page créée le 6 mai 2003
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Quand,
à l'occasion de l'exposition de l'Union Centrale des Beaux-Arts
appliqués à l'industrie de 1869, où est montré
un « musée oriental », Ernest Chesneau donne une conférence
sur l’art japonais, cela n'est pas réellement faire preuve
d’une grande indépendance d’esprit. Et pour cause,
la mode japonisante, le japonisme, est déjà bien installée
en Europe. De fait, cet art intrigue les artistes européens depuis
quelques années déjà : dans la première moitié
du siècle quelques livres dédiés au Japon et ornés
de gravures, dont plusieurs d’après des peintures japonaises
inédites, sont édités en France. Par ailleurs, quelques
œuvres originales circulent aussi et, dans son ouvrage L’Atelier
d’Ingres, le peintre Amaury-Duval révèle que
son maître aurait collectionné des estampes, sans qu’il
existe pourtant la moindre preuve. Par ailleurs, en 1855, à l’Exposition
universelle de Paris, quelques objets sont montrés au grand public
dans le pavillon de la Hollande. Mais c’est surtout à celle
de 1867, à laquelle le Japon participe pour la première
fois de façon officielle, que la culture nippone fait son entrée
véritable en Europe (on se rappelera que le Japon est resté
refermé sur lui-même jusqu’en 1854 – Ernest Chesneau
le rappelle dans son texte – ce qui n’a pas manqué
de piquer la curiosité des Européens envers ce pays si riche
en histoire et en culture).
L’exposition de
1867 fut donc le véritable point de départ du japonisme,
c’est-à-dire de la tendance généralisée
des arts européens à prendre comme influences ou à
s’approprier non seulement l’ameublement et l’habillement
mais aussi les motifs et les techniques. Présentée deux
ans après l’Exposition, la conférence d’Ernest
Chesneau se situe donc dans ce mouvement.
Pourtant, à la
lecture de ce texte on sent que l’Europe est encore en pleine découverte
de la culture japonaise. L’auteur dit d’ailleurs que «
ce n’est encore et ce ne sera pendant bien longtemps qu’avec
une extrême difficulté, dans des limites on ne peut plus
restreintes, que les investigations de nos voyageurs pourront franchir
le périmètre de l’Empire si soigneusement gardé
», il en va de même pour l’art. Ainsi pour Chesneau,
le Japon est-il encore un « groupe d’îles mystérieuses
» qu’il n’hésite pas à présenter
comme, on pourrait dire, un oursin. Il écrit en effet que les contours
des îles du Japon « violemment déchiquetés,
se découpent en dent de scie, irrégulières et aiguës,
qui semblent les défendres de toute approche, et s’avancent
comme une menace, en pointes hérissées, dans l’azur
intense du grand océan » ; mais cet abord repoussant met
en valeur, comme l’indiquent les lignes qui suivent, toute la douceur
de l’intérieur du pays, habité par « un peuple
d’enfants ingénieux, pratiques, rusés, mais aimables
et charmants ». La vision que l’auteur éveille, grâce
à son introduction, dans l’imaginaire de ses auditeurs est
donc à rapprocher de celle de l’Orient, encore vive dans
ces années soixante du XIXe siècle. Mais en s’y substituant,
le Japon va jouer le rôle d’un nouvel horizon mystérieux
et toujours plus lointain dont tous les trésors sont encore à
dévoiler.
Un autre point qui montre
que la découverte du Japon et de sa culture est encore fraîche
à cette époque, se voit dans les difficultés éprouvées
par Chesneau pour discuter de l’art japonais en lui-même.
Sans le condamner pour son intrusion dans l’art grec, certainement
inévitable pour l’époque, son discours manque de toute
évidence du véritable vocabulaire pour décrire et
interpréter les œuvres d’art qu’il présente
lors de sa conférence. Si bien qu’il n’arrive pas à
exprimer tout l’intérêt que peuvent éveiller
ces objets.
De plus, Chesneau reporte,
certainement malgré lui, la hiérarchie des genres de l’Académie
dans l’art japonais. Il écrit en effet que les « feuilles
peintes [du Japon] n’ont pas évidemment l’importance
du tableau et de la statue » et, plus loin, qu’« elles
sont imprimées en couleur par le même procédé
que nos papiers peints, c’est-à-dire qu’elles se répètent
et se débitent à l’infini, et cependant […]
ce sont vraiment des œuvres d’art. ». Ceci est bien absurde
quand on sait que le Japon, et toutes les cultures non-occidentales avec
lui, ne connaît évidemment pas cette hiérarchie et
ne voit pas de véritable supériorité d’un art
sur un autre, de la peinture sur la gravure ou de la sculpture sur l’ameublement.
