page créée le 18 février 2003
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GOETHE
pense que le système de CUVIER[5] est une brillante hypothèse
; il dit qu’il faut davantage de preuves : « Je suis bien
content qu’on ne m’ait pas mis en avant pour pouvoir être
spectateur. »
GOETHE
me disait : « Pourquoi ne faites-vous pas graver vos ouvrages ?
l’Europe les connaîtrait. » Je lui dis que j’étais
entraîné par l’idée que je ferais mieux le lendemain.
Il me dit, à propos des jeunes poètes qui ne travaillent
pas assez, que lui il avait brûlé bien des essais de son
Werther ; il ne voulait pas le livrer au public, que c’était
un de ses amis qui lui avait dit : « Il faut faire imprimer cela.
»
Il
y a chez GOETHE un dessin de Jules Romain qui semble représenter
Agrippine noyée par ordre de Néron. Elle se jette à
l’eau. Le geste indicateur du pilote est le seul bourreau ; personne
ne touche à cette femme ; tous les hommes qui l’entourent
expriment ou l’indifférence ou la pitié. Une barque
semble renfermer Néron. L’artiste a su rendre cette scène
terrible sans la rendre dégoûtante, et ne pas faire toucher
à cette femme lui donne son caractère d’impératrice.
GOETHE
pense que les Métamorphoses d’Ovide lui ont été
inspirées par la vue des peintures apportées de Grèce
et qui étaient sous les portiques, à Rome.
Il pense que GUIZOT
et nos jeunes auteurs, qui écrivent si bien l’Histoire,
le doivent à ce qu’ils ont vu de l’histoire pratique
sous leurs yeux.
Il lit tous les impromptus de Molière.
Il
y a chez lui un masque de Méduse : les yeux sont hagards ; quand
on le regarde d’un côté, la bouche a l’expression
d’une femme dans l’acte de la jouissance ; l’autre côté,
elle souffre. Méduse fut tuée dans un moment d’amour.
Quand
je travaillais au buste de GOETHE, il arrivait auprès de moi sans
que je l’entendisse. Il semblait qu’il glissait ; il ne pose
pas pour ainsi dire, sur la terre. Il me disait : « Eh bien ! vous
travaillez à votre vieux gaillard. »
GOETHE
pense qu’en révolution il faut aborder la question avec énergie.
GOETHE
croit à un principe moteur des choses ; il n’est pas partisan des
différentes formes sous lesquelles on adore, parce que ces formes
sont inventées par les hommes pour satisfaire leurs passions. Il
ne pense pas qu’il soit nécessaire de pleurer continuellement,
de se plonger dans la poussière, pour demander pardon à
cet Etre d’être sur la terre. Il pense que la religion protestante
est la moins absurde, puisque c’est une morale débarrassée
du culte catholique. Moi je pense que, si des hommes vertueux et savants
s’étaient chargés d’instruire les hommes réunis
dans les temples en hiver, et sur des lieux élevés, en été
; si, dans ces temples, on consacrait un monument aux hommes qui ont honoré
le genre humain par leurs vertus par leurs talents ; si, auprès
de ces temples, il y avait des musées, enfin tous les produits
du génie ; si enfin des hommes savants étaient chargés
de donner des leçons de morale en faisant connaître les ouvrages
de la nature et du génie humain, alors on aurait un culte digne
du grand Etre, et qui serait fait pour agrandir l’homme et rendre
l’homme meilleur, en lui donnant une haute idée de lui, au
lieu d’en faire un hypocrite ou un pleureur.
GOETHE
aime beaucoup, dans les rédacteurs du Globe, la force
de l’expression, les mots nouveaux et heureux qui peignent si bien
ce qu’ils veulent dire. Pour lui, c’est une chose qui le particularise
dans sa langue : les mots nouveaux.
