page créée le 18 février 2003
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David d’Angers

Notes sur l'Allemagne

Extrait de ses carnets de notes autographes

1829
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Deux mois dans l'intimité de Goethe.
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         Maison de GOETHE. - On monte trois marches pour arriver à la porte qui s'ouvre sur la rue ; ensuite on aperçoit un escalier à main droite. Après la première marche, vous voyez un chien en bronze (chien lévrier) : je n'ai jamais passé auprès, sans lui avoir caressé de la main le museau. En montant plus haut, vous voyez plusieurs bustes antiques dans des niches ; deux grands dessins fait d'après le Thésée, et ce beau groupe qui était dans le fronton du Parthénon.
         Tout à fait en haut de l’escalier, vous voyez le groupe de Castor et Pollux, peint en bronze.
         Vous entrez dans le salon garni de dessins faits d’après les belles peintures de Raphaël, notamment des pendentifs de la Farnésine. Près de la croisée, on voit, sur un piédestal, le masque de Jupiter, et, sur ce même piédestal, il y a une petite statue en bronze représentant Napoléon avec les bras croisés. Cette statue est posée sur un morceau de rocher venant de Sainte-Hélène. Encore sur le piédestal, il y a une statuette du goût le plus rococo : c’est le système de Goethe d’avoir des types de tous les genres. Toujours près de la fenêtre, en face le Jupiter, il y a une tête de Minerve, celle de Velletri. Une grande table sert pour le dîner qui se fait dans cette salle. Il y a, dans cette salle, un portrait peint à l’huile, représentant Herder ; ce portrait est de Bégas, et d’une belle exécution, quoiqu’un peu sèchement peint.
         A gauche, en regardant la fenêtre, on trouve une très grande salle ayant un tapis. Quand on entre dans cette salle, à droite, on voit une tête colossale de Junon, et, dans les intervalles des croisées, des tables chargées de gravures et de médaillons. En face la Junon, un grand meuble, où sont d’immenses cartons dans lesquels on trouve des dessins originaux et des gravures d’après tous les maîtres de toutes les époques, de tous les pays et de toutes les modes. Il y a beaucoup des plus beaux dessins ….. [blanc laissé par David]. En face des fenêtres, il y a une très belle copie de la Noce Aldobrandine, avec un rideau vert servant à la couvrir, quand il n’y a personne. Au-dessous, un canapé, une table ronde couverte d’un tapis vert. De chaque côté de cette peinture, des cadres renferment des dessins des plus grands maîtres anciens. Près de la porte, et faisant pendant, il y a un portrait dessiné, représentant un de ses amis, un savant dont je ne me rappelle plus le nom.
         Immédiatement après cette pièce, en vient une autre, dans laquelle il y a les portraits de son père et de sa mère ; de grands meubles renfermant un médaillier immense, contenant les plus belles médailles des temps anciens, de l’Italie, de France, de la Grèce et de Rome. Cette pièce renferme encore une très grande quantité de dessins des grands maîtres ; beaucoup de cartons qu’il visite toujours ; car, quoique sa collection soit immense, il connaît ce qu’il a, dans le plus grand détail.
         Auprès de cette pièce, il y en a d’autres où sont ses livres, et sa chambre à coucher.
         En revenant dans la première pièce où est le masque de Jupiter, auprès il y a une pièce où sont accrochés plusieurs dessins originaux des grands maîtres, des armoires remplies de cartons.
         Deux salles suivent celles-ci ; dans la première, il y a des urinoirs.
         GOETHE approuvait mon idée qu’il est impossible d’étudier les hommes autrement que sur les nuances, car ils sont toujours en garde sur les choses principales.
         GOETHE venait toujours me voir à l’instant où je l’attendais le moins. Je voyais cette figure colossale qui arrivait sans le plus léger bruit ; car il marche toujours comme s’il n’était pas sur terre. Il me disait : « Eh bien ! vous travaillez toujours avec votre vieil ami ?[1] » Il ne fait jamais de gestes : sa physionomie annonce seule ce qui se passe dans son âme. Il a une expression singulière de la lèvre inférieure qui avance, et un certain clignotement des yeux, quand on parle d’un homme qui s’est trompé dans quelque chose, comme sentant sa supériorité, comme un homme qui a prévu une chose, et, dirai-je, qui est bien aise qu’elle n’ait pas réussi. Je crois que, quand l’homme a beaucoup vécu et qu’il a sondé le cœur humain il doit peu l’estimer ; car enfin notre organisation est composée de matériaux qui, quoique mauvais, peuvent, étant employés par un bon ouvrier, servir à faire un monument, et il y a un grand nombre d’hommes qui ne le font pas ; alors ils sont méprisables.
