Cette
toile est certainement l’une des œuvres les plus impressionnantes
du Caravage. Elle a été louée
comme étant l’une de ses peintures les plus respectueuses
du culte catholique quand ses autres compositions ont toujours un relent
de liberté prise par rapport au dogme et aux représentations
admises par l’Eglise. Dans cette peinture, pas de composition compliquée
où le personnage principal est quasiment occulté à
la vue, pas de sous-entendu homosexuel, pas de crudité dans la
figuration, pas de pieds sales sous le nez du spectateur (comme dans
La
Madone de Lorette, Rome, S. Agostino), pas de prépondérance
donnée à un animal plutôt qu’aux personnages
(
La Conversion de saint Paul, Rome, église S. Maria del
Popolo).
La
peinture du Caravage est une image simple, lisible et conforme aux Ecritures.
Joseph d’Arimathie, à droite, et Nicodème, à
gauche, ont décroché le corps du Christ et le portent maintenant
délicatement au sépulcre. Derrière eux, la Vierge,
habillée en nonne, et deux autres femmes, dont l'une, qui a levé
ses mains vers le ciel est sans doute Marie Madeleine. Elles pleurent
la mort du Christ, faisant de cette scène une excellente représentation
du désespoir que le croyant ressent à la lecture de la Bible.
Pourtant, ce désespoir est de courte durée puisque le peintre
y a semé des détails qui annoncent de façon prémonitoire
la suite de l'histoire sainte, c'est-à-dire, la résurrection
du Christ. Le Caravage a utilisé ainsi un "truc" très
prisé par les artistes depuis très longtemps (on lira par
exemple ce que j'ai écrit sur le
Christ
mort de Holbein). En effet, dans sa peinture, il joue sur le
fait que le spectateur connaît déjà le texte biblique
et lui en donne quelques signes avant-coureurs.
Dans
La Déposition, le Christ est montré comme un homme
mort aux membres flasques et à la peau déjà blême.
A le voir ainsi sans vie le doute sur sa véritable divinité
peut encore être émis. Un doute qui est d'ailleurs exprimé
dans la Bible par les spectateurs de son agonie sur la croix : «
Toi qui détruis le temple, et qui le rebâtis en trois jours,
sauve-toi toi-même ! Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix
! » (Matthieu 27 ; 40). Né comme un dieu (exempt de toute
impureté), il meurt comme un homme. Ne serait-ce pas là
une preuve de son impuissance ?

Non.
Le miracle de la résurrection est déjà suggéré
par l’artiste dans son tableau. En figurant le détail des
doigts de Nicodème qui touchent la plaie au côté du
Christ, il fait une référence détournée à
un épisode qui se déroulera huit jours après le lundi
de Pâques, quand l’incrédule Thomas mettra ses doigts
dans la plaie au côté du Christ est reconnaîtra en
lui le Fils de Dieu ressuscité (une scène que le Caravage
a d’ailleurs représenté d’une manière
on ne peut plus crue). En choisissant de faire référence
à cet épisode biblique dans sa
Déposition de
croix, l’artiste met le spectateur d’une manière
détournée à la place de Thomas. En voyant le Christ
ainsi mort, le doute assaillit le spectateur, mais ledit détail
lui rappelle la suite de l’histoire et, tout comme Thomas, il passe
du doute à l’espoir.
Ce
détail de Nicodème qui touche la plaie du Christ renvoie
en opposition à un autre épisode de la résurrection
qui est lui aussi exprimé dans cette toile. Il s’agit du
fameux
Noli me tangere ("ne me touche pas"), une supplique que
le ressuscité adresse à Marie Madeleine dans la matinée
du dimanche. En effet, si dans
La Descente de croix, les deux
hommes portent le corps mort, aucune des trois femmes présentes
ne le touchent. Le jeu des mains de ces femmes est d’ailleurs d’une
grande importance dans ce tableau. Il appuie les sentiments qui transparaissent
sur les visages. De la détresse de la Vierge à l’imploration
au ciel de la Madeleine. La main droite de Marie est la plus proche de
la tête de son fils, mais elle semble s’être arrêtée
dans son mouvement et reste en suspend au dessus du visage. Elle n’ose
plus le toucher. Derrière elle, Marie Madeleine a levé les
mains vers le ciel, comme pour implorer, comme je l’ai dit, mais
aussi certainement comme pour montrer qu’elle, la pécheresse,
maintient ses mains couvertes de honte loin du corps saint. Il s’agit
bien là d’une sorte de
noli me tangere. Mais, plutôt
qu’une interdiction émanant du Christ, c’est elle-même
qui s’inflige cette pénitence. Elle a levé haut les
mains et les yeux pour ne pas s’attendrir sur le corps. Cette force,
qu’elle a maintenant, elle ne l’aura plus trois jours plus
tard quand, rencontrant le ressuscité, elle tentera de le toucher.
On
se demandera alors pourquoi le Christ ressuscité refuse que Marie
Madeleine le touche alors qu'il accordera cette faveur à Thomas,
huit jours plus tard. L’excuse qu’il donne à la Madeleine
est une piste : « Ne me touche pas ; car je ne suis pas encore monté
vers mon Père. » (
Jn, 20 ;17). Avant de monter définitivement
au ciel, le Christ doit rester vierge de toute impureté et ne peut
donc pas se faire toucher par la pécheresse Marie Madeleine. On
devra aussi comprendre qu’il y a une différence évidente
dans la volonté de Marie Madeleine et celle de Thomas de toucher
le corps du Christ. Quand la première reconnaît le ressuscité
sa foi n’est pas mise en doute. A la différence de Thomas
qui ne croit pas à la Résurrection tant qu’il n’en
a pas eu la preuve tangible, c’est-à-dire, pas avant d’avoir
toucher les plaies du Christ. Ainsi, si la Madeleine veut toucher le ressuscité,
c’est par amour, elle n’a donc véritablement pas besoin
de le toucher pour être sauvée, à l’inverse
de l’incrédule Thomas.