page créée le 6 février 2004
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Henri-Edmond Cross,
Les Iles d'or, vers 1892,
huile sur toile, H. 0,550 m ; L. 0,600 m,
Paris, Musée d'Orsay.

        D’après le titre de cette œuvre, Les Iles d’or, on pourrait croire que la côte rosâtre qui s’élève au-dessus d’une merveilleuse mer pointilliste est l’une des îles d’Hyeres (Porquerolles, Port-Cros ou l’île du Levant), vue depuis la terre ferme. On se prendrait alors à imaginer, grâce à leur nom poétique, que ces îles sont une sorte de nouvelle Cythère, un pays où tout n’est que luxe, calme et volupté. En cela, le peintre Henri-Edmond Cross (de son vrai nom, Delacroix) appartient pleinement au courant symboliste de la fin du XIXe siècle : il fait intervenir le mystique et le merveilleux dans la réalité quotidienne. De plus, une déclinaison savante de points de tailles et de couleurs différentes – une technique apprise chez Georges Seurat et Paul Signac – sait suggérer un aspect lointain et vaporeux et donne par là-même cette impression de rêve attirant mais pourtant inaccessible.
        Inaccessible, en effet, car depuis longtemps, les hommes sages ont compris que l’âge d’or appartient au passé, s’il a jamais réellement existé. C’est un mirage qui revient entêtant dans les esprits et les fait espérer en l’utopie. Et le mot utopie est particulièrement pertinent ici puisque, d’après une de ses possibles étymologies, utopie voudrait dire "d’aucun lieu". Dans le cas du tableau de Cross, considérer les îles d’Hyeres, éloignées de quelques kilomètres de la côte, comme un paradis terrestre tient bien du rêve. Malgré les apparences trompeuses, la civilisation et ses méfaits y a pris pied depuis longtemps. L’utopie, si beaucoup de personnes y aspirent encore à la fin du XIXe siècle, n’est certainement pas sur une de ces îles. Il vaut mieux regarder ce paysage de loin en pensant qu’il pourrait être le but ultime. Il y a des rêves que les hommes ne doivent pas essayer de réaliser.

        Cependant, en regardant mieux la toile de Cross, on doit remarquer quelques détails qui ont toute leur importance – et les connaisseurs de la région d’Hyères les auront certainement vus tout de suite –, ce ne sont pas les îles d’or, s'élevant langoureusement sur la ligne d’horizon, qui sont ici représentées. Il s’agit au contraire de la terre ferme. En effet, les sommets de ces îles ne sont pas si hauts au-dessus du niveau de la mer, pour qu’un des pics, sur la droite, soit enneigé. Et l’amas de points blancs presque au centre de la ligne d’horizon doit certainement être la ville d’Hyères elle-même, entourée par le massif des Maures.
        Ainsi donc le point de vue est pris d'une des îles d’or – probablement Porquerolles –. Et ceci inverse tout ce dont le spectateur s’était pris à rêver auparavant. Et se posent alors quelques questions : la côte devient-elle ce paradis terrestre éloigné, que j’ai dit inaccessible, selon l’impression donnée par le tableau lui-même ? Ou bien sommes-nous de préférence sur cet impossible paradis et regardons-nous vers la terre avec mépris ou avec regret ?
        Grâce à ce jeu entre le titre et la réalité de la représentation et outre le fait qu’il a créé une magnifique œuvre réunissant les couleurs des plus belles pierres précieuses, Henri-Edmond Cross, d’une part, désoriente complètement le spectateur, trop satisfait que quelqu’un lui montre ce qu’il doit voir sans vraiment se donner la peine d’y regarder à deux fois et, d’autre part, permet au spectateur un peu plus malin de se poser la question de l’existence de l’utopie : finalement, le désir de l’être humain ne se caractérise-t-il pas par une continuelle insatisfaction : convoiter tout ce qui est hors de sa portée ; rêver au Paradis sur la terre et à la terre au milieu du Paradis ?

à lire : la critique de l'exposition Le Néo-impressionnisme, de Seurat à Paul Klee, Paris, Musée d’Orsay, 15 mars-10 juillet 2005

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