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David d’Angers
Notes sur l'Allemagne
Extrait de ses carnets de notes autographes
1829
-
Deux mois dans l'intimité de Goethe.
-
Maison
de GOETHE. - On monte trois marches pour arriver à la porte qui
s'ouvre sur la rue ; ensuite on aperçoit un escalier à main
droite. Après la première marche, vous voyez un chien en
bronze (chien lévrier) : je n'ai jamais passé auprès, sans
lui avoir caressé de la main le museau. En montant plus haut, vous
voyez plusieurs bustes antiques dans des niches ; deux grands dessins
fait d'après le Thésée, et ce beau groupe
qui était dans le fronton du Parthénon.
Tout à fait
en haut de l’escalier, vous voyez le groupe de Castor et Pollux,
peint en bronze.
Vous entrez dans
le salon garni de dessins faits d’après les belles peintures
de Raphaël, notamment des pendentifs de la Farnésine. Près
de la croisée, on voit, sur un piédestal, le masque de Jupiter,
et, sur ce même piédestal, il y a une petite statue en bronze représentant
Napoléon avec les bras croisés. Cette statue est posée
sur un morceau de rocher venant de Sainte-Hélène. Encore
sur le piédestal, il y a une statuette du goût le plus rococo
: c’est le système de Goethe d’avoir des types de tous
les genres. Toujours près de la fenêtre, en face le Jupiter,
il y a une tête de Minerve, celle de Velletri. Une grande table
sert pour le dîner qui se fait dans cette salle. Il y a, dans cette
salle, un portrait peint à l’huile, représentant Herder
; ce portrait est de Bégas, et d’une belle exécution,
quoiqu’un peu sèchement peint.
A gauche, en regardant
la fenêtre, on trouve une très grande salle ayant un tapis.
Quand on entre dans cette salle, à droite, on voit une tête
colossale de Junon, et, dans les intervalles des croisées, des
tables chargées de gravures et de médaillons. En face la
Junon, un grand meuble, où sont d’immenses cartons dans lesquels
on trouve des dessins originaux et des gravures d’après tous
les maîtres de toutes les époques, de tous les pays et de
toutes les modes. Il y a beaucoup des plus beaux dessins ….. [blanc
laissé par David]. En face des fenêtres, il y a une très
belle copie de la Noce Aldobrandine, avec un rideau vert servant
à la couvrir, quand il n’y a personne. Au-dessous, un canapé,
une table ronde couverte d’un tapis vert. De chaque côté
de cette peinture, des cadres renferment des dessins des plus grands maîtres
anciens. Près de la porte, et faisant pendant, il y a un portrait
dessiné, représentant un de ses amis, un savant dont je
ne me rappelle plus le nom.
Immédiatement
après cette pièce, en vient une autre, dans laquelle il
y a les portraits de son père et de sa mère ; de grands
meubles renfermant un médaillier immense, contenant les plus belles
médailles des temps anciens, de l’Italie, de France, de la
Grèce et de Rome. Cette pièce renferme encore une très
grande quantité de dessins des grands maîtres ; beaucoup
de cartons qu’il visite toujours ; car, quoique sa collection soit
immense, il connaît ce qu’il a, dans le plus grand détail.
Auprès de
cette pièce, il y en a d’autres où sont ses livres,
et sa chambre à coucher.
En revenant dans
la première pièce où est le masque de Jupiter, auprès
il y a une pièce où sont accrochés plusieurs dessins
originaux des grands maîtres, des armoires remplies de cartons.
Deux salles suivent
celles-ci ; dans la première, il y a des urinoirs.
GOETHE
approuvait mon idée qu’il est impossible d’étudier
les hommes autrement que sur les nuances, car ils sont toujours en garde
sur les choses principales.
GOETHE
venait toujours me voir à l’instant où je l’attendais
le moins. Je voyais cette figure colossale qui arrivait sans le plus léger
bruit ; car il marche toujours comme s’il n’était pas
sur terre. Il me disait : « Eh bien ! vous travaillez toujours avec
votre vieil ami ?[1] » Il ne fait jamais de gestes : sa physionomie
annonce seule ce qui se passe dans son âme. Il a une expression
singulière de la lèvre inférieure qui avance, et
un certain clignotement des yeux, quand on parle d’un homme qui
s’est trompé dans quelque chose, comme sentant sa supériorité,
comme un homme qui a prévu une chose, et, dirai-je, qui est bien
aise qu’elle n’ait pas réussi. Je crois que, quand
l’homme a beaucoup vécu et qu’il a sondé le
cœur humain il doit peu l’estimer ; car enfin notre organisation
est composée de matériaux qui, quoique mauvais, peuvent,
étant employés par un bon ouvrier, servir à faire
un monument, et il y a un grand nombre d’hommes qui ne le font pas
; alors ils sont méprisables.
