page créée le 24 avril 2006
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Cézanne et Pissarro, 1865-1885, Paris, Musée d'Orsay, 28 février-28 mai 2006.
C'est une nouvelle exposition-juxtaposition de deux peintres. Après l'événement Picasso-Matisse et plus récemment Braque-Laurens au musée de Lyon et quelques autres, les commissaires continuent d'exploiter le filon. En tentant de développer une dialectique, ils espèrent pouvoir porter un regard nouveau sur les carrières des artistes.
Cette fois-ci au Musée d'Orsay ce sont Paul Cézanne (1839-1905) et Camille Pissarro (1830-1903) qui se voient réunis. Le résultat est-il à la hauteur des attentes ?
Il me faut tout d'abord dire que j'avais peur que la comparaison des œuvres de ces deux grands artistes soit un prétexte pour pouvoir afficher en grand leurs noms et faire venir les masses (une idée qui ne peut pas être complètement rejetée, bien entendu). Toutefois, cette exposition est pertinente car il est assuré que les deux peintres étaient très proches dans les années 1865-1885. Chacun a eu une grande influence sur la création de l'autre. Une influence que les deux reconnaissent volontiers comme le prouvent quelques extraits de lettres qu'ils ont écrites à leurs proches. On ne pouvait rêver d'un plus beau prétexte.
Pénétrons donc dans l'exposition.
Déjà les deux autoportraits veulent nous prouver que, si leur style ne se ressemblent pas, Paul Cézanne et Camille Pissarro ont quelques choses en commun (et pas seulement leurs deux lettres initiales). Toutefois, on ne doit pas être dupe, pas si vite, en tout cas, ce n'est pas parce que les deux artistes se sont représentés dans la même position et avec un regard similaire qu'ils étaient comme les deux doigts de la main. Par contre, un œil sur la vitrine de cette première salle et l'on voit que nos deux peintres se sont aussi représentés l'un l'autre en dessin ou en gravure. Voilà une meilleure preuve de complicité.
Dans une deuxième salle, quelques natures-mortes veulent prouver la similitude dans les travaux respectifs : poires pour Pissarro, pommes chez Cézanne, mais (presque) même compotier, même bouteille, même verre. Je m'inquiète. Il est facile de trouver de ces similitudes dans n'importe quelle œuvre de n'importe quel peintre. L'historien de l'art sait pertinemment que les rapports sont multiples et que s'ils ne sautent pas de suite aux yeux, une petite réflexion permet toujours d'en trouver de nouveaux. Passons.
Par contre, dans cette même salle, les commissaires se sont prêtés à un petit jeu : ils ont remarqué qu'un tableau (La Rue de Gisors, maison du père Gallien, Pontoise, v. 1874) était représenté dans le décor d'un portrait de Cézanne par Pissarro ainsi que dans la Nature morte à la soupière de Cézanne. Cela prouverait que ce dernier peignit sa nature-morte dans l'atelier de son ami, autre preuve d'une grande amitié. Ces trois toiles sont donc réunies sur un même mur et ce, certainement pour la toute première fois.
Ensuite, arrive le règne du paysage.
Car c'est dans le paysage que les impressionnistes se réalisèrent pleinement. Cézanne et Pissarro furent ensemble à Auvers-sur-Oise et à Pontoise. Ils s'attachèrent à la représentation de la terre et ses travaux (quand Claude Monet et Alfred Sisley préférèrent les rêveries de l'eau). On retrouve des ressemblances chez nos deux peintres, comme les formes triangulaires des pignons des maisons, mais l'on voit aussi des différences et c'est justement grâce à ses différences qui apparaissent au-delà des ressemblances, que la juxtaposition Cézanne-Pissarro prend tout son sens. Là, apparaît ce que Pissarro appelle la « sensation », c'est-à-dire la personnalité. Pissarro aima à représenter des personnages dans les rues et dans les champs. Cézanne les délaissa pour préfèra les formes du décor. De là on peut dire que Pissarro fut un peintre synthétiseur (dans le sens où il percevait le paysage comme un tout) et que Cézanne fut un artiste analyseur (il regarde le décor par le détail). La technique s'en ressent. Pissarro était encore un peintre impressionniste dont la touche se rapproche de celle de Monet. Cézanne était déjà dans le 20e siècle. Pissarro avait devant lui un paysage. Cézanne voyait des formes, des signes (des droites, des courbes, des chevrons).
