page créée le 13 février 2003
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David d’Angers
Notes sur l'Allemagne
Extrait de ses carnets de notes autographes
1834
-
Strasbourg, Berlin et Dresde.
-
OHMACHT.
– Sa fille me disait : « Quand je revins auprès de
mon père, je fus effrayé de son affaissement. Alrick me
dit : Ce n’est rien. Quand je travaillais avec lui, j’étais
pénétré de la plus vive douleur, lorsque je le voyais
descendre de son échafaud, presque les larmes aux yeux, en me disant
: « J’avais une idée que me paraissait heureuse, et
voilà qu’elle vient de m’échapper. C’est
ce qui m’arrive toujours à présent. »
Elle me faisait voir un profil de jeune homme, en me disant : «
Ce portrait, il l’a brisé, parce qu’il a appris que
ce jeune homme, qu’il croyait un bon jeune homme, avait fait des
faux. »
Je
viens de voir le tombeau de Desaix exécuté par OHMACHT.
C’est un sarcophage antique porté sur un piédestal
très simple en pierre rouge que l’on tire de Bastelone. Il
y a sur le piédestal une inscription portant : « L’Armée
du Rhin au Général Desaix. 1800. » Sur le sarcophage,
la face principale, il y a le buste du général, couronné
par deux Génies de la Guerre. Sur un autre, la mort du général.
D’un autre côté, le général commandant
en Egypte ; et le dernier, le passage du Rhin à Kiel. Sur chaque
angle, une Victoire tenant une couronne et une palme. Ces Renommées
sont pleines de grâce ; mais, dans les figures de soldats, il manque
totalement de l’énergie qui conviendrait, et dans les plans
du bas-relief, et dans le caractère du costume si pittoresque qui
convient si bien à la statuaire.
Ohmacht avait un
talent extrêmement gracieux, tendre ; mais il ne comprenait
nullement l’énergie ; il ne sentait que les figures de femmes
et surtout d’enfants. C’était aussi l’objet de
toutes ses affections. Quand il avait beaucoup travaillé, il s’en
allait se promener dans un endroit où se réunissent tous
les enfants. Là il s’amusait à les considérer
dans leurs jeux ; il leur donnait des bonbons, et, quand
il en avait trouvé un qui lui convenait, il l’emmenait pour
le copier. Il était très laborieux ; il se levait de très
bonne heure, dînait à une heure, allait faire une promenade
dans l’endroit où étaient les enfants, revenait ensuite
à l’atelier jusqu’à la nuit, mangeait un morceau
et s’en allait au casino. Là il fumait avec ses deux amis,
parlait peu. Il était très sobre. En 1828, il perdit sa
femme et, depuis, n’a presque plus travaillé. Du vivant de
sa femme, celle-ci le forçait à aller travailler, ce qui
lui était très utile pour la santé. Sa fille se plaignait
de n’avoir eu aucune influence pour le faire travailler. Il éprouvait
un vif chagrin de perdre ses idées ; il s’en apercevait bien
; c’était la source de son découragement. Il serait
mort debout, si sa fille ne l’eût forcé de se mettre
sur son lit.
KIRSTEIN
se lève de grand matin, se met à travailler jusqu’à
midi, et ensuite va se promener. Il pense que, quand un homme travaille
avec ardeur jusqu’à cette heure, c’est assez.
Kirstein, quand
il revient de faire des excursions dans les montagnes de la Forêt-Noire,
vous le voyez reprendre ses outils : il scelle une feuille d’argent,
et il dessine une chasse. Ce sont des chiens haletant poursuivant un sanglier.
Vous voyez que l’animal, poussé aux dernières extrémités
de la fatigue, se décide à livrer un combat terrible et
à vendre chèrement sa vie. Quelquefois on aperçoit
les chevaliers qui viennent aussi combattre : d’autres, démontés,
qui se battent à outrance. Tous ces mouvements d’animaux,
d’hommes, sont admirablement sentis ; on voit que, libre des entraves
du copiste, notre artiste peut se livrer à la fougue de son génie.
Le métal disparaît ; c’est la vie qui le remplace.
D’autre fois, c’est un vase sur lequel il a représenté
les chasseurs qui reviennent triomphants avec leur chasse : ces animaux
morts sont admirables de vérité ; de pauvres chiens rendent
le dernier soupir en regardant avec expression leur maître. Sur
le pied du vase, il imprime une arabesque des plus ingénieusement
composée ; ce sont des cors de chasse ajustés dans des rinceaux,
du gibier et toutes sortes d’animaux morts et enlacés dans
des rinceaux, des chiens mourant sur un cor, etc. On aime à le
voir commencer l’un de ses ouvrages. Comme cette feuille d’argent,
qui ne parlait qu’à la cupidité, va vous remuer l’âme
! Elle tressaille sous l’outil. D’abord il va renfoncer les
fonds tout autour du contour des figures ; puis il retourne cette feuille
d’argent et la travaille par derrière, afin d’obtenir
des saillies dont il a besoin pour animer son ouvrage, et puis il revient
à la face, et le voilà qui s’empare d’une tête
avec son outil à repousser : il dessine les traits du visage. Voilà
une expression née ; vous l’admirez ; mais lui ne la trouve
pas à sa place ; il prend un repoussoir plus large ; la voilà
qui disparaît ; il se joue ainsi de vos successives surprises.