GOETHE
aime de passion lord Byron. Un jour, il est sorti de son caractère
impassible avec un compatriote du poète anglais qui se croyait
obligé, comme beaucoup de ses compatriotes, de blasphémer
sa mémoire.
GOETHE
est toujours vêtu d’une très longue redingote brun
clair, qu’il boutonne jusqu’au collet, et d’un pantalon
de même étoffe. Point de col de chemise ; toujours une cravate
blanche, arrangée sans rosette, comme les Anglais. Il reçoit
son monde, le soir, ainsi. La princesse vient toujours le mercredi, prendre
le chocolat avec lui, à midi ; alors il prend un habit bleu, décoré
de ce qu’en France on nomme un crachat. Je ne l’ai vu vêtu
ainsi, à des soirées, qu’une seule fois, parce qu’elle
était extraordinaire.
Il
prend le café à six heures, dans son lit, et il déjeune
avec pain et du vin, à dix heures ; très souvent dans la
journée, il boit dans un petit verre, du madère, et mange
quelques bouchées de pain.
Il
a la réputation d’être quinteux, d’être
d'un abord difficile. La raison est, je crois, qu’il vient beaucoup
d’étrangers qui ne sont pas assez discrets pour ne pas abuser
de son temps, beaucoup de jeunes enthousiastes qui viennent avec délire
se jeter à ses pieds : ces séances, qui se sont déroulées
assez souvent, lui font mal. Quand il éprouve de vives émotions,
il s’en va, ou dans son cabinet, ou bien voir ses Antiques : cela
le rafraîchit, comme il dit, et il revient ave un visage calme.
Je l’ai vu quelquefois, ayant tout à coup des idées
qui paraissent l’agiter : il passait plusieurs fois la main sur
le front ; alors tous les soucis paraissaient disparaître.
Il
m’a dit : « Je me suis applaudi d’avoir écrit
mes Mémoires, puisqu’ils ont été utiles
à monsieur Beyle, qui a daigné prendre quelques histoires
racontées par moi, comme si elle venait de lui. »
Il
aime beaucoup Guizot ; il dit qu’il est content de recevoir chacun
de ses cours directement, huit jours après qu’ils ont été
lus par l’auteur, parce qu’ils n’ont pas été
déflorés en passant à travers plusieurs cerveaux.
Il
dit que CHATEAUBRIAND est le continuateur de Bernardin de Saint-Pierre
; Atala, de Paul et Virginie ; que la jeune littérature
est la continuation d’André Chénier.
Il
reste toujours debout ; je ne l’ai vu s’asseoir qu’une
seule fois, parce que la température était accablante ;
il paraissait bien fatigué.
GOETHE
m’a dit que Napoléon[2] lui avait reproché d’avoir
traduit Mahomet et d’autres pièces de Voltaire : «
J’étais bien aise de donner aux Allemands une idée
du théâtre tragique de cette époque en France, pour
les amener à certaines choses que je voulais faire. » Là,
sa fille est venue, et je n’ai pu en savoir davantage. – A
Rome, je vis Canova qui revenait d’Angleterre. Il était fou
de ce qu’il avait vu de fragments du fronton du Parthénon.
Il me dit : « J’apporte ces plâtres-ci afin de faire
voir aux Italiens jusqu’à quel point les Grecs ont fait nature,
et qu’ils ne dédaignent point de copier toutes les naïvetés
de la nature, de rendre la flexibilité de la chair avec la plus
grande naïveté. » Les artistes italiens reprochaient
à Canova de n’être pas assez antique ; mais certes
on ne peut reprocher à Voltaire la trop grande naïveté
; alors l’idée de Goethe, en le traduisant, avait un tout
autre motif.
GOETHE
pense que le séjour de Paris peut nuire à l’originalité,
parce qu’on est influencé par tout ce qui vous entoure. C’était
une idée que j’avais eue depuis bien longtemps.
Je
disais à GOETHE que j’avais remarqué que tous les
hommes aimaient à entendre prononcer leur nom, et qu’un grand
moyen de plaire à l’Empereur, c’était de connaître
le nom de chaque personne qui paraissait devant lui. Goethe me dit : «
L’Empereur avait des souffleurs qui lui disaient le nom des personnes
qui……….. [blanc laissé par David].
