page créée le 5 décembre 2002
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Michelangelo Merisi dit le Caravage,
La Déposition de Croix, 1603
huile sur toile, H. 3,000 m ; 2,030 m, Vatican, Pinacotheque

        Cette toile est certainement l’une des œuvres les plus impressionnantes du Caravage. Elle a été louée comme étant l’une de ses peintures les plus respectueuses du culte catholique quand ses autres compositions ont toujours un relent de liberté prise par rapport au dogme et aux représentations admises par l’Eglise. Dans cette peinture, pas de composition compliquée où le personnage principal est quasiment occulté à la vue, pas de sous-entendu homosexuel, pas de crudité dans la figuration, pas de pieds sales sous le nez du spectateur (comme dans La Madone de Lorette, Rome, S. Agostino), pas de prépondérance donnée à un animal plutôt qu’aux personnages (La Conversion de saint Paul, Rome, église S. Maria del Popolo).
        La peinture du Caravage est une image simple, lisible et conforme aux Ecritures. Joseph d’Arimathie, à droite, et Nicodème, à gauche, ont décroché le corps du Christ et le portent maintenant délicatement au sépulcre. Derrière eux, la Vierge, habillée en nonne, et deux autres femmes, dont l'une, qui a levé ses mains vers le ciel est sans doute Marie Madeleine. Elles pleurent la mort du Christ, faisant de cette scène une excellente représentation du désespoir que le croyant ressent à la lecture de la Bible. Pourtant, ce désespoir est de courte durée puisque le peintre y a semé des détails qui annoncent de façon prémonitoire la suite de l'histoire sainte, c'est-à-dire, la résurrection du Christ. Le Caravage a utilisé ainsi un "truc" très prisé par les artistes depuis très longtemps (on lira par exemple ce que j'ai écrit sur le Christ mort de Holbein). En effet, dans sa peinture, il joue sur le fait que le spectateur connaît déjà le texte biblique et lui en donne quelques signes avant-coureurs.
        Dans La Déposition, le Christ est montré comme un homme mort aux membres flasques et à la peau déjà blême. A le voir ainsi sans vie le doute sur sa véritable divinité peut encore être émis. Un doute qui est d'ailleurs exprimé dans la Bible par les spectateurs de son agonie sur la croix : « Toi qui détruis le temple, et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ! Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ! » (Matthieu 27 ; 40). Né comme un dieu (exempt de toute impureté), il meurt comme un homme. Ne serait-ce pas là une preuve de son impuissance ?

        Non. Le miracle de la résurrection est déjà suggéré par l’artiste dans son tableau. En figurant le détail des doigts de Nicodème qui touchent la plaie au côté du Christ, il fait une référence détournée à un épisode qui se déroulera huit jours après le lundi de Pâques, quand l’incrédule Thomas mettra ses doigts dans la plaie au côté du Christ est reconnaîtra en lui le Fils de Dieu ressuscité (une scène que le Caravage a d’ailleurs représenté d’une manière on ne peut plus crue). En choisissant de faire référence à cet épisode biblique dans sa Déposition de croix, l’artiste met le spectateur d’une manière détournée à la place de Thomas. En voyant le Christ ainsi mort, le doute assaillit le spectateur, mais ledit détail lui rappelle la suite de l’histoire et, tout comme Thomas, il passe du doute à l’espoir.

 

        Ce détail de Nicodème qui touche la plaie du Christ renvoie en opposition à un autre épisode de la résurrection qui est lui aussi exprimé dans cette toile. Il s’agit du fameux Noli me tangere ("ne me touche pas"), une supplique que le ressuscité adresse à Marie Madeleine dans la matinée du dimanche. En effet, si dans La Descente de croix, les deux hommes portent le corps mort, aucune des trois femmes présentes ne le touchent. Le jeu des mains de ces femmes est d’ailleurs d’une grande importance dans ce tableau. Il appuie les sentiments qui transparaissent sur les visages. De la détresse de la Vierge à l’imploration au ciel de la Madeleine. La main droite de Marie est la plus proche de la tête de son fils, mais elle semble s’être arrêtée dans son mouvement et reste en suspend au dessus du visage. Elle n’ose plus le toucher. Derrière elle, Marie Madeleine a levé les mains vers le ciel, comme pour implorer, comme je l’ai dit, mais aussi certainement comme pour montrer qu’elle, la pécheresse, maintient ses mains couvertes de honte loin du corps saint. Il s’agit bien là d’une sorte de noli me tangere. Mais, plutôt qu’une interdiction émanant du Christ, c’est elle-même qui s’inflige cette pénitence. Elle a levé haut les mains et les yeux pour ne pas s’attendrir sur le corps. Cette force, qu’elle a maintenant, elle ne l’aura plus trois jours plus tard quand, rencontrant le ressuscité, elle tentera de le toucher.
        On se demandera alors pourquoi le Christ ressuscité refuse que Marie Madeleine le touche alors qu'il accordera cette faveur à Thomas, huit jours plus tard. L’excuse qu’il donne à la Madeleine est une piste : « Ne me touche pas ; car je ne suis pas encore monté vers mon Père. » (Jn, 20 ;17). Avant de monter définitivement au ciel, le Christ doit rester vierge de toute impureté et ne peut donc pas se faire toucher par la pécheresse Marie Madeleine. On devra aussi comprendre qu’il y a une différence évidente dans la volonté de Marie Madeleine et celle de Thomas de toucher le corps du Christ. Quand la première reconnaît le ressuscité sa foi n’est pas mise en doute. A la différence de Thomas qui ne croit pas à la Résurrection tant qu’il n’en a pas eu la preuve tangible, c’est-à-dire, pas avant d’avoir toucher les plaies du Christ. Ainsi, si la Madeleine veut toucher le ressuscité, c’est par amour, elle n’a donc véritablement pas besoin de le toucher pour être sauvée, à l’inverse de l’incrédule Thomas.

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