OHMACHT aimait beaucoup
à travailler en petit. Sa fille m’a fait voir une très
grande quantité de petits bustes faits d’après nature,
et de petites figurines. C’est immense, tout ce qu’il a copié
d’après l’antique. L’Antinoüs surtout a
été copié par lui de toutes les grandeurs et en marbre
: il faut dire que ce sont autant de petits chefs-d’œuvre de
justesse et de fini extrême. L’Antinoüs (c’est
le beau fragment qui est représenté jusqu’au milieu
du corps) lui plaisait, lui si gracieux. Il y trouvait la suavité
qu’il a toujours mise dans ses ouvrages. Un bien grand malheur pour
le talent d’Ohmacht, c’est qu’il ait été
toute sa vie trop sous l’influence des Grecs ; il portait leur chaîne
avec trop de servilité ; c’est ce qui a paralysé son
effort. On voit qu’il est gêné à tout instant
: il n’ose pas hasarder une expression si elle n’est pas dans
l’antique ; les draperies sont sans souplesse ; la vie des membres
n’y est pas, parce qu’il n’ose pas se livrer à
la fougue de la nature ; il n’ose pas accentuer une forme, de peur
de parler trop haut.
A
Tégel, belle habitation de M. de HUMBOLDT[1], l’aîné.
Vous voyez un parc magnifique, des arbres aussi beaux que dans le parc
de Saint-Cloud, une maison d’un goût charmant, arrangée
par Schinkel, remplie de sculptures antiques. On y voit une charmante
petite figure représentant une jeune fille faisant marcher un papillon
dans sa main[2] : c’est une des filles de M. de Humboldt – une
figure dans le style éginette, de Thorvaldsen : elle est mauvaise,
nulle, comme tous les ouvrages de ce maître. Sur une colonne, c’est
le monument de Mme de Humboldt. Sous le péristyle, un autel antique
qui a été trouvé dans un couvent, et qui servait
de puits. Toute cette sculpture antique donne à cette maison un
caractère de grandeur et de majesté difficile à décrire
; mais ce qui est admirable, c’est d’avoir triomphé
de ces sables pour faire venir d’aussi beaux arbres. Quand vous
marchez dans les allées, vous entrez dans le sable jusqu’à
la malléole ; les roues de votre voiture tracent un profond sillon
sur la route, et enfin on ne voit que sable et forêts de sapins.
Il paraît qu’à trois pieds de profondeur environ, on
trouve la terre argileuse, et dessous encore du sable, mais qui se trouve
humecté par un étang qui est comme une rivière, et
qui forme de charmantes îles que l’on voit de chez M. Humboldt,
et qui donnent à la vue, qui est très étendue, un
aspect de grande beauté : on voit Berlin, Potsdam ; tout ce paysage
est coloré des teintes les plus vives, car l’air est d’une
grande pureté dans ce pays. M. de Humboldt nous a parfaitement
reçus ; mais il y avait pour nous un sentiment pénible,
en pressant cette main si voisine du tombeau.
Le
cabinet où travaillait SPONTINI[3] est rempli de gravures : Frédéric
le Grand, Charlemagne, le portrait peint de Saccini, son maître,
et de plusieurs grands musiciens italiens. Tous ces portraits sont au-dessus
de son piano, à gauche, et, tout auprès du piano, une petite
table pour écrire. Derrière lui, sur une table, est le portrait
couché de la reine de Prusse par Rauch ; cette tête est sous
un châssis de verre, et devant est un portrait du roi que le roi
lui a donné. A la muraille sont accrochés et encadrés
les diplômes de tous ordres, et il y en a beaucoup. Mais ce qui
l’a intéressé, ce sont deux petits tableaux très
bien peints, mais dont la ressemblance des personnes est très naïvement
rendue. Dans l’un, c’est le jeune Cimarosa, assis devant un
piano ; sa mère est auprès de lui, et lui apprend à
jouer à quatre mains ; le père accompagne avec le violon.
Dans l’autre, on voit Cimarosa seul au piano ; sa femme le regarde
jouer. Un portrait d’un officier est suspendu à la muraille
; c’est son second mari qu’elle avait perdu, quand elle fit
don à Spontini de ces deux petits tableaux. Il y a quelque chose
de délicat dans cette manière de faire représenter
Cimarosa en pied, tandis que le nul, le second mari, n’est qu’en
buste. Au pied de ce dernier tableau, est un petit buste en plâtre
de Cimarosa.
En
traversant ces plaines de sable qui entourent Berlin, et en voyant l’agriculture
dompter cette ingrate nature, je pensais que l’on avait tort de
représenter l’Agriculture dans de beaux champs de blé
; il faudrait au contraire la représenter sur un rocher, faisant
venir des fruits qu’elle donne aux hommes pour les alimenter. Voyez
sur les bords du Rhin, comme elle lutte avec les rochers, et comme chaque
crevasse qui contient un peu de terre sert à faire venir la vigne.