J’ai
dit à GOETHE que l’auteur du Laocoon était
bien heureux d’avoir trouvé le sujet d’une si sublime
tragédie : « oui, dit-il, car la cause et l’effet se
trouvent clairement indiqués. »
Il approuvait beaucoup
l’idée que j’ai de faire Prométhée
délivré, le vautour à ses pieds, et lui ayant
sur les traits l’expression du mépris en regardant le ciel,
et encore une nuance de ses souffrances passées.
Il parlait souvent
d’une Eurydice étant un sujet propre à la
sculpture, parce que la cause et l’effet sont facile à saisir.
Quand
la conversation vint sur Lady MORGAN, GOETHE m’a dit : « Ah
! l’espion, le corsaire, le journaliste des salons ! »
GOETHE
avait mis à côté de moi, sur une table, le crâne
de Raphaël entouré d’une couronne de lauriers ; il me
faisait remarquer comme les bosses étaient peu marquées,
comme le crâne est uni. – Goethe aime beaucoup les couronnes.
– C’est Goethe qui a fait mouler le crâne de Schiller.
En
parlant de la lutte maladroite de LEMERCIER contre les Romantiques, GOETHE
me témoignait son étonnement de ce que Lemercier agit ainsi,
lui qui, dans ses premiers ouvrages, avait donné l’impulsion
: « Pourquoi n’a-t-il pas fait un bon ouvrage, au lieu de
ce mauvais petit drame qui vient de faire paraître : la Mort
d’Abel ? »
J’ai
vu plusieurs fois monsieur HUMMEL[3] ; je lui ai entendu jouer des fantaisies
composées à l’instant même. Quand il commence,
il ignore ce qu’il jouera : sa femme, qui est très belle,
et qu’il aime beaucoup, se place de manière qu’il puisse
la voir ; aussi il porte souvent des regards vers elle, et c’est
cette vue qui l’inspire. Il est de petite taille, un peu replet
; les yeux couverts et très brillants ; l’air vif, enjoué,
bienveillant, non quand il joue, car alors il a l’air très
dur, même en prenant son inspiration sur le visage de sa femme.
Il a le front très haut, la bosse de la musique et celle de la
poésie. Les traits de son visage sont gros ; mais il a sur ses
lèvres beaucoup de finesse, de goût.
Il
y a chez GOETHE, une tête colossale de Junon. Il y a dans l’expression
de cette tête quelque chose de si singulier ! Quand on regarde un
ouvrage de sculpture, il y a une conversation de l’âme : c’est
une langue qui n’a pas de son ; c’est pour cela qu’elle
est immatérielle ; on se trouve en rapport avec la substance impalpable
qu’on appelle l’âme, l’âme de l’artiste.
J’ai
été hier faire mes adieux au grand homme. Après avoir
longtemps causé avec lui, il me dit : « Vous avez laissé
des traces profondes de votre séjour ici ; mettez-nous donc au
courant de tout ce qui pourra vous intéresser ; nous y prendrons
toujours une part bien vive. » Après cela, il m’a prié
de remettre à son adresse un paquet destiné à David,
dans lequel il y avait plusieurs médailles en argent. Je voulus
embrasser cette main immortelle ; mais il me prit dans ses bras et me
dit, avec une émotion remarquable : « Nous nous reverrons
; il faut que nous nous revoyions. Tenons ferme ! », faisant allusion
à son âge.
Je
disais à Goethe que je pensais que les femmes avaient une trop
grande influence dans notre civilisation. Chez les Grecs et les Romains,
qui ont fait de grandes choses, les femmes étaient seulement occupées
à ce à quoi la nature les a appelées ; qu’à
Rome, quand elles ont eu trop d’empire, et aussi en Grèce,
ces Etats ont été près de leur ruine. Il m’a
dit : « Je n’aime pas les femmes auteurs. Dans mes ouvrages,
sans leur dire ouvertement la chose, je les mets dans des situations où
elles peuvent recevoir des avis salutaires, dans les petits Contes,
dans mon Iphigénie. Elles m’en veulent ! J’aimais
à contrarier Mme de Staël, parce qu’alors sa conversation
devenait intéressante. Elle avait une telle impétuosité
qu’il lui arrivait quelquefois de faire la demande et la réponse.
