirent se faire remarquer, eux, peintres ; ils sont comme ces hommes qui commencent par vous dire avec emphase : « Je vais vous raconter une chose étonnante qui va vous faire une grande impression », et puis voilà ces expressions exagérées qui viennent en foule, et le spectateur reste froid, parce que nous n’aimons pas que l’on nous fasse notre enthousiasme.
         Goethe et d’autres grands hommes, quand il vous racontent quelque chose, on est étonné de la grande simplicité des expressions dont ils se servent. C’est la chose même qui est sublime ; ils satisfont l’amour-propre de l’auditeur ou bien du lecteur ; car il croit être pour quelque chose dans ce récit, puisque son imagination a aidé à faire ce sujet. Tout est dans le cœur de l’homme. Les hommes de génie savaient le lui faire connaître, dans les époques où l’homme était naïf, où la naïveté était dans les mœurs, qu’il n’avait besoin que d’une simple indication pour se passionner à la vue d’une indication poétique. Actuellement qu’il est blasé par une civilisation qui s’éloigne de plus en plus de la nature, il lui faut un luxe d’idées, rendu avec coquetterie. Il est comme ces hommes dont le palais est tellement usé que l’on est obligé de rehaussé le goût des mets par des épices, et souvent de déguiser leurs formes, tandis qu’un homme simple, qui ne mange que quand il a faim, n’a besoin que de mets simples et naturels.
         FREDERIC vous fait rêver par la vue d’une simple chaumière ouverte, dans laquelle on ne voit pas un être vivant. Il est impossible d’être attiré par les touches brillantes du pinceau. On ne peut se faire une idée de la manière dont la peinture est faite ; on ne pense nullement à lui. Effectivement, on ne voit pas dans la nature l’exécution ; une chose qui n’a ni commencement ni fin doit être ainsi. J’éprouve toujours un sentiment pénible quand j’entends, devant un ouvrage d’art, vanter la manière dont il est exécuté ; j’ai toujours remarqué que c’était par des hommes nuls. Il n’a pas la prétention de vous donner le dernier mot de la nature ; il vous prend par la main, et semble vous dire : « Ouvrez les yeux et voyez les trésors qu’elle renferme, si vous avez une âme faite pour la comprendre. » C’est une espèce d’itinéraire vers la tragédie du paysage ; car qui peut s’arrêter longtemps vers les essais des hommes, lorsque l’on peut aller à la source puiser soi-même les impressions qui se renouvellent continuellement et d’une manière si variée ? L’artiste ne peut donner qu’un instant, mais la nature déroule, à chaque minute, de nouvelles peintures.
         Quelquefois, mais rarement, notre peintre met dans ses tableaux, un homme vu de dos.
         Qui le voit, éprouve par son mouvement une impression profonde. Toujours seul : il a raison : la société des hommes nuit à l’enthousiasme des grandes scènes de la nature. On a dit que Frédéric avait fait un voyage studieux avec son ami Hall, le paysagiste : ils ne se disaient pas un seul mot de toute la journée, et c’était seulement le soir, à l’auberge, qu’ils se parlaient de ce qui les avait frappés. Il vient de terminer plusieurs grands dessins représentant les quatre saisons, qui sont aussi les quatre âges de la vie de l’homme. C’est une bien belle pensée, bien poétique et bien philosophique, que ce beau poème. Dans le premier, la nature est dans l’enfance de la création ; le soleil va se lever ; les arbres sont blanchis par les fleurs des arbres fruitiers, et l’enfant joue auprès d’un petit ruisseau dont les bords sont garnis de fleurs. Dans le second, les arbres portent des fruits, le ruisseau est devenu une rivière ; l’enfant est devenu un homme, et s’unit à la femme. Dans le suivant, la nature est grandiose ; les collines sont devenues des montagnes menaçant le ciel ; les arbres sont grandioses ; le soleil commence à être caché par les nuages qui portent la tempête, et enfin la rivière est devenue un torrent ; on voit l’homme couvert d’une armure disant adieu à une femme qui lui fait voir, sur une montagne escarpée, une croix. Dans le quatrième, sous un rocher en forme de grotte, on voit le squelette de l’homme et de la femme ; c’est quelque chose de bien grandiose que la forme et la couleur de ses rochers ; ils ne sont plus éclairés que par une lumière incompréhensible. Dans le dernier, c’est le Ciel : on ne voit pas la terre ; les nuages sont bas ; plus haut est la lumière, mais non la lumière du soleil, et l’homme et la femme, devenus des anges, s’élèvent vers cette lumière. Je lui disais de peindre ces philosophiques oppositions ; il m’a répondu qu’il ne trouverait jamais de couleurs pour rendre ce qu’il a dans l’âme. Parmi la quantité de beaux ouvrages qu’il a chez lui, j’ai été vivement frappé d’un site de la mer du Nord ; c’est une montagne de glaçons qui a englouti un vaisseau dont on voit encore des débris. C’est une grande et terrible tragédie ; aucun homme n’a survécu. C’est bien compris pour ne pas partager l’attention. Il m’a dit qu’il avait l’intention d’en faire un autre dans lequel il ferait voir, à l’horizon, une montagne de glace qui aurait étouffé un vaisseau. Sur le devant du tableau, l’eau serait claire et limpide, la végétation du printemps et le journal du bâtiment serait sur le rivage, relatant que le capitaine X… et son équipage ont vu les spectacles les plus extraordinaires qu’il soit donné à l’homme de voir. Quelle grande idée que ce tableau !