J’ai souvent
eu l’occasion de remarquer combien ses idées d’observation
se portaient sur des choses simples, et qu’il examinait avec tant
de simplicité qu’il fallait toute mon admiration pour son
grand génie, pour fixer mon attention. Il tirait, après,
des idées lumineuses de ces choses simples, comme le soleil qui
donne souvent une physionomie à des choses devant lesquelles ont
aurait passé, sans y faire attention. Quand David, le peintre,
s’est aperçu qu’il était dans une fausse route
et qu’il n’avait qu’une manière leste de rendre
la nature, il s’est mis à dessiner comme un enfant qui commence
; il était en garde continuellement contre sa grande facilité
qui, effectivement, vous empêche de vous appesantir sur toutes les
choses de la nature, et souvent, quand une chose est indiquée avec
facilité, elle a un certain air de vérité. On s’aperçoit
bien que ce n’est pas tout à fait la vérité,
mais on ne veut pas recommencer, parce que l’on craint de ne pas
faire autant d’effet. On cherche plutôt le brillant que le
vrai. Le clinquant est plus brillant que l’or, mais moins durable.
La
veille de mon départ de Weimar, GOETHE m’écrivit son
nom pour que je puisse le graver sur son médaillon. Je vis dans
ses gestes qu’il mettait la plume auprès de moi comme s’il
eût désiré que je l’emporte, comme souvenir
; mais un sentiment de timidité, et puis l’émotion
vive que j’éprouvais en me séparant de cet homme m’empêchèrent
de répondre à cette obligeance de sa part.
MICKIEWICZ[6] est doux, calme, bon, mais d'une fierté qui est inégalable. Il aime mieux se priver de vir quelque chose que de recevoir un refus, souvent d'un rustre, ou bien d'être obligé d'entrer en pourparlers avec tous ces rustres. Il est toujours pensif ; marchant toujours devant lui, sans regarder de côté, il ne sait quelquefois pas où il va. C'est son ami qui en est chargé, qui le tire de cette vie intérieure. Avec cette expression rêveuse, il a une âme ardente. On est plein d'admiration pour son génie si poétique. Les idées abondent chez lui. Il est très modeste, plein de désordre. Si son ami ne s'occupait pas de ses comptes, il serait très embarrassé, car il ne peut pas faire le moindre calcul. J'ai fait sa connaissance à Weimar. Nous demeurions dans le même hôtel. Nous nous sommes retrouvés près d'Heidelberg. Il usa sa vie par les voyages. Il fume beaucoup, boit beaucoup. Il n'aime pas ces choses, mais c'est pour donner un aliment à sa vie et peut-être oublier son âme. Il a été exilé en Russie pendant sept années. Il aime beaucoup la liberté et toutes ses idées sont portées vers l'indépendance de sa patrie. Il est Lithuanien. Il paraît avoir trente-trois ans.
Mickiewicz regarde longuement une chose, sans faire d’exclamation, ou en bien
ou en mal. Il regarde les hommes avec un calme mélancolique qui
est son état habituel. Il est très indulgent, et très
poétique, quoiqu’on puisse voir, à des nuances, qu’il
est d’une irritation extraordinaire. Il est à côté
de moi : je le regarde pour l’étudier, je le vois bâillant
; me voilà désillusionné, au moins pour un instant.
J’ai
vu cette nuit, la cathédrale de Strasbourg. Cette belle masse imposante
se dessinait sur le ciel ; les étoiles semblaient marquer la hauteur
de la terre au ciel ; la flèche de ce monument disparaissait et
semblait percer le ciel comme une prière. On apercevait, à
travers des ouvertures, des étoiles qui semblaient autant de divinités
qui étaient heureuses de s’encadrer dans ces formes si sublimes,
comme faisant partie de ce sublime monument, comme des saintes.
J’étais
avec KIRSTEIN[7] ; nous venions de voir VALLASTRE[8], un des sculpteurs dont
l’atelier fait partie de l’église, comme si on avait
voulu sanctifier son ouvrage. Cet homme a un sentiment tout particulier
pour les figures d’église ; il est pour ainsi dire le continuateur
de ce style si éminemment chrétien. Il a peu d’études,
mais sent l’expression. C’est un ouvrier, mais un ouvrier
bien religieux. Il est de taille médiocre, d’une organisation
robuste, – sa tête presque plus large que haute (la largeur
se fait sentir surtout au-dessus des oreilles). Les yeux sont vifs, et
les paupières recouvertes, comme les artistes les ont ordinairement.