         GOETHE aime de passion lord Byron. Un jour, il est sorti de son caractère impassible avec un compatriote du poète anglais qui se croyait obligé, comme beaucoup de ses compatriotes, de blasphémer sa mémoire.
         GOETHE est toujours vêtu d’une très longue redingote brun clair, qu’il boutonne jusqu’au collet, et d’un pantalon de même étoffe. Point de col de chemise ; toujours une cravate blanche, arrangée sans rosette, comme les Anglais. Il reçoit son monde, le soir, ainsi. La princesse vient toujours le mercredi, prendre le chocolat avec lui, à midi ; alors il prend un habit bleu, décoré de ce qu’en France on nomme un crachat. Je ne l’ai vu vêtu ainsi, à des soirées, qu’une seule fois, parce qu’elle était extraordinaire.
         Il prend le café à six heures, dans son lit, et il déjeune avec pain et du vin, à dix heures ; très souvent dans la journée, il boit dans un petit verre, du madère, et mange quelques bouchées de pain.
         Il a la réputation d’être quinteux, d’être d'un abord difficile. La raison est, je crois, qu’il vient beaucoup d’étrangers qui ne sont pas assez discrets pour ne pas abuser de son temps, beaucoup de jeunes enthousiastes qui viennent avec délire se jeter à ses pieds : ces séances, qui se sont déroulées assez souvent, lui font mal. Quand il éprouve de vives émotions, il s’en va, ou dans son cabinet, ou bien voir ses Antiques : cela le rafraîchit, comme il dit, et il revient ave un visage calme. Je l’ai vu quelquefois, ayant tout à coup des idées qui paraissent l’agiter : il passait plusieurs fois la main sur le front ; alors tous les soucis paraissaient disparaître.
         Il m’a dit : « Je me suis applaudi d’avoir écrit mes Mémoires, puisqu’ils ont été utiles à monsieur Beyle, qui a daigné prendre quelques histoires racontées par moi, comme si elle venait de lui. »
         Il aime beaucoup Guizot ; il dit qu’il est content de recevoir chacun de ses cours directement, huit jours après qu’ils ont été lus par l’auteur, parce qu’ils n’ont pas été déflorés en passant à travers plusieurs cerveaux.
         Il dit que CHATEAUBRIAND est le continuateur de Bernardin de Saint-Pierre ; Atala, de Paul et Virginie ; que la jeune littérature est la continuation d’André Chénier.
         Il reste toujours debout ; je ne l’ai vu s’asseoir qu’une seule fois, parce que la température était accablante ; il paraissait bien fatigué.
         GOETHE m’a dit que Napoléon[2] lui avait reproché d’avoir traduit Mahomet et d’autres pièces de Voltaire : « J’étais bien aise de donner aux Allemands une idée du théâtre tragique de cette époque en France, pour les amener à certaines choses que je voulais faire. » Là, sa fille est venue, et je n’ai pu en savoir davantage. – A Rome, je vis Canova qui revenait d’Angleterre. Il était fou de ce qu’il avait vu de fragments du fronton du Parthénon. Il me dit : « J’apporte ces plâtres-ci afin de faire voir aux Italiens jusqu’à quel point les Grecs ont fait nature, et qu’ils ne dédaignent point de copier toutes les naïvetés de la nature, de rendre la flexibilité de la chair avec la plus grande naïveté. » Les artistes italiens reprochaient à Canova de n’être pas assez antique ; mais certes on ne peut reprocher à Voltaire la trop grande naïveté ; alors l’idée de Goethe, en le traduisant, avait un tout autre motif.
         GOETHE pense que le séjour de Paris peut nuire à l’originalité, parce qu’on est influencé par tout ce qui vous entoure. C’était une idée que j’avais eue depuis bien longtemps.
         Je disais à GOETHE que j’avais remarqué que tous les hommes aimaient à entendre prononcer leur nom, et qu’un grand moyen de plaire à l’Empereur, c’était de connaître le nom de chaque personne qui paraissait devant lui. Goethe me dit : « L’Empereur avait des souffleurs qui lui disaient le nom des personnes qui……….. [blanc laissé par David].