         On remarque, dans la physionomie de Frédéric, beaucoup de cette expression méditative que l’on trouve toujours chez les hommes qui s’occupent de grandes pensées. Il y a sur son visage une expression de mélancolie, de bienveillance et de timidité. On voit que l’énergie de son caractère domine ses passions qui ont dû être très fortes. Il est très impressionnable : quand je l’ai prié de mettre son nom en bas d’un dessin qu’il m’avait donné, représentant une fosse sur le rebord de laquelle un fossoyeur avait planté sa pelle, et sur laquelle est perché un hibou, et la lune qui éclaire cette scène de tombeau. Il laissa tomber un peu d’encre dessus. Je vis que sont premier mouvement était de le déchirer ; mais il n’en fit rien, parce que je l’assurai que l’on pourrait prendre cette tache pour un oiseau. Il sourit, avec cette expression enfantine que l’on retrouve que chez les hommes remarquables d’Allemagne.
         La dernière fois que j’ai été le voir, il m’a fait monter l’étage au-dessus, où demeure HALL, peintres de paysages, qui est un homme très remarquable, mais dont les ouvrages ne portent pas cet accent de poétique philosophie que l’on remarque dans les ouvrages de Frédéric. Il cherchait à faire valoir, dans les ouvrages de son confrère, ce qu’il croyait fait pour convenir à mes idées sur le paysage.
         Quand il est assis, la pose habituelle et involontaire de sa tête est d’être penchée vers la terre. Rarement il rit ; mais alors son rire a la naïveté d’un enfant.
         J’éprouvais un vif intérêt en voyant tous ces jeunes enfants qui sortaient de plusieurs portes dans le corridor, pour voir l’étranger venant rendre hommage au talent de leur père qui est si méconnu par ses compatriotes. Toutes ces jeunes têtes blondes ont l’air naïf et bien élevé des enfants allemands. Sa femme a l’air extrêmement modeste et elle est vêtue avec la plus grande simplicité. On voit que la fortune n’a pas passé dans cette famille ; on voit que cette femme a eu une existence de lutte résignée. Il parle peu vite, et avec des accents peu élevés, comme les hommes qui ont une vie méditative. Il est grand, les os forts, les muscles prononcés, les mains maigres et intelligentes. Il était vêtu d’une grande redingote grise, un pantalon de même couleur.
lire la partie Weimar, Nuremberg et Munich>>

[7] Carl Gustav Carus (médecin et philosophe allemand, 1789-1869). Directeur de la clinique d'accouchement et professeur à l'Académie chirurgicale de Dresde en 1827, il fut médecin de la Cour et conseiller d'Etat. Sa pensée se rapproche de celle de Goethe et des romantiques qui considèrent la nature comme un tout dont l'homme fait partie. Il donne aussi une certaine place à l'instinct et à l'inconscient, cherchant à déterminer comment on passe de ces domaines à la conscience.
[8] Karl August Böttiger (historien de l’art et archéologue allemand, 1760-1835). Il est successivement, recteur du lycée de Guben (1784), puis de celui de Bauzen (1790). En 1791, grâce à Johann Gottfried von Herder, il devient directeur du lycée de Weimar. Dans cette ville, où il jouit d’une notoriété grandissante, il rencontre le peintre Meier, protégé de la comtesse Amalie, qui l’initie à l’archéologie. Suite à des querelles qui l’opposent à Schiller puis à Goethe et même à Herder, il doit quitter Weimar pour Berlin et Dresde où il commence par occuper une place insignifiante : directeur d’étude de la pagerie, puis de l’Académie des chevaliers avant d’être gardien en chef des musées des antiquités (1821). Il participe aussi à la vie culturelle de Dresde en faisant des conférences et écrivant des études sur l’antiquité. Il devient sinon le plus important, du moins le plus connu des professeurs d’art.
[9] Moritz Retszch (peintre d’histoire, dessinateur et graveur allemand, 1779-1857). Elève à l’Académie de Dresde puis élève de Grassis qui l’attira vers le néoclassicisme. Pour ses premières œuvres, il choisit de représenter des scènes issues d’Homère. Vers 1806, les poésies de Geßner et Fouqué l’amène vers le romantisme auquel il resta fidèle jusqu’à la fin de sa vie. En 1808, il peint quelques scènes du Faust que Goethe venait de publier. Sur la suggestion du poète, il grave ses scènes en 1816. Dans les années 1830 et 1840, il grave d’autres compositions d’après Schiller, Goethe et Bürger mais surtout d’après Shakespeare, son chef d’œuvre en 106 planches parues entre 1828 et 1845 à Leipzig.
[10] Caspar David Friedrich (peintre allemand, 1774-1840). Il fut élevé dans une atmosphère de sévère piété dans une famille protestante dans une petite ville côtière de la Poméranie. En 1794, il rentre à l'Académie de Copenhague. Quatre ans plus tard, il s'installe à Dresde, grand centre intellectuel et artistique de l'estde l'Allemagne. Il y rencontre les représentants du Romantisme Novalis Tieck, Schelling, Fichte, Kleist. Toutefois, il fut dès sa jeunesse (une précoce tentative de suicide en témoigne) un être déchiré et peu communicatif. Il fut le peintre le plus romantique de tous les peintres allemands.
Par la suite, David l'appelle toujours Frédéric.

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