A côté
de son atelier, nous fûmes voir celui d’OHMACHT[9] : il y avait
un bas-relief ébauché ; le sujet est une Sainte famille
: beaucoup de naïveté, comme dans tout ce que produit
cet artiste. Cette production sent le déclin de la vie. Il n’y
était pas. Il y avait, devant l’ouvrage, un tabouret chargé
d’outils. Aux pieds du bas-relief, une petite esquisse peu avancée
; car il ne fait jamais de grands modèles, et travaille au bout
de l’outil, comme les anciens grands artistes. Un peu plus loin
étaient ses sabots. Je demandai à le voir.
KIRSTEIN me conduisait
à un autre atelier où travaille presque toujours cet artiste
; mais à peine eûmes-nous fait quelques pas que Kirstein
fut salué par un petit vieillard qui venait : c’était
Ohmacht. Après nous être mis en rapport, nous convînmes
de nous trouver, le soir, dans une société appelé
le Casino, où les artistes et beaucoup d’habitants se réunissent.
Toute notre conversation eut lieu avec l’aide de Kirstein ; car
Ohmacht n’a jamais pu dire un mot en français, ni même
parler italien.
Cet homme est de
petite stature, d’une stature très robuste, la tête
forte, les traits grands, le front haut et assez étroit, les yeux
très noirs ; le nez enfoncé m’a rappelé, à
première vue, certains peuples de la Terre de Feu, dans l’Amérique
du Sud. Il y a un peu d’effort pour pénétrer à
travers une écorce qui serait froide et assez insignifiante ;
mais, quand on obtient sa confiance, cette figure, d’abord presque
reposante, devient bonne et expressive.
Je fus voir plusieurs
de ses ouvrages qui sont dans l’église : jusqu’à
présent, dans les ouvrages de cet artiste, je n’ai rien vu
qui annonçât une grande exaltation de génie ; il possède
au suprême degré le sentiment de la touchante naïveté.
Il a, dans ses ouvrages, une homogénéité de candeur,
de simplicité et de douceur vraiment remarquable. On sent souvent
qu’il a été trop sous l’influence des copies
des ouvrages des anciens Grecs, ce qui a quelquefois paralysé ce
sentiment si fin, si tendre et si naïf dont la nature l’avait
doué. J’ai vu des bustes de lui, bien sentis comme naïveté
de nature ; mais on dirait qu’il n’ose pas sortir de l’épiderme
de la vie ; il n’ose pas accentuer la vie. Tous ses ouvrages ont
cette touche de timidité qui, au reste, est l’expression
du caractère de cet homme, et qui fait qu’il paraît
si froid au premier abord. Son buste de Klopstock est bien fidèle,
mais c’est Klopstock, moins son âme.
Ce matin KIRSTEIN
m’a conduit pour lui faire mes adieux. La connaissance était
faite : je l’ai trouvé bon, aimable, et sa figure devenait
aimable. Il a un cabinet de tableaux de premier ordre. Il m’a fait
voir plusieurs petits ouvrages en albâtre, de lui : l’Antinoüs,
qui est reproduite jusqu’aux hanches, copie faite à Rome
; la tête est admirable de douceur, de grâce naïve ;
mais ce n’est pas la sévère grandeur de l’original.
Un portrait d’enfant représente sa fille : je n’ai
rien vu au monde d’aussi tendrement naïf et expressif.
J’ai été
heureux d’embrasser cet intéressant vieillard. Il voulait
descendre son escalier pour me reconduire ; j’étais deux
marches plus bas que lui ; il me tenait la main, qu’il serrait avec
la plus grande affection, et je faisais le geste de le prier de ne pas
descendre plus bas. M. Kirstein était sur une marche plus élevée
et lui faisait le même geste. En voyant ces deux habiles artistes,
j’ai pensé que notre groupe serait intéressant à
peindre, surtout pour la représentation de ces deux grands artistes.