Cézanne était-il conscient de ce fait ? Il apparaît que non. Il aurait voulu faire partie du groupe des impressionnistes. Il était avec Pissarro pour apprendre. Mais, il fut la risée de ses collègues (d'où sa décision de ne plus rien montrer dès la quatrième exposition impressionniste, en 1879). S'il avait une haute estime de lui-même en 1874 (« Je sais qu'il [Pissarro] a une bonne opinion de moi, qui ai très bonne opinion de moi-même » écrit-il à sa mère en septembre 1874), cela s'était dégradé par la suite (jusqu'à une évidente impuissance, comme en témoigne le fameux roman L'Œuvre, 1886, de Zola). Dans son livre Cézanne et l'Expression de l'espace, Liliane Brion-Guerry l'exprime parfaitement : « Ce ne sera jamais, même en 1874-1878, époque de ses plus beaux paysages d'Ile-de-France, un véritable impressionniste, comme Pissarro, comme Sisley ou comme Monet. Et cela d'abord pour une raison technique : Cézanne peint lentement, avec d'infinies hésitations, appliquant prudemment ses touches les unes à côtés des autres, réfléchissant, comparant, reprenant. »
Face à l'incompréhension qu'il rencontre et à cause d'un caractère renfermé, il s'éloigna de plus en plus souvent de l'Ile-de-France à laquelle il préféra sa Provence natale. Au début, il chercha à y attirer Pissarro, mais sans succès. Il devint le vieux solitaire de la Saint-Victoire, continuant ses recherches sur la décomposition du paysage et sa reconstitution sur le plan de la toile.
Dans la période 1865-1885, il y a ainsi bien eu émulation entre les deux artistes. Ce n'était pas une relation de maître à élève (Pissarro, le plus âgé des impressionnistes, passant pour le patriarche). « Quant au vieux Pissarro, ce fut un père pour moi. C'était un homme à consulter et quelque chose comme le bon Dieu » reconnaissait encore le provençal en 1902. De son côté, Pissarro apprit aussi beaucoup au contact des artistes qu'il rencontra (il devait beaucoup à Monet dans la technique, il fut aussi pointilliste avec Seurat et Signac). Avec Cézanne, il regarda le paysage différemment, comme le prouve une toile (dont je n'ai malheureusement pas noté le nom) ou la perspective tend à disparaître. Toutefois, comme toujours chez Pissarro, ce fut une influence de courte durée. Quelques années plus tard, il se tournait déjà vers d'autres horizons. De son côté, Cézanne, plus fidèle à ses convictions, poursuivit ses recherches propres.
Entre Pissarro, à qui il manque la possibilité de l'innovation, et Cézanne, l'innovateur dans l'impuissance, le dialogue fut donc prolifique. Ce fut une émulation qui porta les deux artistes vers des horizons qu'ils n'auraient jamais atteints seuls. Peut-on regretter qu'elle ne dura pas plus longtemps ? Etait-ce seulement possible ? Je ne crois pas. Justement, avec leur « sensation » personnelle, ils n'auraient pas pu continuer à en profiter. Ou alors au risque de la probité de leur carrière.
Site internet : Musée d'Orsay
Catalogue : 256 pages, 178 ill., 39€.
Petit Journal de l'exposition : 16 pages, 30 illustrations couleurs, 3,5€.

Paul Cézanne,
Portrait de l'artiste,
1873-1876,
Huile sur toile,
H. 0,64 m ; L. 0,53 cm,
Paris, musée d'Orsay
Camille Pissarro,
Autoportrait, 1875,
Huile sur toile,
H. 0,56 m ; L. 0,46 m,
Paris, musée d'Orsay