»
DAVID
causait un soir avec GOETHE de l’Empereur et disait qu’il
ne le croyait pas cruel : « Certainement ; mais il faut de l’autorité
pour faire d’aussi grandes choses. »
Un
jour, des amateurs venaient voir le buste de Goethe ; monsieur Coudray
vint lui annoncer ces visites. Il dit, en s’en allant : «
Je ne veux pas y être deux fois. »
DAVID
avait souvent dit qu’il pensait qu’il viendrait un homme fort
qui marcherait contre les Romantiques et les Classiques, qui éviterait
leur exagérations, et qu’alors celui-là serait la
grande figure de l’époque. Raphaël, Shakespeare, Dante,
Phidias, etc., ont été devancés par des hommes extrêmement
forts, mais qui ne pouvaient être complets, parce qu’ils cherchaient,
et qu’ils n’avaient pas encore assez de matériaux.
Il fut charmé d’entendre dire la même chose, presque
mot à mot, à GOETHE.
GOETHE
en parlant de MERIMEE : « Quand j’eus lu Chara Gazul, je me
dis : Voilà un petit coquin qui se cache sous le génie d’une
femme ; mais c’est bien un bel et bon génie d’homme
fort, qui doit aller bien loin. »
GOETHE
dit : « Si HUGO ne visait pas à être chef d’école,
s’il laissait aller tout bonnement son génie, il deviendrait
bien puissant. Je crains bien qu’il n’en soit de la jeunesse
littéraire française comme de celle d’ici : ils négligent
trop ce qui pourrait donner de la force à leur génie : les
bonnes études classiques qui, au lieu de refroidir, agrandissent
sa sphère. »
Il
aime infiniment la gloire : il dit toujours : « Mes amis du globe.
»
Il
lit avec un très grand plaisir les Mémoires de Saint-Simon.
Il
m’a chargé de dire à GUIZOT combien il était
enchanté de ses cours : « Je connais bien l’Histoire
; mais j’ai été enchanté de la voir reparaître
sous cette forme, et la destitution de vos jeunes professeurs leur a servi
; ils se sont renforcés dans l’étude. »
GOETHE
: « Toute votre prose découle de Paul et Virginie
; vos poètes de la nouvelle école sont la suite d’André
Chénier ; ils se sont chénierisés. »
Gœthe : « J’ai été très ami avec Lavater[4], il avait une manière d’étudier les détails pour arriver au tout ; moi, je ne puis faire autrement que de voir des masses. J’ai vu Lavater quêter, il ne regardait pas la figure, mais les mains, alors il voyait des nuances extraordinaires. »
GOETHE
: « Je me suis toujours arrangé de façon à
avoir beaucoup de temps pour le travail. Je me réveille de grand
matin, je dicte jusqu’à dix ou onze heures. A midi, je reçois
les étrangers, ce qui est encore une étude pour moi qui
ne peux voyager ; je me mets au courant de l’Europe. Je lis jusqu’à
six heures, ou je regarde des ouvrages d’art. Après, je reçois
la Société, quelques hommes, et je rentre lire jusqu’à
onze heures, minuit. Je ne dors pas beaucoup ; je pense et souvent j’appelle
mon secrétaire. Je n’ai jamais fumé parce que la fumée
du tabac cause une certaine ivresse qui rend paresseux. » Il reste
au lit jusqu’à huit heures ; il prend son café à
six heures. Il a quelques figures du goût le plus mauvais, afin
que ce mauvais goût lui fasse mieux comprendre le beau. Il a des
Boucher, des Watteau ; il n’a qu’un Rembrandt, qui, dit-il,
s’est égaré chez lui.
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[1]
Le buste de Goethe lui-même.
[2] Goethe et Napoléon 1er
ont eu un entretien à Erfurt, à l'occasion des fêtes
données en l'honneur de l'empereur et à l'issu duquel l'écrivain
s'est vu conféré l'aigle de la Légion d'Honneur.
[3] Johann Nepomuk Hummel (compositeur
allemand, 1778-1837). Il est l'élève de Mozart à
Vienne, de Clementi à Londres et de Albrechtsberger et Salieri
à Vienne. Virtuose, il parcourt toute l'Europe et a des relations
difficiles avec Beethoven. Il compose nombre de pièces diverses.
[4] Johann Caspar Lavater (philosophe, poète et
théologien protestant suisse, 1741-1801). Il reste surtout connu
pour la publication de ses Fragments physiognomoniques (1774),
dans lesquels il développe une théorie de la connaissance
des humains par le jeu vivant et mobile du visage et non par la structure
de la tête. Cette théorie eut une grande influence sur les
artistes du XIXe siècle et particulièrement sur David d'Angers
qui la pratique régulièrement.
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