Au Japon, tout est fait avec art, c’est-à-dire, selon le
sens premier du mot, avec savoir-faire.
Est-il alors bien opportun
à ce moment-là de prétendre pouvoir disserter sur
cet art presque inconnu ? Bien sûr, pour notre part, nous n’apprendrons
rien sur l’esthétique extrème-orientale en lisant
ces lignes. Mais, en les replaçant dans leur contexte historique,
nous comprenons que Chesneau jette les bases d’une compréhension
de cet art. Toute étude d’un sujet connaît des débuts
difficiles et doit être faite avec les outils à disposition.
C’est bien ce que tente Chesneau, avec plus ou moins de fortune
et des références mal adaptées. Par ailleurs, il
faut prendre en compte la nature de son auditoire. En s’adressant
à des jeunes créateurs d’arts industriels, il ne dit
pas la même chose qu’à des membres de l’Institut
et, s’il prend la parole devant les premiers, ce n’est pas
pour faire une longue dissertation sur l’esthétique japonaise
mais bien pour leur apporter de nouvelles influences, pour qu’enfin
ait lieu le renouvellement tant attendu au XIXe siècle de la tradition
esthétique. C’est d’ailleurs en cela que le japonisme
ce différencie de l’orientalisme : d'une part, les décorateurs
avaient moins été intéressés par les formes
du Proche-Orient que par celles de l'Extrême-Orient, et, d'autre
part, les peintres n'avaient fait qu'adapter une thématique orientalisante
à leur technique occidentale (c'est-à-dire, sans chercher
à en reprendre l'esthétique).
Une question se pose alors
: pourquoi l’art occidental peut-il prendre l’art japonais
comme influence, alors que celui-ci en contredit toute la tradition ?
Une première réponse serait de dire que, dans une société
qui n’est justement plus sûre de ses traditions, toute autre
influence forte, porteuse de nouveauté est bonne à prendre.
De plus, l’exotisme joue évidemment un rôle prépondérant
comme les chinoiseries du XVIIIe siècle et, encore une fois, l’orientalisme,
un siècle plus tard. Dans beaucoup d’esprits, le lointain
est synonyme d’Eden et la description que donne Chesneau du Japon
n’en est pas éloignée. Par ailleurs, le Japon a une
culture millénaire qui semble avoir ses racines dans cet âge
d’or tant recherché en Occident. Enfin, au XIXe siècle,
en relisant avec des yeux nouveaux les textes anciens sur lesquels toute
la culture est fondée et en les éclairant par de nouvelles
découvertes, cet Occident passe lesdites traditions au crible.
Il apparaît alors aux intellectuels de l’époque que
ces traditions ont été faussées car mal interprétées.
De là l’intérêt de la digression de Chesneau
sur l’art grec que l’on a trop vite eu envie de condamner.
La symétrie dont on a fait tant de cas dans l’art occidental
n’est pas une réminiscence de l’art grec, mais bien
une mésinterprétation. La tradition est donc fausse et pour
retrouver des bases "pures", c'est-à-dire l'Antiquité
telle qu'elle a réellement été, l’art du Japon
peut peut-être être l’un des chemins.
Toutefois, Chesneau demande
à son auditoire, les futurs créateurs d’objets de
décoration, de s’inspirer intelligemment de l’art japonais
et non pas d’en copier les motifs, les matières et les formes.
Ils ne doivent pas se faire plus japonais que les Japonais mais intégrer
leurs techniques pour les adapter à l’art occidental et ainsi
créer de nouvelles formes. Ce système d’influence
a toujours eu lieu au cours des siècles et nie toute idée
d’un art pur qui se serait développer de lui-même.
Au XIXe siècle,
l'art japonais est donc pour l'art occidental l'unes des influences les
plus fortes depuis des siècles. Il va s’intégrer dans
tous les strates et si, à la fin du second Empire, des artistes
et des artisans à la mode en reprennent les formes et les motifs,
d’autres, particulièrement dans le domaine de la peinture,
mettent à leur profit les couleurs, les perspectives divergentes,
les points de vue en hauteur, etc. D’autres encore s’inspirent
plus généralement de l’idée de l’égalité
des arts et fondent des mouvements comme Arts and Crafts en Angleterre,
le Jugendstil dans les pays germaniques et l’Art nouveau dans les
pays francophones. Des mouvements qui accomplissent le rêve de Chesneau,
la régénération appropriée de l’art occidental.
Alfred Stevens, La Lettre de rupture, vers 1867,
huile sur toile H. 0,745 m ; L. 545 m,
Paris, Musée d'Orsay
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