Les
bustes d’OHMACHT sont très nature, mais les formes ne sont
pas assez accentuées ; tous les muscles sont trop aplatis. Le buste
de Klopstock est dans ce système : c’est comme quand le soleil
se couche, les objets de nature s’éteignent. De même
l’âme s’émancipe, les traits s’effacent
dans les êtres ordinaires, mais il n’en est pas ainsi des
grands hommes.
OHMACHT
est né dans un village de la Forêt-Noire. Il a commencé
par être berger, et il travaillait de ces petites figures en bois
que l’on voit dans les foires. On le mit chez un de ces ouvriers
pour le perfectionner ; mais comme on voyait en lui des dispositions très
remarquables, on l’envoya a Strasbourg ; il gagna assez d’argent
pour aller passer trois ans à Rome.
[5] Baron Georges Cuvier (naturaliste français,
1769-1832). Le système dont David fait ici référence
est certainement le travail de Cuvier sur l'évolution décrit
dans les Leçons d'anatomie (1800-1805) et ses Recherches
sur les ossements fossiles (1812-1824).
[6] Adam Mickiewicz (poète polonais, 1798-1855).
Il fait ses études à Vilnius puis est professeur à
Kaunas, en 1824, mais doit s'enfuir à Moscou où il rencontre
Pouchkine. En 1829, il voyage en Allemagne, où il rend visite à
Goethe, puis en Italie. Pendant le soulèvement de la Pologne il
ne peut rentrer dans son pays et après la pacification, il se rend
à Paris où il est professeur de littérature slave
au Collège de France (1840-44). En 1848, en Italie il tente de
créer une légion polonaise contre l'Autriche et pendant
la guerre de Crimée, il s'occupe de la formation d'une légion
polonaise contre la Russie. De passage à Constantinople, il y meurt
du Choléra. Il est considéré comme l'instigateur
du romantisme polonais.
[7] Il s'agit peut-être Jakob
Friedrich Kirstein (sculpteur et orfèvre français, 1765-1838).
Elève de son père Johann Jakob Kirstein. Il vient à
Paris où il travaille pour Charles X puis se fait l’un des
plus importants orfèvre de Strasbourg. Il se spécialise
dans la représentation des scènes de chasse. Il expose au
Salon entre 1810 et 1834.
Ou bien son fils Joachim Friedrich (1805-1860)
qui est l’élève de David d’Angers à l’Ecole
des Beaux-Arts de Paris à partir de 1825. Sculpteur, il obtient
la médaille d’or au Salon de 1834 avec un grand groupe représentant
Laure et Pétrarque. Il exécute aussi des pièces
d’orfèvrerie d’après des dessins de son père.
[8] Jean Vallastre (sculpteur français, 1765-1833). Sculpteur en
chef à la cathédrale de Strasbourg, il travaille surtout
au portail, détruit pendant la Révolution française.
Il est aussi l'auteur d'une statue équestre de Louis XIV, dans
la cathédrale.
[9] Landolin Ohmacht (sculpteur français, 1760-1834). Il vient se
fixer à Strasbourg après avoir fait un voyage à Rome.
On doit à cet artiste le monument de Desaix, élevé
par l’armée du Rhin, près de Strasbourg, les six muses
qui décorent la façade du théâtre de la ville
de Strasbourg, les monuments élevés à la mémoires
de Blessing, de Lock, d’Oberlin d’Emmerich dans le temple
neuf et dans celui où se trouve le monument du maréchal
de Saxe, les statues de la Religion et de la Charité, dans le temple
de Karlsruhe, Le Jugement de Pâris, quatre statues pour
le parc du château de Nymphenberg, près de Munich, le tombeau
de l’empereur Adolphe de Nassau, dans l’église de Spire.
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