Ce vieillard, M. de Humboldt, chez qui la caducité a devancé
l’âge, est aussi cassé depuis la mort de sa femme.
Le peu de vie qui lui reste se dépense à aller de sa maison
au tombeau de sa femme.
Commencé le buste de RAUCH[4], le 2 octobre 1834 [suit une énumération
de dates et heures de travail] – Mardi [le 22 octobre] le buste
est terminé.
Le
24, à 8 heures et demie, nous sommes arrivés à Dresde.
A 1 heure, j’ai été présenté chez TIECK[5] par M. VOGEL[6], peintre d’histoire. Je l’ai trouvé dans
un grand salon, entouré de beaucoup de jeunes littérateurs.
Il y en avait un de Dusseldorf, qui a déjà produit des poésies
et des tragédies très remarquables. Il se nomme ……
[blanc de David]. J’ai trouvé à Tieck un air extrêmement
embarrassé, comme le sont les Allemands lorsqu’ils voient
les gens pour la première fois. Notre conversation a été
gênée tout le temps qu’a duré notre visite.
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Johann Ludwig Tieck,
Buste de Christian Rauch, Berlin, Alte Nationalgallerie.
Il s'agit peut-être du même buste dont parle David.
[1] Baron Wilhelm von Humboldt (savant et homme d'état
allemand, 1767-1835). Il fut en contact avec Goethe à Weimar. Il
fonda l'Université de Berlin (1809-1810), dont il fut le premier
recteur. Il rédigea divers projets de Constitution pour l'Allemagne,
d'inspiration libérale. Après sa retraite, il se consacra
à des études de linguistiques.
[2] Le Portrait de Carolina von Humboldt en Psyché,
1810, par Thorvaldsen est toujours visible dans le cabinet de travail
du château de Tegel à Berlin.
[3] Gaspare Spontini (compositeur italien, 1774-1851). Après
1803, il est à Paris où il donne des opéras bouffes
tout en s'initiant à la musique de Glück et à celle
des romantiques. Soutenu par l'impératrice Joséphine, il
fait représenter à l'Académie impériale de
musique La Vestale qui lui vaut un triomphe. Pendant la Restauration,
il est compositeur de la Cour. Après l'échec de son opéra
Olympie, il quitte Paris pour Berlin ou Frédéric
Guillaume III le nomme de même compositeur de la Cour. Au cours
de la Monarchie de Juillet il séjourne de nouveau à Paris,
où il est élu membre de l'Institut. Il finit ses jours dans
la ville qui l'avait vu naître, Maiolati.
[4] Christian Daniel Rauch (sculpteur allemand, 1777-1857
- ci dessus par le sculpteur Tieck). Fut élève à l’Académie
de Berlin de 1802 à 1803, puis se fixa à Rome de 1804 à
1811 où il se lia avec Canova et Thorwaldsen. De retour à
Berlin en 1819, il travailla avec Schinkel aux sculptures du nouveau corps
de garde. Un an après il se rend à Weimar pour exécuter
un buste de Goethe. Ces œuvres les plus connues sont le monument
à Frederic II à Berlin et celui de Max Joseph 1er à
Munich. Il fut membre de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin
et plus tard de l’Institut de France.
[5] Johann Ludwig Tieck (écrivain et philologue allemand, 1773-1853).
En 1793, lors de ses études à l’université
d’Erlangen, il découvrit l’art allemand ancien (principalement
Dürer) et la Renaissance ; ce qui l’amena à écrire
ses Fantaisies sur l’art… en collaboration avec Wackendrobe
(1799). Lors de séjours à Iéna, Dresde et Weimar,
il rencontra Schlegel, Novalis, Brentano, Schelling, Fichte, Goethe et
Schiller. En 1805-06, il voyagea à Rome et Florence. Il visita
Prague en 1813 et Londres en 1817. En 1825, il s’installa à
Dresde où il fut conseiller de la cour et dramaturge au théâtre
de la cour. Sa demeure devint un point de rencontre des littérateurs.
Il écrivit de nombreuses nouvelles dont certaines sont historiques
(La Révolte des Cévennes, 1826). Grand admirateur
de Shakespeare, il continua le projet de traduction de ses œuvres
initié par Schlegel d’où la publication des Œuvres
dramaturgiques de Shakespeare, en 9 volumes, 1825-33). Il compte
parmi les auteurs pré-romantiques.
[6] Carl Christian Vogel von Vogelstein (peintre d’histoire allemand,
1788-1868). Fut élève à l’Académie de
Dresde. En 1820, il y devint professeur. En 1824, il est peintre de la
cour et fut anobli en 1831. Il fut membre des Académies de Berlin,
Vienne, Saint-Pétersbourg, Madrid, Copenhague et Venise. Il est
surtout connu pour ses portraits : le pape Pie VII, Canova, Overbeck,
Veit, Friedrich, Thorwaldsen.
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