         J’ai dit à GOETHE que l’auteur du Laocoon était bien heureux d’avoir trouvé le sujet d’une si sublime tragédie : « oui, dit-il, car la cause et l’effet se trouvent clairement indiqués. »
         Il approuvait beaucoup l’idée que j’ai de faire Prométhée délivré, le vautour à ses pieds, et lui ayant sur les traits l’expression du mépris en regardant le ciel, et encore une nuance de ses souffrances passées.
         Il parlait souvent d’une Eurydice étant un sujet propre à la sculpture, parce que la cause et l’effet sont facile à saisir.
         Quand la conversation vint sur Lady MORGAN, GOETHE m’a dit : « Ah ! l’espion, le corsaire, le journaliste des salons ! »
         GOETHE avait mis à côté de moi, sur une table, le crâne de Raphaël entouré d’une couronne de lauriers ; il me faisait remarquer comme les bosses étaient peu marquées, comme le crâne est uni. – Goethe aime beaucoup les couronnes. – C’est Goethe qui a fait mouler le crâne de Schiller.
         En parlant de la lutte maladroite de LEMERCIER contre les Romantiques, GOETHE me témoignait son étonnement de ce que Lemercier agit ainsi, lui qui, dans ses premiers ouvrages, avait donné l’impulsion : « Pourquoi n’a-t-il pas fait un bon ouvrage, au lieu de ce mauvais petit drame qui vient de faire paraître : la Mort d’Abel ? »
         J’ai vu plusieurs fois monsieur HUMMEL[3] ; je lui ai entendu jouer des fantaisies composées à l’instant même. Quand il commence, il ignore ce qu’il jouera : sa femme, qui est très belle, et qu’il aime beaucoup, se place de manière qu’il puisse la voir ; aussi il porte souvent des regards vers elle, et c’est cette vue qui l’inspire. Il est de petite taille, un peu replet ; les yeux couverts et très brillants ; l’air vif, enjoué, bienveillant, non quand il joue, car alors il a l’air très dur, même en prenant son inspiration sur le visage de sa femme. Il a le front très haut, la bosse de la musique et celle de la poésie. Les traits de son visage sont gros ; mais il a sur ses lèvres beaucoup de finesse, de goût.
         Il y a chez GOETHE, une tête colossale de Junon. Il y a dans l’expression de cette tête quelque chose de si singulier ! Quand on regarde un ouvrage de sculpture, il y a une conversation de l’âme : c’est une langue qui n’a pas de son ; c’est pour cela qu’elle est immatérielle ; on se trouve en rapport avec la substance impalpable qu’on appelle l’âme, l’âme de l’artiste.
         J’ai été hier faire mes adieux au grand homme. Après avoir longtemps causé avec lui, il me dit : « Vous avez laissé des traces profondes de votre séjour ici ; mettez-nous donc au courant de tout ce qui pourra vous intéresser ; nous y prendrons toujours une part bien vive. » Après cela, il m’a prié de remettre à son adresse un paquet destiné à David, dans lequel il y avait plusieurs médailles en argent. Je voulus embrasser cette main immortelle ; mais il me prit dans ses bras et me dit, avec une émotion remarquable : « Nous nous reverrons ; il faut que nous nous revoyions. Tenons ferme ! », faisant allusion à son âge.
         Je disais à Goethe que je pensais que les femmes avaient une trop grande influence dans notre civilisation. Chez les Grecs et les Romains, qui ont fait de grandes choses, les femmes étaient seulement occupées à ce à quoi la nature les a appelées ; qu’à Rome, quand elles ont eu trop d’empire, et aussi en Grèce, ces Etats ont été près de leur ruine. Il m’a dit : « Je n’aime pas les femmes auteurs. Dans mes ouvrages, sans leur dire ouvertement la chose, je les mets dans des situations où elles peuvent recevoir des avis salutaires, dans les petits Contes, dans mon Iphigénie. Elles m’en veulent ! J’aimais à contrarier Mme de Staël, parce qu’alors sa conversation devenait intéressante. Elle avait une telle impétuosité qu’il lui arrivait quelquefois de faire la demande et la réponse. »
         DAVID causait un soir avec GOETHE de l’Empereur et disait qu’il ne le croyait pas cruel : « Certainement ; mais il faut de l’autorité pour faire d’aussi grandes choses. »
         Un jour, des amateurs venaient voir le buste de Goethe ; monsieur Coudray vint lui annoncer ces visites. Il dit, en s’en allant : « Je ne veux pas y être deux fois. »
         DAVID avait souvent dit qu’il pensait qu’il viendrait un homme fort qui marcherait contre les Romantiques et les Classiques, qui éviterait leur exagérations, et qu’alors celui-là serait la grande figure de l’époque. Raphaël, Shakespeare, Dante, Phidias, etc., ont été devancés par des hommes extrêmement forts, mais qui ne pouvaient être complets, parce qu’ils cherchaient, et qu’ils n’avaient pas encore assez de matériaux. Il fut charmé d’entendre dire la même chose, presque mot à mot, à GOETHE.
         GOETHE en parlant de MERIMEE : « Quand j’eus lu Chara Gazul, je me dis : Voilà un petit coquin qui se cache sous le génie d’une femme ; mais c’est bien un bel et bon génie d’homme fort, qui doit aller bien loin. »
         GOETHE dit : « Si HUGO ne visait pas à être chef d’école, s’il laissait aller tout bonnement son génie, il deviendrait bien puissant. Je crains bien qu’il n’en soit de la jeunesse littéraire française comme de celle d’ici : ils négligent trop ce qui pourrait donner de la force à leur génie : les bonnes études classiques qui, au lieu de refroidir, agrandissent sa sphère. »
         Il aime infiniment la gloire : il dit toujours : « Mes amis du globe. »
         Il lit avec un très grand plaisir les Mémoires de Saint-Simon.
         Il m’a chargé de dire à GUIZOT combien il était enchanté de ses cours : « Je connais bien l’Histoire ; mais j’ai été enchanté de la voir reparaître sous cette forme, et la destitution de vos jeunes professeurs leur a servi ; ils se sont renforcés dans l’étude. »
         GOETHE : « Toute votre prose découle de Paul et Virginie ; vos poètes de la nouvelle école sont la suite d’André Chénier ; ils se sont chénierisés. »
         Gœthe : « J’ai été très ami avec Lavater[4], il avait une manière d’étudier les détails pour arriver au tout ; moi, je ne puis faire autrement que de voir des masses. J’ai vu Lavater quêter, il ne regardait pas la figure, mais les mains, alors il voyait des nuances extraordinaires. »
         GOETHE : « Je me suis toujours arrangé de façon à avoir beaucoup de temps pour le travail. Je me réveille de grand matin, je dicte jusqu’à dix ou onze heures. A midi, je reçois les étrangers, ce qui est encore une étude pour moi qui ne peux voyager ; je me mets au courant de l’Europe. Je lis jusqu’à six heures, ou je regarde des ouvrages d’art. Après, je reçois la Société, quelques hommes, et je rentre lire jusqu’à onze heures, minuit. Je ne dors pas beaucoup ; je pense et souvent j’appelle mon secrétaire. Je n’ai jamais fumé parce que la fumée du tabac cause une certaine ivresse qui rend paresseux. » Il reste au lit jusqu’à huit heures ; il prend son café à six heures. Il a quelques figures du goût le plus mauvais, afin que ce mauvais goût lui fasse mieux comprendre le beau. Il a des Boucher, des Watteau ; il n’a qu’un Rembrandt, qui, dit-il, s’est égaré chez lui.
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[1] Le buste de Goethe lui-même.
[2] Goethe et Napoléon 1er ont eu un entretien à Erfurt, à l'occasion des fêtes données en l'honneur de l'empereur et à l'issu duquel l'écrivain s'est vu conféré l'aigle de la Légion d'Honneur.
[3] Johann Nepomuk Hummel (compositeur allemand, 1778-1837). Il est l'élève de Mozart à Vienne, de Clementi à Londres et de Albrechtsberger et Salieri à Vienne. Virtuose, il parcourt toute l'Europe et a des relations difficiles avec Beethoven. Il compose nombre de pièces diverses.
[4] Johann Caspar Lavater (philosophe, poète et théologien protestant suisse, 1741-1801). Il reste surtout connu pour la publication de ses Fragments physiognomoniques (1774), dans lesquels il développe une théorie de la connaissance des humains par le jeu vivant et mobile du visage et non par la structure de la tête. Cette théorie eut une grande influence sur les artistes du XIXe siècle et particulièrement sur David d'Angers qui la pratique régulièrement.

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